RÊVE DE NOËL
Il m'eût été fort agréable Que la mère de mon Jésus Dît à son Epoux vénérable :
« Cet homme nous a bien reçus. »
Si même à la Reine immortelle La foule eût causé quelque ennui, J'aurais prié ma clientèle D'aller ailleurs passer la nuit.
J'aurais dit aux marchands, aux scribes :
Vous allez partir à l'instant !
Je veux bien essuyer les bribes De vos injures en sortant.
Allez coucher sur la litière.
Moi, je suis libre, en vérité.
D'offrir ma maison tout entière A la divine pauvreté !
Pendant qu'au dehors l'orgueil gronde.
L'aube du Rédempteur a lui.
Il est né le Sauveur du monde !
Chez moi le doux Maître est chez lui !
Noël ! Que chacun prenne un cierge Illuminons, maître et valets ; Il faut ce soir que Thumble auberge Resplendisse comme un palais.
Déjà Tétoile des Rois Mages Arrête sa clarté sur nous, Offrons vite à Dieu nos hommages, Soyons les premiers à genoux.
— Auriez-vous dans votre demeure Le Roi des Rois, brave hôtelier ?
— Mages, vous verrez tout à Fheure Que j'ai cet honneur singulier.
Vous verrez l'Enfant dans ses langes, Beau, magnifique, éblouissant.
Des bergers, sur l'ordre des anges.
Sont venus le voir en passant.
C'est le Grand, le Fort et le Juste, Une si haute Majesté Que celle du César-Auguste Est fort peu de chose à côté.
BÊVE DE NOËL 57
Mages, cette auberge est la vôtre ; Rois des pays orientaux, Veuillez entrer Fun après Tautre, De peur d'accrocher vos manteaux...
Beaux Chaldéens, je vous admire.
Le regard, qui suit vos présents, Va des grains légers de la myrrhe Aux grains rubiconds de Tencens.
Et le cercle ami se resserre Autour du royal nouveau-né.
Quand il regarde en sa misère.
Le pur lingot d'or affiné.
Mages Chaldéens, astrologues.
Porteurs du mystique encensoir.
Les anges en leurs dialogues Ont bien parlé de vous ce soir.
Aussi leur invisible troupe S'assemble-t-elleen mon réduit, Pendant qu'un Dieu sourit au groupe Que la haute étoile a conduit.
58 SOUVENIRS d'aubkrge
Très ému, je reste en arrière Où saint Joseph me dit tout bas :
« Dirige vers moi ta prière, Ami, je ne t'oublierai pas. »
Alors moi, le dernier des rustres.
Près du grand saint, (voilà Técueil !) Et parmi tous ces rois illustres. J'éprouve un tantinet d'orgueil.
Et c'est là que finit mon rêve.
Par l'ange en secret avertis, A l'heure où le soleil se lève.
Les trois Chaldéens sont partis.
Hélas ! ni Joseph, ni la Vierge Ne m'ont fait le suprême honneur D'une visite et mon auberge N'est pas l'auberge du Seigneur !
LE PAPA CHAMBLAC
C'est Monsieur Chamblac qu'il faudrait dire, car le bonhomme, sous sa pauvreté lamentable, gardait une fierté de Castillan ! L*aumône la plus délicate lui devenait une blessure. Il portait d'ailleurs ses haillons avec une grandeur espagnole qui arrêtait net la compassion.
Quand il avait de l'argent, il le répandait, en homme qui prend une revanche contre la gône et qui exige des autres le respect absolu de sa gueuserie.
Il était marchand de baromètres.
Baromètre à cuvette, baromètre à cadran, baromètre à siphon, il raisonnait le baromètre comme pas un, détaillant, vantant et vendant l'instrument pour des bénéfices ridicules.
Ah I s'il avait pu le donner ! S'il avait pu répondre par des cadeaux à l'avarice de sa clien-
60 SOUVENIRS d'aubercje
tèle ! A l'acheteur qui ergote et marchande, si le papa Chamblac avait pu dire : « Tiens, misérable, prends et tais-toi. Chien de Normand, je ne suis pas de ta race. »
Malheureusement, il fallait vendre pour ne pas mourir de faim, pour ne pas tomber d'inanition sur la berme poussiéreuse de la grand' route ; vendre, afin de pouvoir payer rubis sur l'ongle , un accidentel raccommodage de la redingote, ou le double retapage des brodequins et du chapeau.
Pauvres brodequins, pauvre chapeau ! Je les vois encore, celui-ci criblé de lucarnes, ceux-là bâillant vers l'orteil.
Par une étouffante après-midi, le papa Chamblac, déjà vieux, arriva chez nous, plus déchiré que don César de Bazan. Il se ratatina dans un coin, demanda une bouteille et se mit à descendre dans une songerie dont l'étrangeté frappa mes grands-parents.
Exténué, vaincu, le gousset vide, le père Chamblac rêvait probablement d'un lit d'hôpital où il pût mourir avec dignité quand deux larmes
LE PAPA GUAMBLAC 61
subites roulèrent sur ses joues. Mes bons parents virent ce chagrin, une grande pitié, un grand désir de charité immédiate monta en eux.
Mais cette aumône, comment la faire? Ce secours, comment TotTrir? En un mot, comment s'y prendre pour soulager cette misère hautaine.
C'est qu'ils l'estimaient beaucoup, ce gueux farouche, ami dévoué, client fidèle, mangeur inégal, qui proportionnait la dépense à son budget, préférant en cela l'orgueil du pain sec à la demande toujours humiliante d'un crédit.
Qui pourrait dire que cette noblesse du pauvre n'est pas belle devant Dieu ?
Dans tous les cas, les hommes n'y doivent pas toucher légèrement. Mes grands-parents la respectaient beaucoup, mais il avait l'air si misérable, le papa Chamblac, que, poussé par ma grand'mère, mon grand-père entra dans la salle :
— Tiens, vous voilà, papa Chamblac? Enchanté... Nous allons faire une partie de dominos?
Instinctivement, le marchand de baromètres glissa un doigt dans son gousset. Ilélas ! rien. Absolument vide.
62 SOUVENIRS d'aUB£RG£
— Vous avez peur, vieux lâche, gronda mon grand-père,
— Peur?... Vieux lâche?... tonnerre de Brest! Peur? Moi!
Le bonhomme était pincé. Les dominos roulèrent : double-six ! du cinq ! du blanc ! Je boude ! Comptons !
Et mon grand'père, qui s'efforçait de jouer très mal, perdait de temps à autre.
— Enfoncé, M. Rouvray, criait le père Chamblac !
— Enfoncé? Pas encore. Nous devons chacun trente sous. Je vous fais la belle.
Trois francs, le montant d'une collation : aile et cuisse de poulet, salade, tranche de camembert, pot de cidre. Tout ça était sur la table quand mon grand'père, qui avait gagné, jeta les trois dominos qui lui restaient à travers la figure du père Chamblac, et cela en criant :
mille bombes, j'ai perdu ! Chamblac, vous jouez comme une savate !
— Comme une savate... ! Ah ! si le marchand de baromètres avait eu un sabre sous la main, quel tourniquet sur la tête de mon grand'père et quelle estafilade !
Ma grand'mère intervint, elle fil la paix, en
LE PAPA CHAMBLAG 63
déclarant que M. Rouvray n'était ni plus ni moins qu'un mauvais perdant.
— Ça c'est vrai, fit Chamblac flatté et, à défaut de sabre, il saisit la fourchette.
Quel coup de fourchette, grand Dieu ! Quand la grosse faim fut apaisée, le père Chamblac, pris d'une inquiétude soudaine, demanda : Estce que nous n'allons point en manger pour plus de trois francs ?
— Bah ! nous jouerons la différence, avec une demi- tasse de café en plus.
Et les vingt-huit rectangles tourbillonnèrent de nouveau. Et mon grand'père, qui redoublait avec joie ses maladresses, fut littéralement aplati. Il entra dans une colère énorme, tout en guignant une paire de souliers presque neufs déposés discrètement par ma grand'mère au bout de la table.
C'étaient de gros souliers ferrés qui blessaient M. Rouvray au talon et M"*" Rouvray avait eu l'idée de les faire perdre à son mari, aux dominos, pour que le malheureux père Chamblac pût sortir enfin ses malheureux pieds de ses malheureux brodequins. Une bonne collation et une bonne paire de souliers peuvent
quelquefois réconcilier un homme avec la vie.
Alors, ce fut de la haute comédie.
Mon grand'père se leva, terrible, avec des éclairs dans la broussaille des sourcils : Vous dites, Chamblac, que je suis un mauvais perdant? Eh bien je dis, moi, que vous ôtes un veinard et que vous ne savez pas jouer.
— Pas jouer...?
— Non. Et la preuve que vous n'êtes qu'un joueur de quatre sous, c'est que je vous joue un baromètre.
— Un baromètre?
— Oui.
Vous blaguez?
— Non.
Un baromètre!... Et contre quoi, s'il vous plaît?
— Dam ! fit bon papa interloqué, dam. . . puis, tout à coup : je vous joue un baromètre contre cette paire de souliers.
Le père Chamblac fit un bond, il fixa son rival avec des yeux effrayants, qui voulaient dire : Me ferait-on grâce d'aventure ? Aurais-je à subir une aumône, par hasard? Aurait-on la prétention de me nourrir et de me chausser ?
Est-ce qu'on me prend pour un pauvre?
LE PAPA CHAMBLAC 63
Mais M. Rouvray avait Tàir si fâché, tellement furieux, que la partie recommença.
Parties admirables où mon grand'père se déshonora par des inhabiletés devant lesquelles l'ange de la charité dut sourire avec amour.
Il perdit ses deux souliers et dans la crainte que sa joie n'éclatât à la fin, il sortit en faisant claquer les portes.
— Ma bonne dame Rouvray, votre mari est un bien mauvais perdant, insinua le papa Chamblac, en nouant les cordons de ses nouvelles chaussures. Dieu m'est témoin que je ne voulais pas les lui gagner, ses souliers, même si vous y tenez...
— Non pas, répondit ma chère grand'maman avec fermeté, ce qui est perdu est perdu. Tant pis pour lui, tant mieux pour vous.
Alors, le papa Chamblac, radieux, fit sonner les souliers sur le parquet, il les fit sonner sur le seuil de l'hôtellerie, sonner sur la route. Taper du pied! Oh! là! là! Quel cliquetis dans les baromètres !
Comme il s'éloignait, grand'mère le rappela:
— Mais, mon père Chamblac, vous oubliez
vos vieux brodequins. Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?
— Ces vieux brodequins, répondit le bonhomme avec dédain , ces méchants brode quins?... Euh ! Hum!... Bast, ajouta-t-il royalement, en inclinant vers l'oreille son chapeau criblé de lucarnes :
Vous les donnerez à un pauvre ! !
Dans la salle à manger de l'auberge, mon camarade d'école Auguste Tempied, menuisier àEchauffour, accrochait des tableaux, diplômes et parchemins de ma jeunesse littéraire, souvenirs des Jeux Floraux^ des concours de la Pomme ^ des joutes du Parnasse^ etc.
Quand son travail fut terminé, le bon Auguste vint me trouver dans la cuisine : « Paul, jai fini, viens voir ça, tu vas me dire si c'est gentil. »
En effet, c'était mirobolant.
Les cadres, qui venaient d'être apposés, se balançaient aux murs, dans l'orgueil enfantin des attestations: Premier prix, Souci d'argent, Médaille d'or.
— C'est-y gentil, demanda Auguste, dont l'œil nageait dans cette gloire.
— Mon pauvre Auguste, répondis-je, ça
68 SOUVENIRS d'aubefge
n'est pas grand chose. Les concours ne signifient rien, je t'assure.
— Paul, je ne te comprends pas, répliqua Auguste fortement indigné. Moi, jen'donnerais pas ça pour mille francs.
— Penh!
— Eh bien, reprit Auguste avec mélancolie, je ne te comprends pas, car, tout de même, c'est gentil.
Et les yeux de l'excellent garçon restaient fixés sur la rangée de cadres où le Troubadour de M. Jean Rameau donnait la réplique à la Ballade de M. Fuster.
Afin de conserver l'estime de mon menuisier, je lui offris la goutte. Auguste accepta : la fine Champagne fut servie.
— Si ça ne te fait rien, Paul, je vas prendre un sou de café avec ; c'est moins cru, déclara Auguste.
Nous avions le nez sur nos tasses, quand un bruit de bottes nous fit relever la tête et sur le seuil, dans l'encadrement de la porte, éclatant comme Truffier dans V Arlequin de Marivaux, botté comme Charles XII, apparut un chef d'Escadron de Gendarmes.
— Superbe homme, obëerva Auguste.
Cet homme superbe entra, puis d'une voix formidable :
— J'sui«mort de faim, peut-on manger ici?
— Certainement, mon commandant.
— Certainement, certainement, c'est pas une réponse certainement! Mort de faim, vous entendez? M'suis levé à cinq heures. Vous Tvez pas à cinq heures, vous autres !
Auguste allait protester, lorsque le chef d'escadron, marchant droit au cadre qui ballait sur la cheminée, s'écria :
— Qu'est-ce que c'est qu'ça?
Ça ! fit Auguste qui savait tous les cadres par cœur, ça, monsieur...
Alors le commandant, interrompant le menuisier :
— Ancien soldat ?
— Non, monsieur, mais je suis clairon dans les pompiers.
— Clairon dans lès pompiers, fiche pas mal, m'appelez pas Monsieur^ hein? Pouvez m'appelermon comma/irfaw^, j'suppose?
Puis, parcourant le cadre à l'aide d'un monocle enfoncé sous l'arcade sourcilière, terrible
et roide, le commandant se livra au monologue suivant : Poésie ! Concours ! Ode ! C'est un peu fort.
Deuxième tableau : Poésie ! Un peu curieux !
Poésie !
Troisième tableau : Eglogue ! Concours poétique !...
Poétique ? Poésie... Ah ! <;a, vingt pétards, il n'y a donc pas de cuisine ici?
Pendant ce temps-là, Auguste me donnait des coups de coude ; ça l'épate, tout de même, hein?
— Mon commandant, fis-je, vous paraissiez pressé tout-à-l'heure.
— Pressé ? Certainement pressé ! Toujours pressé, moi, vous entendez. Passe inspection tantôt, à la Ferlé-sous-Roche, gendarmes m'attendent, qu'est-ce qu'on peut manger ici, rien du tout, probablement ?
— Pardon, mon commandant^ nous avons des andouillettes et un pâté d'alouettes.
— Pâté d'alouettes ! cria le commandant, faites pas manquer l'irain, j'aime beaucoup, pâté d'alouettes... Qu'est-ce que vous avez avec ça?
— Une perdrix aux choux.
— Perdrix aux choux, ventre d'agneau !....
Plat d'prédilection... s'rais pas attendu... étonnant... Qu'est-ce que vous avez encore avec ça?
— Une truite de la Touques.
— Truite... Ah! Ah! ... saumonée... délicieux...
Et avec ça?
— Des rognons à la brochette.
— Rognons brochette... un peu léger*.* Enfin, très bien tout de même... très bien. Et avec ça?
— Du vieux Roussillon des clos du comte de Vigneral, une galette de chez Louis Morin et deux tasses de café que je ferai sous vos yeux, dans une marmite russe, pendant que nous dé*, jeûnerons, mon commandant.
— Roussillon*.. galette... marmite russe..* A table ! hurla l'officier de gendarmerie.
On exécuta les andoûillettes et le pâté.
Le commandant ne mangeait pas, il engouf-»
frait.
— Beaucoup d'alouettes, par ici ?
— Pas mal, mon commandant,
— Vous les tuez ?
— Au miroir.
^^ Au miroir 1 mâcha le commandant qui
avait sa fourchette au fond de la bouche, miroir ! Défendu, cette chasse4à... frait faire un procès, si vous continuez...
— Ah ! mais non, par exemple.
— Expliquez un peu.
— Je vous défends bien de me faire un procès pour avoir tué des alouettes que vous retrouvez sous la forme d'un pâté.
— Tiens, pas bête... défendez bien... Passez la terrine! forme d'pâté... pas bête... ancien soldat, probablement ?
— Pour sûr, fit Auguste, qui était resté planté à l'autre bout de la table, à nous regarder manger.
— Qu'est-ce que vous fichez-là, vous ? demanda le commandant au menuisier.
. — J'ai encore un cadre à placer, mon commandant.
— Cadre à placer... embêtez, vous ! Avec vos cadres*.. Assez décadrés, ici... Décampez, hein? besoin d'manger tranquille... cuisine d'abord, poésie ensuite.
Au moment où le menuisier sortait, la perdrix aux choux faisait son entrée sous une colonne de buée Une.
— Vingt pétards, fit le commandant, plat chaud maintenant... Très bien... un peu d'choux... découpez... partageons.
La perdrix fut engloutie et la truite s'en fut la rejoindre.
Aux rognons, le Roussillon s'imposait. Le commandant déclara, au quatrième verre :
— Bon vin... surpris, très surpris... vin naturel, chante dans le palais, ventre d'agneau !
— Mon commandant, si vous le permettez, je ferai verser le café, car l'heure du train...
— L'heure du train ? Fiche pas mal ! Suis-je un esclave, tonnerre de Bysance? M'plait beaucoup ici, v's entendez ? Brigade sous les armes, qu'elle y reste, suis pas un esclave, tonnerre de Bysance.,. ! si gendarmes pas contents, j'ies fourrrre dedans ! Apportez-nous des cigares.
Je ne connais pas d'acte d'autocratie plus extraordinaire que celui qui consiste à fumer des panatellas pendant qu'une brigade vous attend, l'onglée et l'arme au pied, sur un champ de manœuvre, à quatre lieues d'une auberge où vous appréciez le mélange du moka et du gonahive, sous les spirales d'un panatellas !
La voyez-vous d'ici, la brigade ? Le brigadier
74 SOUVENIRS D'ALBEr%GE
interroge rhorizon. La localité interroge l'horizon. Deux heures de retard.
Le commandant est-il mort ?
Le commandant n'est pas mort, il fume des panatellas et il grommelle, de temps à autre : Suis pas un esclave, tonnerre de Bysance !
A la fin, le commandant se lève, mais comme je lui annonce une grande Champagne de 1814, il se rassied, demande une plume, de l'encre, et, vigoureusement, à l'aide de jambages extravagants, il écrit le télégramme suivant :
Brigadier gendarmerie, Ferté-sous-Rochc, Rompez les rangs ! Suis content de vous !