LES DEUX MILLE FRANCS DE L^AUVERGNAT
plainte n'était point si vulgaire, elle débordait de souffrance humaine, de poésie primitive, la vraie et la seule, après tout.
Quelques années plus tard, le père Bernard était encore assis à la même table, toujours seul, en proie à d'autres sentiments, par exemple.
C'était pendant la guerre, une partie du corps d'armée de Mecklembourg traversait le village ; les officiers mirent pied à terre devant Thôtellerie. L'auvergnat, qui n'avait rien gardé de Taieul Vercingétorix, fut saisi par la peur, la peur des enfants, des vieillards et des femmes on face d'événements terribles.
Les traîneurs de sabre entrèrent dans la salle ; le père Bernard n'y était plus ; il avait fui, à tête perdue.
Ni bonjour ni bonsoir à personne.
C'était un samedi; en dressant le couvert pour le déjeuner du lendemain, on aperçut, à l'angle d'une table, une blague à tabac, oubliée par un allemand sans doute.
— Nous offrirons demain ce tabac au père Bazire, fit quelqu'un.
Les entrepôts délivrant difficilement du tabac pendant la guerre, les trois sous de caporal que cette blague pouvait contenir devenaient un joli cadeau, pour un homme qui en était réduit à ronger son culot vide.
Le lendemain matin, quand on prit la blague, on s'aperçut qu'elle était lourde, elle rendit un son mat sur la table ; on l'ouvrit : elle renfermait deux mille cent cinquante francs en pièces d'or.
Oh ! Oh ! A qui le « nichon »? A qui le magot? Alvc prussiens? Au père Bernard? Cette dernière supposition était invraisemblable, à cause de la pauvreté apparente de l'auvergnat. Si c'est à lui, nous allons le voir réapparaître, observa quelqu'un.
11 ne revint pas. On s'informa : personne ne l'avait vu. Le trésor fut mis sous clef. Nous constituâmes une sorte de commission d'enquête en famille. Nous eûmes beau faire, aucun propriétaire ne se dressa devant cette blague perdue.
Au premiers jours de l'armistice, il y eut ucc reprise de la vie commerciale, les camelots revinrent,
LES DEUX MILLE FRANCS DE l' AUVERGNAT 33
Parmi ceux qui, chez nous^ mangeaient les tripes dominicales, se trouvait un ami du père Bernard. Ma mère l'interrogea.
— Le père Bernard, Madame ! il ne « défigure » pas lamort» Vous ne connaissez donc pas le malheur qui lui est arrivé?
— Quoi donc?
— Il a été volé, telle nuit, à tel endroit, dans telle auberge.
Nous connaissions Tauberge et ceux qui la tenaient. C'étaient d'honnêtes gens.
— Est-ce que le père Bernard soupçonne l'aubergiste ?
— Pas absolument.
Pas absolument! voyez- vous ça?
— Qu'est-ce qu'on lui a volé, au père Bernard?
— Un peu plus de deux mille francs, ma bonne dame, des pièces d'or bêtement ramassées dans une blague...
— A tabac?
— A tabac, répéta le camelot aVec beaucoup d'innocence.
Ça devenait sérieux.
Vous verrez bientôt le père Bernard?
*^ Après^demain.
36 SOUVENIRS D^AUIJEKGE
— C'est bon, dites-lui de venir ici, nous avons son argent.
Bernard ! Bernard ! Qui a vu Bernard?
11 arriva le surlendemain, le pauvre ! Quel changement! Quel désastre ! 11 oscillait sur ses vieilles jambes ; ses cheveux avaient blanchi ; il avait perdu son triple menton ! Jamais blague disparue n'a ravagé de la sorte une tôtc d'homme.
11 entra ; Témolion l'étranglait. 11 doutait encore, mais on étala devantlui,sur une table, toutes les belles pièces d'or. Deux mille cent cinquante francs. Enlevez !
Hébété, le bonhomme resta une minute sans pouvoir dire une parole ni jeter un cri; à la iin, comme si quelque soupape intérieure se lût levée, il souffla bruyamment et poussa un ut de poitrine qui ébranla l'auberge.
11 n'y a que la première note qui coûte.
Après, ce fut un concert : « Oh ! madame, il faut que je vous embracbe! Mon garcbon, il faut que je t'embrache! Toi, pauvre pequi, je vais t'embracher auchi ! »
Quelle embrassade ! Le bonhomme « piotait »
LES DEUX MILLE FRANCS DE l'aUVERGNAT 37
tout le monde à lèvres ouvertes, à lèvres sonnantes. Il semblait qu'il déposât mille francs sur chaque joue. Ah ! s'il avait pu serrer toute la commune d'Echauffour contre sa poitrine !
Il paya une bouteille de vin de « trente chous ! » trente sous !
Vous savez, quand les auvergnats s'y mettent...
— Apportez une autre bouteille de « trente chous ! »
Et le père Bernard ajouta : « Je ne croyais plus à rien, ni au bon Dieu, ni au diable, ni à perchonne. ! Eh bien, je n'étais qu'un imbéchile ! »
Nous bûmes le rouge-bord à plein hanap et et le troubadour du Puy-de-Dôme, retrouvant sur sa lyre une incomparable chanson de geste, nous fit voir ce jourrlà qu'il y avait des poètes autre part qu'à Paris.
En mes quatorze années d'auberge, j'ai eu pour voisin un homme très charitable : M. Chesnel, maire d'Echauffour, dans la famille duquel, de temps immémorial, on loge les pauvres à la nuit. Le gîte. .. et le couvert, puisque beaucoup d'entre eux engouffrent la soupe trempée par Madame Chesnel, une bonne chrétienne que je suis heureux d'associer à son mari dans un hommage public à cette longue charité envers mes frères les misérables.
Il y a des gens qui voudraient qu'on ne loge pas les vagabonds.
C'est cruel et stupide.
Le vagabond a du bon, je soutiens même quUl y a de nobles cœurs sous les guenilles.
« Vous aurez toujours des pauvres parmi vous », a dit le Christ.
Tant mieux, la charité nous restera*
Sans raction apaisante, sans le rayonnement mystérieux de la charité, la société la mieux organisée se disloquerait.
J'ajouterai que, sans les pauvres, le ciel serait à peu près vide, puisqu'il est plus difficile à un riche d'entrer dans le paradis qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille.
La sainte pauvreté, méprisée par les civilisations bètes, a d'énormes compensations devant l'éternité, et si les riches veulent forcer la pitié divine, il faut qu'ils aiment les pauvres.
Dans la clientèle non payante du maire d'Echauffour, dans ces défilés de bandes bariolées, grouillantes d'enfants, pleines de rires, — car ils sont gais, les gueux ! — au milieu de ce curieux monde de bohèmes, se détache pour moi la figure de Dominique Chavaraud, un savoyard de savetier ou plutôt un savetier savoyard, qui a retapé des montagnes de chaussures et donné dix-huit enfants à la France.
Dix-huit enfants, saluez !
Des soldats qui défendront le sol, des domestiques qii fouillent la glèbe, de rudes servantes, d'incomparables saltimbanques, et. Dieu
merci pour Forgueil familial, de bons savetiers. Toute une smala, semée sur les routes, au hasard des goûts et des rencontres.
Dix-huil-enfants ? Parfaitement, Monsieur ! Dix-huit enfants... ! mon Dieu, oui, Madame, et tous vivants, autour d'une mère restée bonne piétonne et demeurée haute en couleur.
Le couple Chavaraud prit sa grande part des joie terrestres, jusqu'à cet affreux matin de septembre où la mère Chavaraud, éblouie par des champignons, entra dans un herbage où elle reçut d'un bœuf méchant plusieurs coups de corne en pleine poitrine. L'animal piétinait la savetière quand Chavaraud, en vitesse décuplée, accourut vers son épouse et se mit en devoir de la défendre à coups de tire-pied.
Ce fut un duel superbe. Pointes et contrepointes, marteaux, poix, ligneul, tout y passa, et quand la hotte du savetier fut vidée, bondissant comme un toréador, Chavaraud plongea dans la rainure interfessière du bœuf, son alêne la plus tranchante. Le bœuf décampa.
Par un entêtement inexplicable, la mère Cha-
varaud se refusa au plus élémentaire pansement. Elle alla follement au-devant du cancer. Le cancer se déclara. Alors Chavaraud, qui buvait déjà passablement, se mit à boire davantage. Il s'enivra pour noyer ses inquiétudes et pour mieux crier son chagrin à tous les échos de la route.
Vers ce temps-là, nous achetâmes, avec mon curé, une demi-barrique de vin de Carthage, un vin d'une belle couleur ambrée, chaud à la bouche, et qui glissait sur les papilles comme un velours. (Rien des annonces !)
Le jour de la mise en bouteilles, Chavaraud fit son entrée dans le bourg. J'eus sa visite, le soir, aux dernières lueurs du crépuscule. Il s'arrêta sur le seuil de l'hôtellerie et me fit passer son livret, en guise de carte.
Très vieilli, le bonhomme Chavaraud ; courbé comme le Juif errant de Leharivel, il portait une barbe aussi lamentable. Seuls, ses yeux de véron brillaient encore des lueurs fugitives de l'alcool. Il parla. Je traduis :
« Mon povre meussieu Pôl, ma povre femme est dévorée par un cancer, c'est épouvantable...
on lui voit battre le cœur... elle ne mange plus, elle ne parle pa... elle, si gentille, si bonne, si tondre... elle ne parle plus, même à ses pôvres petits enfants...
C'était drôle, mais c'était triste et d'ailleurs c'était vrai. On n'a pas un cœur de roche, surtout le jour où l'on a mis du Carthage en bouteilles. Pendant que le savoyard se lamentait sur le seuil, j'en fus chercher, moi, du Carthage. J'avais le pressentiment que ce vin de feu réchaufferait Madame Chavaraud, j'offris à son époux les deux bouteilles du fond, à la vérité un peu troubles et je lui dis :
— Savetier, mon ami, voilà pour votre femme.
Un verre de temps en temps, n'est-ce pas? Par exemple, si vous y touchez, gare à vous ! Je vous arrache les oreilles!
— Les oreilles, murmura Chavaraud, en caressant les bouteilles du regard, et, dans un indéfinissable écartement des lèvres, il ajouta : « du vin de Carthage, oh ! que ce doit être bon.. .
Dans l'écurie du Maire, la femme Chavaraud gisait sur la paille, souffle haletant, plaintes
étouffées, mouvements des bras, pleins de fatigue et d'inertie désespérée. Un commencement d'agonie au fond d'une écurie de village. Chavaraud entra, trouant Fombre avec les rayons de sa lanterne. Arthémise!... Depuis quinze jours, chaque fois qu'il entrait, il criait: Arthémise !... Pas de réponse. Ça lui crevait le cœur, à cet hohime. Et il se remettait à boire comme on boit en Pologne.
Chavaraud accrocha son falot au râtelier, retira de sa boîte un gobelet quïl remplit de vin de Carthage et, penché sur sa femme, il lui dit, avec une douceur infinie : « Goûtes -y ! je t'en supplie ! »
Elle y goûta. Une gorgée, une autre, une autre encore. Tout le gobelet y passa. Alors, sous la réchauffante surprise d'un bien-être inconnu, elle fit : Ah !
Chavaraud n'en pouvait croire ses oreilles, il eut des tressaillements d'alchimiste. Comme il remplissait le gobelet, la main de sa femme vint au-devant de la sienne. Est-ce que je rêve, pensa le savoyard ? Elle boit toute seule !
merveille 1 la malade vidait à longs traits ce hanap de fer blanc où chantait l'âme du Continent africain.
— Dominique ! fit la mère Chavaraud, brusquement redressée. Elle l'appelait Dominique, à présent. Oh I c'était à en devenir fou !
— Qu'est-ce que tu m'as fait boire, demandât-elle.
— Du bon vîn de ce bon cardinal Lavîgerie, du vin de Cârthâge...
— En as-tu bu, toi ?
— Impossible ma mignonne, je serais un misérâble... Ce vin est à toi.
— Puisqu'il est à moi, je t'en offre.
C'était logique. Le vieux Savoyard hésita
une seconde, puis, remplissant le gobelet, il insinua: C'est bien pour t'ôbéîr, va !... Et il but.
Et ils burent.
La bouteille y passa.
Alors, ce fut un dialogue :
— Arthémise, tu es guérie, je le sons.
— Oui.
— Le bon Dieu a enfin pitié de nous.
— Oui.
— Nous prierons pour ce bon Cardinal, qui nous a sovés.
— Oh ! oui.
— Arthémise ?
— Dominique !
— Tous pos povres petits enfants sont bien placés, n'est-ce pa ?
— Tous !
— Ils nous font une petite rente ?
— Oui.
— Alors nous sommes très à Taise ?
— Oh ! très !
Par une loi d'affinité papillaire et d'accord conjugal, la bonne femme entrait, à pleines voiles, dans le rêve du bonhomme.
Ce fut une belle nuit.
Les lancinements du cancer s'éteignirent dans le fumet de ce vin splendide. Une cure aussi radicale que momentanée.
Jamais, sur la paille, le bonheur humain ne fut plus complètement assis.
Un bruit de grelots, un roulement de voiture, un arrêt subit devant Thôtellerie, avec deux coups de fouet pour appeler le garçon d'écurie. Sortie du domestique et de la servante ; celle-ci revient avec une valise ; elle dit : c'est un voyageur, tout petit, tout petit, oh ! mais, petit !
En effet, il était haut comme ma botte.
Je ne l'avais jamais vu ; il m'entraîna dans la salle à manger, m'y serra les mains avec effusion et dit : Monsieur, cher Monsieur, j'ai été presque arrêté tput-à-l'heure dans la forêt de Saint-Evroult, un homme en blouse s'est presque jeté à la tête de mon cheval. Un assassin, Monsieur ! Je le verrai toute ma vie, dusséje vivre cent ans. Il porte une barbe, une de ces barbes, brrr... quelle barbe !
Et le voyageur minuscule se mit à trembler comme un lièvre.
— Rassurez-vous, fis-je. Nous allons barricader les portes, faire un bon feu, manger un bon morceau, fumer un bon cigare, boire un bon café, que nous arroserons de bonne eau-devie, et, après cela, la bise et les brigands pourront souffler dans la forêt. Voulez-vous faire un écarté ?
Il jouait très bien le petit voyageur. Il me gagna quatre parties d'affilée.
— Monsieur ! glapit une servante par la porte entre-baîUée, Monsieur, il y a un Monsieur qui demande à coucher.
Je sortis ; le mince voyageur me suivit, mais, au lieu de pénétrer dans la cuisine, il resta dans Tombre du vestibule, au pied de l'escalier.
L'homme qui demandait à coucher portait un immense chapeau tyrolien, sa barbe lui descendait jusqu^au diaphragme et sa blouse jusqu'aux talons. Il salua pompeusement et, d'une voix caverneuse, demanda le couvert et le gîte.
Comme je répondais affirmativement un cri retentit dans la salle ; j'y fus î Ne couchez pas
cet homme ! c'est l'homme de la forêt, le brigand, l'assassin, le... enfin ne couchez pas cet homme, implora le petit voyageur, dont les dents claquaient.
— Je le couche, déclarai-je.
— Oh ! alors, moi, je file au Merlerault.
La nuit, opaque et silencieuse, était venue.
Un chat-huant uUulait dans les arbres du couvent, le vent du Nord sifflait aux fentes des cloisons, j'ouvris une fenêtre et montrant au petit voyageur la masse d'ombre qui séparait Echauffour du Merlerault, je lui dis :
— Mon ami, vous êtes libre de vous engager dans ces ténèbres. Vous irez peut-être jusqu'à la Beauvaisinière, vous gagnerez probablement la Hautrouillée, mais au Calvaire des Authieux, gare ! Puisque vous voulez mourir, partez, jeune homme. Garçon, attelez la jument de Monsieur,
— N'attelez pas ! commanda le voyageur intrépide. Et il grommela : périr pour périr, j'aime autant périr dans une auberge...
Un quart d'heure après, nous étions à table, le voyageur, l'hôtelier et le chapeau tyrolien.
D'abord, silence lugubre. Mes deux clients, tout en mangeant la soupe, se regardaient en chiens de faïence.
Tout à coup, au milieu du potage, le chapeau tyrolien se leva. Le voyageur fit un bond, fourchette d'une main, cuillère de l'autre, prêt à combattre.
— Rasseyez-vous , fit l'inconnu à longue barbe. Il faut que je fasse des aveux.
Le voyageur rayonnant, pensait : j'en étais sûr ! des aveux, parbleu ! C'est un brigand.
A mon tour, je pris une pose de juge d'instruction et je dis : Criminel, je vous écoute.
Alors le chapeau tyrolien, avec un bon sourire perdu dans sa longue barbe :
— Je ne suis point un criminel, mon cher confrère.
— Mon cher confrère ?
— Oui, libre penseur, athée et poêle révolutionnaire, je me présente devant vous avec les trois haines de ma vie, car j'ai la haine du pape, la haine de la Vierge et la haine des d'Orléans.
— Est-ce que vous avez la haine de la soupe?
— Ma foi, non.
— Eh bien : achevez donc la vôtre, « cher confrère... »
50 souvEiNiRS d'auberge
L'athée se rassit.
Sapristi que j'ai faim ! cria le petit voyageur, complètement rassuré.
Et mes deux clients se mirent à manger avec une telle conscience, à boire avec un tel ensemble, que je ne pus m'empêcher de faire cette réflexion : voilà des gaillards sur lesquels je ne gagnerai pas grand'chose.
— Comme ça, vous ôtes poète, demanda le radieux voyageur, en attaquant l'aile du poulet.
Le chapeau tyrolien, qui venait d'engoulfrer la cuisse, répondit, avec l'os dans la bouche : je suis poëte 1
Alors moi : Voulez- vous le bateau, cher confrère? Il accepta le bateau, avec un os de côté, avec le foie, avec la crête.
Dans le plat le gésier restait seul. Je le passai encore au chapeau tyrolien, qui me passa, lui, un manuscrit compact où grouillaient des satires contre la Papauté, la Sainte Vierge et la famille d'Orléans.
Par bonheur, au milieu des rimes furibondes, dans ce tas d'apostrophes, je trouvai quelques chansons naïvesj des pièces champêtres où
Lucas offrait à Rose son herbage, son cœur et sa main. C'était frais, simple et presque innocent. Après des choses horribles contre la religion, cela devenait par opposition de voisinage, tout-à-fait reposant et gracieux.
Comme j-achevais cette lecture, quelques amis nous arrivèrent.
— Messieurs, fis-je, laissez-moi vous présenter un jeune voyageur de commerce qui est un brave à trois poils et un troubadour de la Révolution, dans Toeuvre duquel j'ai fait un choix de chansons, qu'il voudra bien nous chanter. Allez-y, mon cher confrère !
Le troubadour exultait. Il avala son douzième verre de cidre, se leva, toussa, sourit, caressa légèrement sa longue barbe, ouvrit la bouche et chanta d'une voix effroyable, sur un invraisemblable ton; l'idylle la plus charmante du monde.
Il y eut un tonnerre d'applaudissements.
Le chapeau tyrolien, devenu le lion de la soirée, chanta jusqu'à minuit, devant des bols de punch. A minuit, le voyageur et le troubadour gagnèrent leurs chambres, l'un soutenant Vautre ; du haut de l'escalier, le chapeau tyrolien cria :
— Harel, vous êtes un chic clérical !
— Chic ! répéta le voyageur.
— Nous sommes tous comme ça, fis-je modestement. Bonsoir !
Le lendemain, déjeuner frugal ; soupe à Foignon, naturellement ; cidre nouveau qui picotait les papilles, enflammées la veille par le punch : tronçon d'anguille sur le pouce, tranche de Pont-rEvêque, fine Champagne, et en route pour la gare.
Devant l'hôtel de la gare, l'homme au chapeau tyrolien tira de sa poche un mouchoir aussi grand qu'un drapeau, s'essuya les yeux et dit : Il faut que j'éclate!... Oui... Oh!... vous m'avez reçu comme un frère ... Je suis touché . . .Tenez , voulezvous que je supprime la Vierge?.. Voulez-vous la suppression de la Vierge. La voulez- vous ?
— Dam...
— C'est bon. Voici mon manuscrit, voici le cahier, voici mon œuvre, déchirez-moi ça, brûlez-moi ça. Je veux vous faire plaisir, raille tonnerres de Brest ! Vous êtes un copain, vous l Et pas fier, nom d'une chemise à Garibaldi !
Tenez, j'ofl're un verre.
Et nous entrâmes chez le confrère de la gare.
Dix minutes après, je mettais mon trouvère au chemin de fer.
Au premier coup de sifflet, il fit dégringoler la vitre, et, jailli à mi-corps de la portière béante, il hurla :
— Voulez-vous que je supprime le Pape ?
voulez-vous la suppression du Pape ? La voulez-vous ?
— Oui ! Je la veux ! criai-je à mon tour.
Il y avait là un chef de gare intérimaire :
qu'est-ce que vous dites, Monsieur, vous voulez la suppression du Pape, vous ?
— Certainement.
Jamais je n'ai vu de chef de gare aussi étonné.
Eh bien, le troubadour a tenu parole. J'ai reçu son volume. Pas une ligne contre la Sainte Vierge. Pas un mot contre le Saint-Père.
Cela m'a fait grand plaisir, car dans l'œuvre d'un poëte, les amours de Rose et de Lucas, légalisés par M. le Maire et bénis par M. le Curé, c'est bien ce qu'il y a de plus désirable et c'est tout ce qu'il y a de plus gentil.
Mil
RÊVE DE NOÉL
« Joseph et Marie se présentèrent à rhôtellerie de Bethléem: elle était pleine de gens de toute espèce. Il leur fut répondu qu'il n'y avait pas de place pour eux... »
J'aurais voulu tenir Tauberge De Bethléem au temps jadis, Afin d'y recevoir la Vierge Et le Maître du Paradis.
Sur le seuil de Thôtellerie Accueillant la Divinité, J'aurais aimé que Ton sourie A ma franche hospitalité.