LE NEZ DU BRIGADIER JAUME
mangeric dominicale; vous avez, par hasard, des Iripès à la mode de Caen, un poulet aux salsifis, des bécassines bardées de lard lin, et, par hasard, vous traitez un mangeur médiocre, un causeur agréable, mais fort ignorant des choses de la bouche.
Abomination ! Si je l'avais su ! Je n'aurais pas débouché cette vieille bouteille de Romanée, ce viri pelure d'oignon , d'un fumet si ancien que tous les nez de la Préfecture de police eussent dû s'allonger dessus. Je ne l'aurais pas débouchée.
Pourtant, au deuxième tour de fine Champagne, M. Jaume mâchonna :
— C'est vieux, hein?
— Oh ! monsieur, fîs-je, 80 ans.
Alors, M. Jaume, qui s'appelle aussi Fortuné, se leva. Je crus qu'il allait procéder h mon arrestation. Point du tout. Il s'écria :
— Je sens. Monsieur, que vous m'avez bourré de choses exquises, je le sens vaguement : vous m'avez offert un déjeûner d'une harmonie copieuse, vous pouvez le regretter, car je n'y entends rien ; ma seule joie, à moi, c'est de happer des assassins.
Et les narines du policier battirent dans une foule de directions.
78 souvENius d'auberge
Quelques jours après, M. Jaume arrêtait le trop fameux Dauga, un brigand qui terrorisa Pont-à-Mousson. Dauga, un géant, eût pu faner M. Jaume ou Témietter ou lui renfoncer le nez d'un coup de poing.
Eh bien, non, Dauga se laissa tout bonnement happer.
J'en fus heureux pour cet inspectenr intelligent et pour son nez, qui a droit à des protections particulières, car ce nez, dont la puissance olfactive est limitée au vin de bourgogne, est encore, tel quel, le nez le plus original, le plus spirituel, le plus ouvert de tout Paris.
C'est une trombe, Angélique, vois comme ça tourbillonne dans la plaine.
Et monsieur Chambardin, ex-hôtelier à Verteville, se mit à tambouriner sur la vitre avec ses ongles.
Il ajouta : heureusement, chère amie, que notre maison est solide ; nous n'avons point exploité un hôtel pendant vingt ans pour venir nous retirer dans une bicoque ; nous sommes bâtis à chaux et à sable. Le vent peut souffler.
Il revint près du feu et se remit à tisonner avec la sérénité d'un bourgeois qui peut, au milieu des tempêtes, compter sur ses murailles.
Sa calotte de velours sur la tête, la pincette entre les jambes, les pieds sur les chenets, M. Chambardin supputait le degré de cuisson de quatre bécassines qui rôtissaient .devant lui.
Au dehors le vent soufflait avec rage, la grêle
crépitait sur le toit des Chambardin et meurtrissait les roses de Noël de leur parterre. Au « mitan » de la plaine, un haut frêne se tordait sous la bourrasque, un frêne vêtu de lierre qui gardait obstinément au cœur de sa ramure un vieux nid de pie.
Après quelques minutes de silence, madame Chambardin reprit, en fixant le paysage : Tu as raison, c'est une trombe ; le nid de pie va dégringoler. Enfin, si, à cela près, nous pouvions « manger tranquilles ! » car, à Thôtel, nous n'avons jamais pu « manger tranquilles ». Est-ce vrai, Athanase?
Elle vint s'agenouiller près du feu, la paume de la main gauche posée sur le genoux de son mari, tandis qu'avec une cuillère elle arrosait les échassiers de la main droite.
Elle se leva, rinça des verres, roula une table ronde sur laquelle elle étendit une nappe immaculée, dont on pouvait suivre les plis ; elle mit ensuite trois couverts, tout en s'assurant, du coin de l'œil, par-dessus l'épaule de Chambardin, que la purée aux larmes rousses pénétrait bien toute la rôtie, éparse en la lèchefrite.
Il y avait huit jours qu'à pareille heure, en
plein marais, souslesyeux desonamiCarcagnol, Athanase Chambardin avait assommé quatre bécassines en deux doublés.
L'ex-hôtelier ayant donné le vent à son chien, l'animal était parti au petit trot, quêtant à droite et à gauche, en diagonales, les naseaux ouverts, le panache au vent. A trente pas d'une rigole, le chien s'était arrêté, la gueule secouée par une émanation, la queue raide comme une barre. Deux bécassines : pan ! pan ! Coup double. Encore un doublé !
C'est admirable ! Quel tir ! C'est incroyable ! Et Carcagnol avait tout de suite comparé Chambardin, l'ex-aubergiste , au comte de Saint^Quentin et à Vallée, de (burthoinon, aux premiers fusils de France, ce qui lui avait valu une invitation à déjeuner.
Voilà comment, k huit jours d'intervalle, nous retrouvons nos quatre bécassines a la broche.
Sur le coup de midi, (^.arcagnol était entré, frileux, sa casquette de renard bleu plaquée aux oreilles et, faisant allusion au vent qui soufflait, il avait dit, en fermant la porte : vous savez, il n'y a pas à dire, c'est une trombe.
Si à cela près nous pouvons « manger tranquilles » avait répondu madame Chambardin.. .
Elle avait fait un haricot de mouton à base de navets de Fontenay ; une buée odorante flottait dans l'appartement. Tout en servant les deux hommes, Tex-hôtelière disait : « Mon Dieu Seigneur ! manger tranquilles : tout est là. C'est impossible dans le commerce... Quel train qu'un hôtel !... Pendant vingt ans, Chambardin en a tué de ces chevreuils et de ces faisans. .. Eh bien, quand il disait : Angélique, embroche-nous quelque chose, personne aujourd'hui... on va manger tranquilles,.. Ah! oui, tranquilles, il nous arrivait quinze personnes, sans parler du percepteur, un gros gourmand qui criait, du pas de la porte : Ça sent le chevreuil ici !
Elle parlait d'abondance, comme en proie à des rancunes d'estomac.
Soudain, la porte s'ouvrit : un petit gârs, rougeaud et barbouillé, entra dans une bouffée do vent. Un petit pauvre. Madame Chambardin, soulevée par une colère, s'en fut pousser la porte et secouant le marmot : Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi? D'un temps pareil? sans frapper ? Réponds ? Je vais te chasser !
LA TKOBfUE 83
Puis, saisissant un morceau de pain, elle écrasa dessus une pomme de terre fumante et, secouant encore le gamin, elle lui cria, en pleine figure :
— ^ Mange ça là !
Le petit gârs se tourna vers la porte.
— Mange ça là !
Le petit gârs fit un pas vers la porte.
— Ah ! tu n'es pas seul, observa Ghambardin.
— Non, ma sœur est là.
— Dis-lui d'entrer.
Elle entra, les yeux baissés, toute grelottante et elle dit : je n'ai pas faim.
— Menteuse, répondit Ghambardin en soulevant la fillette et en l'asseyant sur une chaise à côté de Garcagnol.
Pendant ce temps-là, madame Ghambardin dont la fureur augmentait, débarbouillait le gârs : crie si tu veux ! Ça m'est égal 1 Si tu crois qu'on ne va pas te nettoyer, toi I
On fit cinq parts des bécassines et l'on mangea. Garcagnol, très ému, complimenta Mme Ghambardin : \ous êtes bonne, au fond.
— Bonne ! ah ! oui, bonne I Si vous croyez que ce n'est pas révoltant 1 N'avoir jamais pu, dans sa vie, manger une pauvre fois tranquille 1
8i SOUVENIRS d'auberge
Elle maugréa tout le temps, jusqu'au dessert. Elle bourra les enfants de galette et de taloches, de fruits, de réprimandes et de confitures. Elle leur fit boire du café qu'elle sucra beaucoup, puis elle les congédia.
Pratiquée ainsi, la charité doit bien causer quelque embarras, mais elle laisse une joie au cœur, elle excuse le péché de gourmandise, elle en atténue Tégoïsme étroit, elle en éteint le vague remords.
Devant sa tasse de café fumant, Angélique Chambardin leva les yeux au plafond et poussa un soupir qui disait : Seigneur ! Mon Dieu !
Jamais je ne pourrai manger tranquille^ je le sens ! Que votre volonté soit faite !
Devant sa tasse de café fumant, Carcagnol frileux, jeta les yeux sur la croisée, tendit l'oreille aux bruits du dehors et, content de son bien-être, se mit à savourer le moka.
Devant sa tasse de café fumant, Athanasc Chambardin aima sa femme davantage, bourra sa pipe, offrit un cigare à l'invité, puis désignant
du doigt le frêne isolé qui se tordait sous la rafale, il dit, avec une grande mollesse dans la voix, en poussant la première bouffée :
— Décidément, Carcagnol, c'est une trombe..
XUI
— Je ne comprends guère le village en hiver, fit Coquelin cadet.
— C*est que vous n'avez pas vu Echauffour, répliqua Madame Molé-ïruffier.
La charmante artiste se souvient du pays qui Ta acclamée. Elle en revoit l'église bizarre, le clocher carré, le gentil couvent, l'hospitalier presbytère, l'auberge et la forêt de pommiers
« Forêt de pommiers » est une image de Truffier. Truffier, né à Paris, rue de la Lune, n'avait jamais vu cent pommiers côte à côte avant son voyage d'Echauffour.
— J'irai vous voir aussi, s'écria Coquelin cadet, mais pas en hiver !
Pourquoi j pas en hiver? C'est là une erreur de Parisien frileux. L'hiver est la saison des ter^ riens, de ceux qui cherchent l'âme du paysage.
L'automne est d'une mélancolie alanguis*
santé, l'hiver a des tristesses plus profondes ; on y tressaille davantage. En hiver, les nuages prennent tout le ciel ; sur la plaine dénudée, les vols d'oiseaux migrateurs se lamentent et dans la forêt, après Fondée sonore, le vent continue de lutter avec le squelette de l'arbre. Tout est violence, clameur et frisson.
Cette apologie de l'hiver étonna fort le Coquelin, avec lequel je dînai uti soir chez Truffier. Elle me valut d'être invité, pour le lendemain, à la répétition générale de Don Japhet d'Arménie^ trois actes en vers qui se déroulent dans un paysage aussi rutilant qu'espagnol.
Don Japhei est une pièce de Scarron, mise à la scène par Jules Truffier. Cette pièce, qui appartient au répertoire du Théâtre Français^ est précédée d'un prologue où l'adaptateur présente Scarron sous une forme que Banville n'eût pas désavouée, et dans une toilette décente qu'eût fort approuvée M™*' de Maintenon.
L'œuvre est d'une bouffonnerie et d'une gaieté une peu fortes, avec, toutefois, des dé-
tails littéraires curieux et un fonds d'observation qui n'est pas détruit par la charge.
Coquelin cadet y débarque avec des extravagances d'intonation, de geste et de costume qui font éclater la salle. Quoique le rôle soit d'une fantaisie très étudiée, le comique imprévu et spontané y apparaît de temps en temps et donne du relief à la création.
Don Japhet ressemble à Don César de Bazan^ avec cette différence qu'il est plus fou, beaucoup moins brave ; l'audace, chez lui, s'arrêtant net à la pointe de Tépée.
Il arrive un jour, on ne sait trop comment, au village d'Orgas, dans un coin perdu d'Estramadure fantaisiste. Son ambition est d'épouser une riche héritière. En bon Cid caricatural, il compte sur son panache et sa livrée pour éblouir quelque Chimène de province.
Il tombe, ce qui n'est pas rare, sur une fine mouche et sur le beau-père le plus farceur du monde.
C'est une aventure dans laquelle le seigneur Japhet perd son plumet, son épée et son latin.
Le masque tombe, Thomme reste Et le héros s'évanouit.
Et les spectateurs, pris par la convention, se tordent.
Il faut aller voir cela.
Quand la gaieté n'est pas malhonnête, quand un spectacle nous offre sa joie, avec une pointe d'ironie contre la bêtise humaine, allons-y.
J'en suis revenu, avec le souvenir des deux spectacles : celui de la scène où Coquelin et ïruffier ont renouvelé les merveilles chorégraphiques du Bourgeois Gentilhomme] celui de la salle où M. Prudhon dirigeait la répétition, de concert avec MM. Febvre et Claretie.
Aux fauteuils et dans les baignoires, quarante personnes, à peine. Quelques acteurs du Français et des amis de Truffier, — ceux de Scarron étant morts.
Aux fauteuils de balcon, aux loges de face et de côté, rien, pas une âme. La salle est obscure, on la croirait vide, sans les applaudissements discrets qui soulignent les bons passages.
En paysan du Danube égaré à l'orchestre, j'examine les visages et retiens les attitudes, quand une clarté, venue du plafond, s'égare un instant sur nous. J'entrevois le masque mutin
(l'une jeune sociétaire, à côté du profil froid de M. Worms.
Le nez de M. Laugier remue dans l'ombre.
La lumière et la vie sont dans le décor, autour du seigneur Japhet qui se cambre et se cabre au son des violons, au milieu d'une valetaille qu'il étourdit de son verbe.
Originale, cette répétition. Je reverrai longtemps le village d'Orgas, très ensoleillé; la lutte enfantine de Japhet contre un taureau « courageusement personnifié par M. Samary.
On peut dire de M. Samary : « Son front noir est armé de cornes menaçantes. »
Je pensais : Ah ! Cadet, si tu avais à tes trousses un sanglier de la forêt de Saint- Evroult ! Si tu voyais seulement la forôt do Saint-Evroult !
Moi, je l'ai revue, le lendemain, en pleiùe flambée crépusculaire.
J'en ai oublié le Théâtre Français,
C'était à l'heure où la bécasse, appesantie par l'idée de la famille, passe en croulant.
J'étais à l'orée des grands bois, posté sur la lande ; l'angelus du soir m'arrivait d'uti village lointain, le crépuscule dorait la ramure des
hêtres ; quelques oiseaux, trouvant les minutes douces, chantaient dans Tillusion du printemps. A ce moment, mon cher Truffier, les jolis vers de votre prologue ont aussi chanté dans ma mémoire. Une bécasse est venue. Je l'ai tirée. Je Tai manquée. Les bécasses et les rimes tombent rarement ensemble.
Qu'importe, excellent Truffier, Don Coquelin, tous deux grands d'Espagne, vous pouvez venir quand même à Echaufifour. Gibier ou non, j'aurai toujours un plat fin pour vos Seigneuries.
LA ONQUANTAINE
Paris, premier janvier 1893.
Avenue Marceau, devant l'hôtel de notre ami M. Léon Lefébure, un joueur d'orgue de barbarie égrenait dans la bise les ritournelles démodées d'une opérette d'Offenbach.
Cette musique sortant des entrailles d'un instrument lamentable, recueillait au passage beaucoup d'indifférence. L'homme qui tournait la manivelle d'une main et tendait son chapeau de l'autre, n'excitait aucune pitié, — le seul sentiment auquel il semblait faire appel.
Aux heures de son triomphe, on doit mépriser l'opérette, mais quand elle jette ses flonflons funèbres au vent d'hiver et à l'indifférence de la rue, je suis de ceux qui l'écoutent.
Je me suis arrêté devant le joueur d'orgue, j'ai déposé, en guise d'étrennes, une pièce de