‹ Souvenirs d'aubergeChapitre 15 sur 31 · P. II · texte numérisé non relu

P. II

Alors Cascagnou :

Vous m'insultez ?

J'écrivis :

C'est probable.

Et ma dépêche se perdit dans la nuit.

Deux jours après, sous pli recommandé, une mercuriale terrible m'arriva. Cascagnou m'y traitait d'insolent, de jaloux, de misérable. En vingt endroits, sa plume afifolée avait giclé sur le papier.

En post-scriptum : « Je vous envoie des témoins ! Je te tuerai ! »

Ça chauffait. Je répondis froidement :

Mon pauvre Cascagnou,

On ne se bat plus avec les gens décorés. Et vous êtes, vous, doublement disqualifié.

Avant le iSicham, sans le grand Eléphant^ j'aurais peut-être consenti à vous couper le bout

de l'oreille avec une balle. Cette opération est devenue impossible. Je le regrette vivement.

Vous ne valez même pas un coup d'épée.

A'^enez quand même.

Il arriva un soir, ciré, pommadé, fleuri, souriant. II avait ses deux insignes à la boutonnière. Sous la rosette du grand Eléphant, le Nicham apparaissait timidement, comme une violette. Du haut de Tescalier j'entendis la voix de Cascagnou :

— Ouest Pôl? OùestPôl?

Il m'aperçut :

— Ha ! Te voilà, mon povre Pôl ! Tu sais, je viens souper, j'arrive de Carpentras, j'ai faîm.

Ha ! que je suis content de te trouver en bône santé. Laisse-moi te tutoyer, hein ?

— Où sont les épées, fis-je.

— Où sont les fourchettes, cria Cascagnou.

Il s'installa au haut de la table^ noua une serviette autour de son cou, afin de protéger le grand Eléphant contre les taches du civet.

iOO SOUVENIRS d'auberge

Au Champagne, Cascagnou fit glisser la serviette ; les rosettes réapparurent.

Je (lois (lire que cet homme en imposait; il avait Tair d'un ciiplomate, d'un consul venu en droite ligne des îles Borncîo. (rétait Cornélius Ilerz avant la fuite. Cascagnou ressemblait à s'y méprendre à ces généraux exotiques, destinés à la présidence éphémère des républiques les plus lointaines. Je n'en suis pas bien sûr, mais je crois qu'il y avait une petite bête dans l'une des rosettes, quelque chose comme un éléphant minuscule, taillé dans Tonyx.

— Ça doit coûter cher, ces betises-là, demandai-je en désignant les décorations.

— Pa trop. Quelques démarches, quelques courbettes, quelques banknôtes... Et c'est tout,

— C'est beaucoup.

— lia! fit Cascagnou, tu n'es pas de ton siècle. Voyons, avant que je fusse décoré, qui donc me saluait? Persône ! lié ! Si tu savais ce que j'ai reçu de coups de chapeau depuis que je suis sorti de Carpentrasss, tu serais élôné. Et les bagages? Sais-tu que les bagages des gens décorés occupent toujours la bône place dans les fourgons, le sais-tu? Et les affaires, mon gArçon, elles sont doublées ! C'est à qui m'ach(»-

terâ, me régalera, me congratulera... Tu me fais rire avec tes scrupules de catholique.

Pôvre catholique, qui ne veux pas profiter de rimbécilité humaine. Hé ! le monde est une comédie, cher ! Moi, Cascagnou, j'y joue un rôle, celui de commandeur du grand Eléphant et ça me rapporte et voilà comment je puis t'offrir du châmpâgne. Tiens, aujourd'hui j'ai deux ordres, dans dix ans, j'en ôrai dix, j'aurai tous les ordres, tous les rûbâns, toutes les plaques, et si tu me vois jamais dans une cérémonie officielle, je veux que tu m'y voie la poitrine constellée de tous les crachats du globe !

Cascagnou s'arrôta ; il me regarda en pitié, de l'air d'un éléphant qui vient d'écarbouiller une citrouille.

Puis il ajouta :

— Es-tu convaincu ? Qu'est-ce que tu penses?

— Je pense ^ Cascagnou, que tu es moins bête que je ne pensais.

Cascagnou, triomphant, se mit à rire, de ce rire large, ironique et prolongé, que les corbeaux jettent parfois du haut des arbres. Casca-

gnou avait l'air de dire : Comme je Tai âpUtd I Comme je l'ai âplâti !

N'empêche que j'ai gardé mes scrupules. Et quand les Cascagnou se trouveront sur mon chemin, je garderai aussi mon chapeau.

XYI

Aujourd'hui, le mot million est dans toutes les bouches, surtout dans la bouche de ceux qui n'ont pas le sou.

Dans mon village, il y a un cordonnier qui s'appelle Feuillatre. Comme il est venu d'Orléans, les malins du temps trouvèrent spirituel de l'appeler Dupanloup.

Le cordonnier ignore la gloire du grand Evoque. Si elle lui était révélée, il en serait écrasé ! Son ignorance le protège.

En qualifiant Feuillatre de cordonnier, je l'anoblis. Il est plutôt savetier, à cause du chômage. C'est liii qui retape mes bottes de chasse ; il recoud les bottines de mes filles et rafistole les souliers de mon petit Jean.

C'est un bon ouvrier. Toutefois, chaque raccommodage avec lui est précédé d'une discussion, d'un débat préliminaire sur le prix.

iOi SOUVENIRS d'auberge

— Combien pour cotte bottine ?

— Douze sous, madame.

— Je vous en offre huit.

J'arrive et je lâche la pièce de cinquante centimes. Et Feuillatre content se met à rire : « IIou ! hou ! hou ! C'est entendu. Hou ! hou ! »

Comme je suis de ceux qui lâchent toujours la pièce de cinquante centimes, Feuillatre m'a dit : « Vous n'êtes pas chien, je vous revaudrai ça. »

C'est un bon cœur ; il le fera, sans se ruiner d'ailleurs. Feuillatre va devenir millionnaire. Un parent de sa femme, qui émigra jadis en Amérique, a laissé des millions et des millions. Un homme d'affaires s'occupe de la succession. Quand la sjénéalogie et les droits seront bien établis, la forte somme arrivera, — peut-être.

La perspective est troublante. La vue lointaine d'un trésor, la lente arrivée d'une fortune, l'or et les billets de banque doivent troubler le sommeil du disciple de saint Crépin.

L'or est une chimère. Présentement, Feuillatre en vit.

En tirant le ligneul, il fait des projets. L'ar-

rivée du sac, la prise de possession des titres sera suivie d'un festin. Dans ces joies-là le cœur tressaute, Tâme chante, mais c'est Testomac qui commande.

On m'a ojffert la présidence du gueuleton. Je porterai un toast, après l'engloutissement des victuailles. Je crois que nous mangerons un poulet aux salsifis, des ris de veau cuits sur le potager, un gigot d'agneau qui fera son entrée sur un lit de flageolets. Quant au vin, ce sera cflFrayant : nous passerons de l'Yquem au Margaux, du Romanée au Richebourg, du Richebourg au Champagne. Gare au centre de gravité !

Boire de l'eau, c'est fade, à la fin. Feuillatre en boit, depuis la disette. Il ne veut pas mourir sans tirer du cidre à la pignoche, sans s'arroser la vallée d'Angoulême avec cette vieille eaude-vic de cidre qui fait tressaillir les papilles.

Yoisin, je m'associe à ton rôve de dégustation. Après l'eau, je comprends les désirs immodérés de fine Champagne, de cidre pur, d'oie à la broche, de vie claironnante et festoyante !

Pourtant, je garde une inquiétude.

Qu'est-ce que tu feras de tes millions, cordonnier de mon cœur ?

Si tu sors de ton échoppe, pour entrer dans un château, tu seras littéralement écrasé par la nouvelle bâtisse.

Si, après avoir tiré le ligneul^ en cordonnier de race, tu veux, fidèle au cuir, tenir les rênes du char qui portera ta fortune, tu accrocheras^ tu verseras, tu couronneras tes chevaux, et les journaux dudépartementécrirontceci : M.Feuillatre a eu la jambe cassée, le nez poché, Tépaulo démise, etc.!

Si, lâchant la blouse, tu veux entrer, tout frissonnant, dans une pelisse en renard bleu, les gueux, au coin d'un bois t'en dépouilleront.

Si, bon garçon, pas fier, heureux du cigare d'un sou et souriant à la goutte, tu ne veux plus boire que du vin de Chypre en fumant des panatellas, ton cerveau sera vite déprimé. Tu perdras la sensation des choses et les biens nouveaux serontdevanttoi comme s'ils n'étaient pas.

Savetier, mon ami, prends garde !

Un. homme qui avait gagné beaucoup d'argent à vendre de la moutarde, voulut donner une soirée dans son hôtel. Toute la ville s'y rendit par curiosité, mais le marchand de moutarde, effrayé par les cérémonies, se réfugia

dans un appartement solitaire où, loin des invités, il bourra sa vieille pipe, fit craquer son vieux briquet et tira de vieilles bouffées d'un vieux culot, tout jusant de vieille nicotine.

Un domestique, qui passait, vit que son maître crachait sur le parquet.

Obséquieux, le serviteur apporta un crachoir.

L'ex-marchand de moutarde cracha du côté opposé au crachoir. Le domestique replaça l'objet dans la direction choisie par son maître. xVlors celui-ci, impatienté: « Qu'est-ce que vous voulez avec votre machine? Si vous continuez, je vous préviens que je crache dedans ! »

On n'est pas initié à tout, pour avoir triomphé dans la moutarde.

Pour beaucoup de gens, l'arrivée delà fortune est le point de départ du ridicule.

Les grands biens ne font pas le bonheur. Ce sont des charges.

Vaurea mediocritds est toujours la chose désirable et charmante. Et si j^avais quelque chose à souhaiter à l'homme du peuple dont les enfants seraient casés, je demanderais pour lui douze cents livres de rentes , cent francs par mois, la soupe et le bœuf, une petite maison clans un petit herbage.

Cordonnier, pas plus haut que la chaussure..

Mais, c'est égal, si les millions écrasent Feuillatre un jour ou Tautre, je présiderai le banquet. J'endosserai mon habit à la française et je vous réponds qu'au Champagne les alexandrins ronfleront !

J'ai rencontré un homme riche.

C'était la semaine dernière, aux environs de Saint-Lô. Je savourais l'infinie douceur de l'isolement en wagon, lorsque la tête d'un bourgeois apparut à la portière.

— En voiture, fit impérieusement le conducteur.

— En voiture ? répliqua le bourgeois, donnez-nous le temps, et soyez plus poli, hein?

J'ai des bagages, moi.

Pas beaucoup : une valise, deux paquets, un carton à chapeau, un parapluie, une canne, un pliant, etc.

Une fois monté, le bourgeois s'épongea, s'in* stalla dans un coin et poliment, avec un sourire où n'apparaissait plus qu'une dent canine :

Merci de m'avoir aidé à monter^ monsieur, sans vous, je restais en panne.

îd

Je répondis au remerciement par un signe de tête et je rentrai dans ma songerie.

Ça ne faisait pas l'affaire du bourgeois qui voulait causer. Il s'écria :

— Quelle chaleur !

Comme je tardais à répondre, il reprit :

— Quelle sécheresse !

Voyant que ça ne mordait pas, il ajouta :

— Quelle calamité !

C'était varié. Je fermai les yeux*

Décidé à ne pas me laisser dormir, . le bourgeois reprit, en ouvrant la portière : Est-ce que vous craignez les courants d'air ?

J'essayai de ronfler. Impossible*

Alors le bourgeois : Mais, Monsieur, permettez^ attendez donc... par exemple... c'est un peu fort ! Je vous connais, monsieur, ou plutôt je vous reconnais;., aussi je me disais : voilà un monsieur que j'ai vu..; Vous êtes M. un tel, vous avez fait, il y a Cinq ans, une conférence à Boulogne-sur-Mer, à l'Elysée des Tintelle^ ries ?

J'ouvris les yeux et j'eus l'imprudence de lui demander : Vous êtes de Boulogne ?

— Non pas. J'habite le Calvados ; je viens d'y acheter une terre pour la bagatelle d'un

million. Quinze fermes. Seulement, voilà, les fermiers ne paieront pas. Quelle sécheresse !

— Et à Boulogne?

— A Boulogne, je ne sais pas, répondit le bourgeois. J'y suis allé une seule fois, quand vous y vîntes. J'étais là depuis quinze jours à bailler aux corneilles, quand une après-midi, votre nom me fut révélé par une affiche. Je la vois encore, cette affiche : aubergiste, ça me frappe; conférencier, ça m'étonne; alors, je prends deux billets et je dis à ma femme :

allons voir ça, nous allons rire. Pas du tout, ma femme a pleuré ; vous avez dit des choses tendres; les femmes sont molles; curieuse, la conférence : vous avez eu du toupet; depuis ce temps-là, nous parlons de vous quelquefois.

Qu'est-ce que vous devenez? Où allez-vous?

Peu m'importe, c'est drôle, n'est-ce pas, de se retrouver, après cinq ans, entre Vire et Saint- Lô... Tenez, voici ma carte, voici... permettezmoi de vous serrer la main.

— Serrer la main d'un millionnaire. Mazette !

— Je ne suis pas fier, reprit le bourgeois, d'ailleurs, j'aime les poètes, je fais moi-même des charades.

— Hum!

— Comment?

— Rien.

— Le hasard fait bien les choses, allez.

Figurez-vous, mon cher poète, que j'ai gagné deux millions dans les pâtes alimentaires ; après cinquante ans d'un labeur obstiné, j'ai quitté le commerce, j'ai trouvé un château dans une futaie ; ça m'a plu : je l'ai acheté ; quinze fermes ! Seulement, voilà, je m'ennuie, n'est-ce pas? On s'ennuie! Mon père faisait des logogriphes : Je fais des charades. Au fond, ma passion, c'est la littérature ; après un demi-siècle de pâtes alimentaires, il est doux de pouvoir se dire : Enfin ! On va donc pouvoir se mettre à écrire ! Et j'écris, malgré ma femme et ma fille.

— Vous êtes courageux.

— Courageux, entêté, obstiné, volontaire, despote, et je m'en vante. Il faudrait une fameuse gaillarde pour me mettre en quenouille. Pâtes alimentaires ou charades, négociant ou châtelain, toujours le même, une volonté de fer, un homme d'airain, et je ferai des charades !

D'ailleurs, lancer une plaquette, publier un volume, répandre un bouquin, voilà mon ambition. Je la réaliserai, malgré mafiUe, qui pré-

tend que je tombe dans l'hiatus et renjaniibement. L'enjambement ! Je m'en fiche pas mal.

Quant à ma femme... oh! celle-là... je puis dire qu'elle ne m'a jamais compris. Si vous saviez ce que c'est que de vivre avec une femme qui ne vous comprend pas, si vous saviez...

enfin, voilà, je ne suis pas heureux, quoique millionnaire.

Le bourgeois parlait avec une extrême volubilité ; je vis qu'il était de la race des Jourdain et autres personnages de comédie. La bêtise est parfois pittoresque : celle de mon compagnon de route prenait du relief en raison des confidences provoquées ; je poussai l'infamie jusqu'à lui faire un compliment sur une charade. Alors, il se dépouilla de tous les secrets de sa vie. Ce fut d'une comédie énorme. Il reprit :

— Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas?

ma femme vous recevra bien. Une bonne créature, au fond, seulement, vous savez, triste comme un bonnet de nuit. Et moi qui avais l'esprit gaulois, qui aimais le mot pour rire, les çalembourgs et la gaudriole.., Vous voyez ça

H4 SOUVENIRS d'auderge

d'ici : un demi-siècle de tête à tête avec une épouse morne ! Quant à ma fille, c'est une vaporeuse comme sa mère. Ça lit Lamartine, ça pianote, ça joue du Schubert. Elle aime les allemands, monsieur ! J'ai beau lui dire : aborde la musique française, au moins ! Joue-moi les Cloches de Corneville^ interprète la Valse des roses. Elle me répond d'une petite voix flûtée : ce sont des horreurs, papa ! Faites donc instruire vos filles. La mienne est jolie ; 500.000 francs de dot, par dessus le marché; eh bien, j'ai voulu lui faire épouser un Israélite, un juif qui ne demandait pas mieux que d'abjurer.

Ah ! oui, on l'aurait tuée plutôt que de la faire consentir. Elle a probablement quelqu'un en tète, un musicien, un homme des beaux-arts, je n'en veux pas, moi, des gens des beaux-arts. jQu'est-ce qu'on gagne là-dedans? Enfin, vous viendrez me voir, vous corrigerez mes charades et vous gronderez ma fille...

Ça non. Vous vous trompez, ô Jourdain.

Et vous, mademoiselle, qui comprenez les allemiands et qui confondez, dans une même

détestation, la Valse des roses, les Cloches de Comeville et le prétendant juif, permettez-moi de vous envoyer, par dessus les charades de monsieur votre père, l'expression de ma respectueuse et profonde sympathie.

Page 1