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DU COTÉ DE PONT-LÉ VÊQUE

Bientôt, je lui demanderai pardon. Et si, d'aventure, elle dit les vers convenablement, ce sera curieux, étrange, et j'ose le dire, infiniment doux.

Le village est dans les fleurs. Cette année, le soleil avec Tarbre a fait des folies. Sous le rayonnement printanier, toutes les corolles se sont ouvertes, avec une grâce et un abandon qui font trembler Thomme, guetteur du fruit.

Les pêchers en mars étaient tout roses et Taubépine, toute blanche, mettait déjà sa clarté dans les haies. Puis, les poiriers sont partis, car les pommiers disaient : Dépêchez-vous !

Voici que nos bourgeons éclatent !

Les futaies reverdissent ; les jardins envoient des senteurs de lilas sur la route.

Le village est dans les fleurs, tranquille et comme assoupi . La place est déserte ; deVant 'auberge, aflalé sur un banc, un buveur sommeille ; Tenclume du maréchal reste silencieuse ; au presbytère, un mendiant sonne, avec cette discrétion qui indique le soUiciteui'

Il y aura toujours des pauvres parmi vous, — et des musiciens, Dieu merci !

Sans musique, on ne comprendrait pas la terre, même fleurie.

Le musicien, invité par le silence, s'est mis au piano. Il chante :

Ah ! si vous saviez comme on pleure De vivre seul et sans foyers, Quelquefois devant ma demeure Vous passeriez.

Sully Prudhomme au village, Gounod sous les pommiers. En ce cadre idyllique, Télégie se lamente doucement ; elle oppose sa plainte à la gaieté du jour et, du contraste, naît la sensation.

La ville est tapageuse ; elle étouffe la musique dans son bruit; le village, qui a moins de vie éparse, est autrement confidentiel.

Si vous saviez ce que fait naître Dans l'àme triste un pur regard, Vous regarderiez ma fenêtre Comme au hasard.

Le poome est d'une absolue tendresse ; Tair

est simplement joli. Il faut autre chose pour dominer les âmes. Pour prolonger les impressions, il faut le génie et la force. Ecoutez ! Le musicien chante maintenant les Adieux de Schubert. Quelle simplicité profonde et comme, dans la lenteur du rythme, la mélodie passe du regret aux sanglots !

Nous sommes près du cimetière, du vieux cimetière où nos morts sont couchés côte à côte. L'être pleuré par cette musique nous fait songer aux défunts, peut-être aussi à l'être vivant dont l'absence et le devoir nous éloignent. Le deuil définitif n'est point exclusivement dans la mort.

Journée pleine de lumière et de fleurs, mélodie pleine de larmes. Tout cela va ensemble, mais jamais le paysage ne tiendra devant une page faite de rêverie et d'humanité. Les fleurs du printemps pâlissent devant les fleurs du rêve.

C'est pourtant bien joli la musique au village, surtout quand le soir est venu.

Après la chute du soleil, l'ombre éteint Téclat des floraisons. On ne les voit plus : on les devine. Il y a si peu de bruit dans la campagne, le long des sentiers, au bord des routes, que

toute voix qui s'élève semble forte et isolée. Le chant a plus de personnalité, de vibration et d'accent.

Un soir, à l'ouest d'Echauffour, des payses montaient la Butte-Blanche, Ils s'en allaient, avec un refrain, dans le crépuscule. L'air, mélancolique et traînassant, m'arrivait de loin et j'en notais l'effet sur mon cœur et mon cerveau ; cela communiquait avec une souffrance, avec une émotion si étrange que je voudrais la retrouver.

Depuis, j'ai entendu le théâtre et la ville ; j^ai tressailli aux symphonies de Bach êj; de Beethoven, mais rien ne m'a touché comme cette mélopée, venue du coteau familier vers lequel j'ai tourné mon rêve.

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