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AUX DOMINOS

Il était de La Réole, — de la Réôle !

Il avait le visage empourpré, le verbe clair et l'image abondante.

A chaque voyage, il m'enVoyait la même gasconnade : « Je descends chez vous pour y parler poésie. »

Il s'en fichait comme de Tan quarante, de la poésie.

11 aimait les déjeuners fins, avec le Champagne comme boisson unique. Pour lui, la suprême élégance consistait à boire du Montebello en mangeant.

Il traitait de collation les repas au-dessous de vingt-cinq francs par tête.

C'est lui qui payait.

J'offrais simplement les cigares et la grande Champagne de 1774.

Il s'arrêtait juste au point où l'ivresse com-

mence et restait dans une griserie charmante, d'où les compliments, les images et les prixcourants débordaient. Il n'avait pas tout à fait l'esprit de Voltaire, mais il possédait à un degré éminent cette finesse des méridionaux qui, dans le tintamarre d'une blague, vous glissent un quartaut de Château-Yquém.

Quand je quittai mon auberge, il m'envoya une lettré de condoléances, qui est un chefd'œuvre de prose larmoyante.

Huit jours après, je le trouvai à Paris, rue Halévy. Il était debout, devant TOpéra, occupe au groupe de la Danse. Je donnai un coup de canne sur son chapeau, ce qui est d'une suprême camaraderie.

Il bondit et me prit d'abord pour un agent de la police des mœurs qui veut arracher un bourgeois à la chorégraphie de Carpeaux. Il me reconnut et s'élança, comme pour une étreinte, dont les passants me préservèrent.

Il s'empara de mon bras et nous descendis mes sur le Café Américain,

— Qu'est-ce que je vais vous offrir, qu^est-cc que je vais offrir?

Il poussa quelques Ha ! Ha ! métalliques, pé-

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nétra dans le café en faisant siffler sa badine et demanda un jeu de dominos.

— Des dominos?

— Ha I fit-il avec un sourire qui porta chez lui la commissure des lèvres à la hauteur des oreilles. Ha ! cela vous étône ? Vous croyez avoir en Normandie le monopole du domino?

— Certainement.

— Pôvre ami ! J'arrive du Merlerault, (prononcez Merlerott!) j'arrive de Gâcé, de Flerss, et je les ai tous battus. Tenez, nous n'allons jouer que pour la forme, vous êtes fichu à l'avance, et je vous déclare que c'est moi qui régale.

— Quand je perds, je paie, répondis-je ; en avant la musique. Je pose :

— Double six.

— Du quatre.

— Du blanc.

— Du deusse !

— Du cinq.

— Du troiss !

— Je boude.

— Moi ossi !

— Comptons : dix points.

— Quatorze, fit l'homme de La Réole, en

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jetant son jeu sur la table, quatorze, j'ai perdu, c'est incroyable.

Il perdit les deux bocks, il en perdit quatre, il en perdit six. Il en perdit la tête.

A la fin, dominant son trouble :

. — - Vous ne savez pas jouer, vous ne savez pa.

— Comment ?

— Mais non, vous jouez baroque, moi je joue le grand jeu. Puisque je vous dis que je les ai tous battus^au Merlerott et à Flerss !

Il voulut jouer deux cigares.

Il les perdit. Il en perdit une demi-douzaine. Alors, il se fâcha, il critiqua les cigares, gourmanda le garçon de café dont le sourire, plein d'ironie, exprimait clairement cette pensée : monsieur, si vous jouez comme une savate, je n'en suis pas cause, ni les cigares non plus.

L'homme de La Réole, en gaillard intuitif, sentit la chute de son prestige. Il voulut se relever à tout prix. Si je l'avais écouté, nous aurions joué un tonneau de Château-Lafitte.

J'enguirlandai ce vaincu et je l'emmenai faire un tour sur les boulevards. Le chapeau incliné, la moustache en croc, le cigare aux Ic-

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