AUX DOMINOS 1S
vres, il fit voir aux Parisiens les Havane qu'on fume à La Réole.
J'avais en portefeuille, une loge pour le Théâtre Français ; j'offris une place au gascon et lui donnai rendez-vous pour le soir, huit heures, au Café de la Régence^ — le royaume des échecs !
Avant de me quitter, il répéta, pour la vingtième fois : écoutez, franchement, je crois que vous ne savez pas jouer, vous jouez baroque.
Vôtre réussite aux dominos -me cose un dépit, un dépitt énorme ! Ce soir, nous jouerons pendant les entr'actes. Il faut que je vous dône une leçon...
— Volontiers. A tantôt.
A huit heures précises, il descendit princièrement d'un coupé, devant le café où nous Tattendions.
L'homme de La Réole était en habit, cravate blanche, plastron rebondissant, gants beurre frais, moustache et souliers vernis.
Je lui'présentai mon ami Julien T..., un mé-
lomane qui joue rarement aux dominos, mais que je qualifiai néanmoins àe professeur ^ \ous aurez un adversaire digne de vous, déclarai-je au gascon.
Celui-ci, toisant mon ami du haut en bas, semblait dire : ce que je vais te le tailler en pièces pendant les entr'actes, celui-là !
Au Français on jouait Bataille de Dames.
Au premier entr'acte, à la Régence, il y eut bataille de joueurs. Une lutte homérique où, après des stratégies désespérées, l'homme de La Réole fut battu.
Il demanda une revanche et nous provoqua tous les deux. Il voulait, dans une conception géniale, dans un effort final où se révéleraient toutes les ruses de la Gironde, aplatir ses deux adversaires.
C'est lui qui fut écrasé.
Nous eûmes le malheur d'en rire. Alors il se fâcha tout rouge. Nous hasardâmes des excuses. Rien n'y fit. Comme nous rentrions au théâtre, nous le vîmes qui s'en allait du côté de l'Opéra, raide comme barre, le talon sonnant sur le trottoir. Il faisait dans l'air siffler sa badine comme une cravache. Le premier badaud qui le dévisagea dut avoir la figure cinglée.