L'ENVOYÉ DE SATAN
Je ne pourrais pas dire son nom ; je ne l'ai vu qu'une fois. C'était un homme étrange, vêtu en dehors de la mode ou plutôt resté fidèle à une mode ancienne, datant d'une époque de jeunesse et de coquetterie où son cœur avait dû battre.
Il était doublement drapé : dans son désespoir et dans son manteau.
Il arriva par un soir aussi ténébreux que lui.
Le vent du Nord secouait l'enseigne, la maison dormait, j'étais seul, au coin du feu, occupé à faire parler les bergers d'une églogue.
Il entra dans une bouffée de vent, demanda l'heure du dernier train, sollicita une carafe d'eau, refusa un cigare, allongea ses pieds sur les chenets et se mit à parler science, religion, littérature.
Je lô^chai mes bergers, (jui se disaient des
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choses tendres, pour écouler cet homme, qui disait des choses cruelles.
Il ne croyait plus à rien ; il le disait avec un tel emportement que je m'imaginai qu'il croyait encore à quelque chose.
II proclama Tinulilité des œuvres, la misère des écoles, le néant des esthétiques. Il exécuta l'amour. — une blague ! La religion, — un mythe !
Sa grosse voix, mêlée au souffle du vent, faisait vibrer la batterie de cuisine et quand son poing s'abattait sur la table, les bergers de mon églogue tremblaient sur le papier.
Il prit le papier et se mit à lire :
Par une rayonnante et chaude matinée,
Le long d'une prairie où paissaient des bœufs lourds,
Ils allaient... les gazons refaisaient leur velours.
Le mois de mai coquet , en songeant aux abeilles,
Par ci, par là, dans Therbe avait mis des corbeilles ;
Un ruisseau, sautillant sur de petits galets,
S'en allait par Therbage en mille ruisselets ;
La source descendait du bois voisin ; son onde
Fertilisait le pré, sonore et vagabonde ;
Les herbes frissonnaient au vent, Tair était pur
Et de la profondeur sereine de Tazur
Le soleil décochait des flèches d'or sans nombre.
Rosine allait devant, Pierre était 4^ns son. on^bre,,^
d64 SOUVENIRS d'auberge
Soudain, le lecteur lâcha Téglogue et me regarda avec tant de compassion, que je fus tenté de lui dire : excusez, je ne suis qu'un poète de campagne !
Alors lui, d'une voix caverneuse : Vous en êtes encore là, jeune homme? Aux bergeries?
Aux fadaises? A madame DeshouUières? Vous n'avez donc jamais souffert? Vous prenez la vie pour une idylle ? C'est un drame, jeune homme, c'est un drame ; l'oubli est au fond de tous les sentiments, l'incertitude au fond de toutes les croyances. Des amourettes ! des berquinades ! Un hymne au printe^nps ! Autant de choses qui passent ; il n'y a d'éternel que la douleur, entrez dans la douleur et jetez un cri, jeune homme !
Pour jeter un cri j'avais la gorge bien serrée. Je flottais entre deux bourrasques, entre la tempête du dehors qui faisait trembler mon auberge et le cyclone intérieur qui agitait cet homme, ce visiteur mystérieux, qui portait la redingote de Lamartine, le jabot de Barbey d'Aurevilly et les bottes de Charles XII.
La colère de l'inconnu atteignit un tel diapason que je crus avoir affaire à un possédé. Il ne lui manquait sur le front que le signe de la