LA CROIX
J'ai vu passer les noirs corbeaux du rêve ; Accompagnés par les nuages noirs, Ils s'en allaient, en de lugubres soirs.
Jetant des cris au vent qui les soulève.
J'ai vu passer les noirs corbeaux du rêve.
Ces cris d'oiseaux semblent des cris humains. voyageurs, perdus dans les vallées, Entendez-vous leurs clameurs désolées?
Gueux, aux pieds las de courir les chemins, Ces cris d'oiseaux semblent des cris humains !
J'ai vu la Croix debout sur la colline, La Croix, flambeau de tous les égarés.
Qu'importe un vol de corbeaux éplorés ? Montez encor dans le jour qui décline :
Voici la Croix debout sur la colline.
Devant le Dieu d'amour ouvrez vos cœurs.
Il a pleuré : venez offrir vos larmes»
Il a lutté : demandez-lui des armes.
Il a vaincu : vous serez des vainqueurs !
Devant le Dieu d'amour ouvrez vos cœura.
l'ExNVOYÉ de SATAN 167
J'ai vu s'enfuir les noirs corbeaux du rêve,
Ils effleuraient, sous les nuages noirs,
La Croix du Christ qui brille au fond des soirs
Et, balayés du vent qui les soulève.
J'ai vu s'enfuir les noirs corbeaux du ré\e.
— Eh ! là-bas, pas si vite !
Je me détournai : c'était Moutonnier qui m'appelait, le grand Moutonnier du collège de Mamers, le cacique de ma division, qui écrivait cheval avec deux /, appuyer avec trois p et maison avec un^.
Nous étudiions ensemble vers 1864. J'avais dix ans, Moutonnier quinze. Il était doué d'un appétit extraordinaire. Sa mère lui envoyait chaque semaine un immense bourdin aux pommes de reinettes. Pendant la classe, Moutonnier mangeait du bourdin à belles dents ; il ouvrait vingt fois son pupitre, sous le prétexte d'y chercher Noël et Chapsal; à chaque ouverture du pupitre : hamm ! une bouchée, si bien qu'un jour le professeur ayant subitement crié : Moutonnier ! Celui-ci, qui avait une
pomme de bourdin dans la bouche, émergea de son pupitre, les joues démesurément gonflées.
— Qu'est-ce que vous avez dans la bouche ?
Allez donc répondre avec une pomme cuite entre les dents.
— Qu'est-ce que vous avez dans la bouche ! !
Alors Moutonnier, renouvelant la scène de Molière, fît un geste vague, qui signifiait : J'ai eu mal aux dents, je suis enflé... Et il laissa tomber sa tête dans ses mains, avec un tel sentiment de souffrance que le professeur y fut pincé.
Il y avait vingt-cinq ans que Moutonnier ne m*était apparu. Comme il fait courir, j'avais lu son nom dans les journaux, mais je n'étais pas bien sûr que ce fût le Moutonnier du collège de Mamers. C'était lui.
— Commetit, tu ne me reconnais pas, s'écriat-il, et son verbe arrêtait les Tourangeaux, car nous étions en pleine rue Royale, à Tours.
Après vingt-cinq ans, j'étais surpris de rencontrer ce camarade ; lui, pas du tout. Il me dit, très naturellement.
— Tu sais je t'emmène.
— Où?
— Chez moi, à Plessy-les-Mettray. Je t'oiFre un dîner copieux, une chambre historique et trois lieues sur le dur en trente minutes.
— Six lieues à l'heure !
-^ Tu sais compter, observa Moutonnier. II s'empara de mon bras et m'entraîna vers son hôtel. Quand nous arrivâmes sous le porche, une servante qui passait cria au garçon d'écurie : Jeannot, voilà M. Moutonnier, attelez le cheval de M. Moutonnier! A l'estaminet, le maître d'hôtel vint chercher l'opinion de Moutonnier sur le madère. M. Moutonnier par ci, M. Moutonnier par là. Diable !
Il sortit. J'en profitai pour demander des renseignements. J'appris que Moutonnier était archi-millionnaire et qu'il venait d'acheter aux environs de Tours, une terre magnifique, bois, champs, prairies, château historique, etc.
— La voiture de M. Moutonnier est avancée, cria la petite bonne.
Nous sautâmes en voiture. Je n'ai jamais
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subi de vitesse semblable. Quand Moutonnier pointait la hante de son fouet sur la croupe du trotteur, celui-ci faisait des bonds prodigieux.
— Un rude carcan, grondait Moutonnier, ça développe, ça n'est pas fini, attends un peu. tu vas voir et, rassemblant les rênes, il chatouilla Tépine dorsale du trotteur du bout de la a touche ». Ça devint vertigineux, un train d'enfer, nous eussions certainement brûlé le derrière au cheval de Mazeppa.
J'avais la sensation d'une culbute prochaine et faisais déjà mon acte de contrition, quand nous pénétrâmes dans une allée au bout de laquelle un château Louis XIII se dressait magnifiquement dans la gloire d'un soleil couchant.
— C'est ton château?
— Une bicoque, répondit Moutonnier, et la voiture, après une courbe savante, s'arrêta devant le perron.
Dans le grand salon Louis XIII, madame Moutonnier était seule, enfouie dans une robe Pompadour, perdue dans un fauteuil, abîmée dans une lecture.
172 SOUVENIRS d'alberge
Moutonnier fit une présentation extravagante où il me traita de vieux « copain » de « bon zigue » etc !
Madame Moutonnier, qui ressemblait à une châtelaine du temps d'Anne d'Autriche, salua douloureusement, en femme habituée à subir des marchands de chevaux.
Autour du salon, dans leurs cadres vieil or, les marquis à perru'|ue lui souriaient de loin, comme h une sœur qu'on aurait mésalliée.
— Qu'est-ce que tu dis de ces « machineslà, » demanda Moutonnier.
Ces « machines-là ! » des portraits du grand Mignard !
On entendit la cloche.
— Qu'est-ce que c'est encore que ça, fit Moutonnier, en regardant sévèrement sa femme.
— Mais, mon ami, c'est la cloche qui annonce le dîner.
— Annoncer le dîner! hurla Moutonnier, vingt pétards! Annoncer le diner? A qui?
Annoncer le dîner... des manières ! Je l'ai défendu... Pas de manières! On n'est pas des ducs, mille pétards, vingt mille pétards !
Devant le potage, nous étions à cent mille pétards. Très pâle, madame Moutonnier ne
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mangeait pas ; elle avait assez de dévorer sa honte.
Le dîner était plus abondant qu'aristocratique. De grps plats, un menu de noce de campagne ou de confrérie, tout cela pour trois personnes. C'était du Moutonnier tout pur.
Le domestique qui nous servait était assez bien stylé. Ça ne devait pas plaire à Moutonnier, ces « manières-là ». Le maître houspillait le domestique à tout propos et surtout hors de propos.
Gomme on lui présentait le veau au jus, Moutonnierclama dans Toreille du domestique : Es-tu désenflé?
Madame Moutonnier eut Tidée d'intervenir, mais le marchand, foudroyant sa femme du regard, l'arrêta net. Mille millions de pétards ! Je lui demande s'il est désenflé ! Qu'il réponde, l'infirme !
L'infirme, qui tremblait comme une feuille, lâcha le plat de veau sur l'épaule de son maître. Toute la sauce se répandit dans le cou, dans le dos et sur la poitrine de Moutonnier, dont je renonce à décrire la colère, faite de gestes, de coups de poing, de beuglements.
11 fallut trois serviettes pour Tessuyer.
Il fallut le gratter, le veau au jus, ayant pénétré le drap anglais, jaune, spongieux... et déjà sale.
Sans l'arrivée d'une dinde rôtie, le grand Moutonnier eût peut-être battu sa femme. Il se jeta avec fureur sur la dinde, retourna trois fois aux haricots, mangea toute la salade, avala des prunes, mordit sur les pêches, engloutit quinze abricots et demanda le café.
— On pourrait le boire au salon...
— Au salon, madame? Milliards de pétards !
Le café au salon ? Encore des manières? On n'est pas des ducs, apportez le café ici.
Et je vis apparaître un plateau sur lequel l'eaude-vie, le rhum, le kirch,les liqueurs se donnaient la réplique en des flacons pleins jusqu'au goulot.
Je me demandais, avec inquiétude, comment nous allions passer la soirée.
Après avoir fortement arrosé son café de rhum, de kirsch et d'eau-de-vie, Moutonnier
MOUTONNIER 17î
activa le mélange avec sa cuillère, but quelques gorgées et s'écria :
— Qu'est-ce que tu dis de ma femme ?
*— Ta femme... mais... elle est charmante.
— Charmante ! une femme qui disparaît au café ! Qui s'en va faire de la musique au salon devant des marquis à perruque, devant des portraits d'anciens nobles, histoire de faire des manières! Charmante! Une femme qui nous plante là, parce qu'un imbécile de domestique m'a renversé un plat de veau sur les épaules ! Elle m'exaspère, moi, cette femme charmante.
Veux- tu du rhum ?
— Ecoute, fis-je.
On entendit les premières notes du Clair de Lune^ de Beethoven... Evocation de la nuit mystérieuse, glissement d'une barque sur les eaux, chutes de rayons nocturnes qui se mêlent aux clapotements légers du flot, fuite de deux âmes dans la complicité du soir.
Moutonnier, qui n'est pas de ce bateau-là, frappa sur la table un coup de poing qui fil danser les tasses et chavirer les flacons. Il se leva : Millions de pétards, je vais casser son piano, je vais tout casser devant toi.
— Canon.
— Comment, non? Qui pourrait m'en empêcher, demanda le marchand de chevaux, l'écume aux lèvres. Qui donc oserait m'en empêcher?
-— Moi.
— Toi?
Moutonnier s'arrêta. Il se souvint probablement des rossées du collège de Mamers. 11 comprit tout à coup que j'étais le défenseur naturel de sa femme, le protecteur de son piano, l'admirateur de cette musique. Il vil que j'étais froidement disposé, s'il relevait le poing sur quelque chose , à lancer sa grande carcasse à travers les fenêtres du château Louis XIII. II s'apaisa.
Il m'offrit du rhum.
J'appris que ce rhum n'était pas le meilleur de la mnison, que Madame Moutonnier, petite nièce d'amiral, avait hérité de deux cents litres d'un rhum incomparable, rapporté de la Jamaïque après les évolutions d'une escadre.
Moutonnier m'avoua que ce rhum était sous
clef, qu'il n'en avait pas bu depuis six mois,
^ qu'il en raffolait et qu'il suffisait que sa femme
lui en offrît un petit verre de temps en temps
pour que la lune de miel remontât dans son ciel
troublé, pour qu'il devînt, lui Moutonnier, plus doux qu'un agneau.
— C'est bien, fis-je, va-t-en fumer un second cigare sous les arbres, reviens dans une demiheure, il y aura probablement du rhum.
J'entrai au salon.
Les marquis poudrés, aimables et hautains dans leurs cadres vieil or, écoutaient tous Madame Moutonnier. Elle jouait pour eux un air de Lulli.
Nous danserons une gavotte Sur un très vieux air de LuUi.
Je m'arrêtai devant un maréchal d^ France, qui, la main sur la garde de son épée et furieux sous sa perruque, semblait dire : Cette petite femme est charmante ! il faut tuer Moutonnier ! Qu'on nous débarrasse de Moutonnier !
Calmez-vous, maréchal, je vais demander du Mozart.
Et la partition de Don Juan, dans le grand salon Louis XIII, à peine éclairé, jeta ses éclairs et ses tendresses.
i78 SOUVENIRS d'auberge
J'avais complètement oublié Moutonnier, quand, au bout d'une heure, je l'aperçus à l'entrée du salon ; il était roide, silencieux, quoique menaçant. Il ressemblait à la statue de la Protestation. Il paraissait dire : il y a trente minutes que j'attends : tu m'as promis du rhum et tu me sers de la musique.
J'avançai vers lui sur la pointe des pieds :
— Moutonnier, va-t-en fumer un troisième cigare sous les arbres de ton parc. Dans vingt minutes tu auras du rhum, du rhum de l'escadre, je t'en réponds.
Vingt minutes plus tard, quand il rentra, il trouva, sur un plateau, des gâteaux, du thé, du lait, du sucre et le rhum amiral qui sommeillait dans une bouteille à panse rebondie.
Madame Moutonnier offrit elle-même du thé à son mari ; elle le bourra de gâteaux, elle le sucra, elle lui confia la bouteille de rhum : prends, mon ami.
Prends, mon ami... quelle surprise, quelle voix et quel rhum ! Prends, mon ami... ô musique !
Moutonnier en devint blême.
Son étonnement redoubla quand il vit sa femme lui offrir des cigares de la Havane, la fine fleur de l'île de Cuba>
Il pensait : ce n'est plus ma femme, c'est un ange, — un ange qui m'offre des cigares.
Alors, l'idée lui vint d'une galanterie suprême ; il voulut nous régaler de l'unique souvenir littéraire qui fût resté en lui : une fable de La Fontaine, apprise jadis au collège de Mamers, entre deux pommes de bourdin.
Plus tragique que Mounet-SuUy dans Hamlety il prit place devant la cheminée, jeta un regard circulaire aux portraits, aux grands seigneurs peints par Mignard, et d'une voix forte, il commen<;a' :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un coche.
La mémoire lui faisant défaut, il répéta trois fois : un coche... un coche... un coche...
Nous allions venir à son secours. D'un geste, il nous arrêta : Ne bougez pas, ne me soufflez pas, ça va revenir.
Dans un chemin montant, etc !
Moutonnier se frappa le front, comme s'il eût voulu en faire jaillir les vers de La Fontaine. JeTai pourtant sue, cette fable, criait-il; je l'ai pourtant débitée il y a vingt ans, au collège de Mamers, à la fête du principal.
Voyons.
Six forts chevaux tiraient uu coche...
Six forts chevaux... t'en souviens-tu, Harel? J'ai eu le prix de récitation.
Six forts chevaux tiraient...
Vingt pétards ! Je Tai oubliée*
Dans un chemin montant*..
Non, c'est trop bête... attendez, je vais vous dire les Imprécations de Camille.
— Tu les sais ?
^ Je les ai sues, mon cher, je les ai inter= prêtées il y a vingt-cinq ans, à la fête du Supé^ rieur... attendez... Ah ! Zut ! d'est le commencement qui ne vient... attendez, ne soufflez pas, je ne veux pas qu'on me souffle ! Souffler !
MOLÏONMKil iSï
C'est bon pour les cabotins... On sait ou on ne sait pas... Si je pouvais dégotter seulement le premier vers...
Moutonnier ne « dégotta » rien du tout ; sa femme eut pitié de lui, elle remplit son verre, elle fit craquer une allumette à laquelle le marchand de chevaux alluma son Havane.
Dire que je n ai jamais fumé ici, fit Moutonnier, radieux. Puis ce furent des lambeaux de phrases, panachés de bouffées : Fumer ici, c'était mon rêve. . . Le bon rhum, le bon rhum. . . Toute la Jamaïque est là-dedans... Ça vient de Tamiral... Un grand oncle à nous... In brave amiral, n'est-ce pas, petite femme?... Un vieux loup de mer.
Il me regarda :
— Dis donc, j'irai le voir, dans ton auberge... Matin! le bon cigare... Dire quon n'avait jamais fumé ici... à ta santé, poète! Si je retrouve les Imprécations^ je vais Renvoyer ça... Dans tous les cas, nous irons te voir.
Invites-tu ma femme ?
182 soLVExiRS d'auuerge
— Si Madame Moutonnier veut bien me faire Thonneur...
— ïaratata, interrompit Moutonnier, pas d^honneur, plaisir partagé, voilà tout... Tu habites TOrne. . . Echauffour ? . . . Connu ! . . . Taratata... tata... Un peu de musique maintenant, du chant, beaucoup de chant, quelque chose de doux...
Et Moutonnier se laissa choir dans un fauteuil. La maîtresse de maison se mit au piano. Elle chanta la romance de Garât :
Dans le printemps de mes années.
Cette jolie lamentation, d'un archaïsme un peu précieux, révéla au marchand de chevaux un monde qu'il ne soupçonnait pas. J'assistai à l'arrivé d'un sauvage dans les régions artistiques.
La transition était brusque pour Moutonnier. Aux dernières notes^ il murmura : c'est beau, c'est admirable, c'est divin, ça m'endort.
Ce que voyant, Madame Moutonnier choisit dans Pysché la romance du SommeiL
Sommeil, sommeil, ami des Dieux;
MorroxMER 483
Madame Moutonnier interpréta délicieusement la musique d'Ambroise Thomas. Quand elle chanta :
Ah ! viens, viens me fermer les yeux, Sommeil, sommeil, descends des rieux,
Le Sommeil descendit... sur Moutonnier.
Involontairement, je levai les yeux vers les portraits. Il me sembla que le maréchal de France, contemporain d'Anne d'Autriche, interrogeait un jeune mousquetaire accroché près de lui, et le mousquetaire, dans le très ironique mouvement de ses lèvres fines, répondait :
— Ce n'est rien, c'est Moutonnier qui ronfle.
Dix-huit mois plus tard, alors que je ne pensais presque plus à Moutonnier, celui-ci fi lune entrée bruyante dans mon auberge.
— Misérable, cria-t-il, en me broyant les mains, tu nous as donc oubliés ? On ne t'a pas revu !
Je lui présentai ma famille.
— Ta famille, ah ! ça, millions de pétards.
ost-co que tu l' imagines Mre le seul à avoir do k famille ? Regarde-moi donc un peu dans le blanc des yeux ?
— Tu n'as pas vieilli, Moutonnier.
— Vieilli ! Dis donc que j'ai rajeuni ! Je suis père, je viens d*ôtre père, père de deux jumeaux, billions de pétards !
— Deux garçons ?
Non.
— Deux filles?
— Non.
— Un garçon et une fille, alors ?
— Parfaitement.
— Tous mes compliments, Moutonnier.
— Superbe et magnifique et fameux, hein ?
Et Moutonnier^ qui continuait de me broyer
les mains, ajouta :
— ïu sais, je suis devenu calotin.
— Bah !
— Oui. Depuis que j'ai des enfants, je crois à la Providence. Ça t'étonne? Au fond, j'ai toucru à la Providence. Je suis heureux, mon fils me ressemble ; quanta ma fille, c'est la mère toute crachée : un nez retroussé, je ne dis que ça ! Et des yeux ! Bruns, mon cher ! Tu aimes les veux bruns?
MOÎTONMEK i8S
Moutonnier ne mo laissa pas le temps de répondre. Il reprit, toujours en me broyant les mains :
— J'ai été Voltairien ; maintenant, j'invite mon curé, — un bon curé, savant, aimable, pas janséniste. Je vais quelquefois à la messe, a
cause de ma femme qui chante à Torgue !
— Il y a du rhum là-dessous, pensai-je.
— Je vais à la messe, continua Moutonnier, et quand ça me plaira, jïrai aux vêpres ! Je donne l'exemple, quoique marchand de chevaux. Je suis de la Fabrique, trillions de pétards.
— Et les Imprécations de Camille
Je les sais, ma femme me les a réapprises, une bonne petite femme, va ; mignonne comme un cœur. Je t'enverrai les Imprécations au dessert ; est-ce qu'on mange dans ton auberge ?
J'ouvris la porte de la salle à manger et je criai à Moutonnier :
— A table, espèce de calotin!
Je ne me souviens pas du menu. Je sms que nous fîmes un « trou » avec de la vieille eau-de-vie de cidre. Moutonnier fît claquer
18G SOUVENIRS d'auberge
sa langue sur le liquide, accepta un second petit verre et dit: les vieilles eaux-de-vie, les vieux kirchs, les vieux rhums, il n'y a que ça. C'est le rhum qui m'a réconcilié avec ma femme.
Le rhum... Je m'en doutais, mais, tout de même, à quoi tiennent les destinées !