VARD LE POÈTE GRAISSEUR DE WAGONS
ginale. La première révolte du graisseur de wagons contre la destinée date de ce temps-là.
Il allait sérieusement maudire l'existence, quand il eut la bonne idée de venir déjeûner dans mon auberge.
Je puis dire que j'ai reçu cet homme extraordinaire avec un certain éclat. Le jour où il vint, nous avions : des pieds farcis, un civet de lièvre, des choux-fleurs et un faisan à la broche. Ajoutez à cela du vieux Sau terne et du Musigny dépouillé, et veuillez me dire, en vous plaçant devant le graisseur, s'il n'y avait pas là de quoi le faire chanter?
Il chanta,
lime chanta ses poèmes, que je trouvai bien étonnants. Dans le tas, j'en pris un : Muguette^ ot dis à l'auteur :
— Nous allons publier cela, ne vous préoccupez ni de Téditeur ni des frais, ça me regarde.
En me quittant, le graisseur de wagons pleurait comme une source.
Le poème a paru. Il a fait son tour de presse. Il fera le tour du monde.
C'ost uno des raisons pour lesquelles le poète-graisseur déclare qu'il n'a jamais rencontré d'hôtelier de ma trempe.
Il n'a pas tort tout à fait. Je l'ai présenté, un soir, chez Corazza, à M. le duc Pasquief, à MM. de la Sicotière, Léon Lefébu^'e, Anatole France, (îaston JoUivet, Roger Miles et à do jeunes journalistes qui l'ont regardé avec beaucoup de curiosité. Je Tai signalé à M. le sénateur de Marcère et à mon ami Jules Truffier, deux lettrés qui ont demandé pour lui les palmes académiques et les ont obtenues.
Par-dessus le marché et pour comble, la Compagnie de l'Ouest laisse parfois son vieil employé voyager en première classe.
De sorte que. Mesdames et Messieurs, si, frisant la soixantaine, vous rencontrez en chemin de fer un homme aux cheveux longs, au front large, aux yeux roux pleins d'éclairs, au nez mobile et charnu, incliné sur des lèvres fines ; si cet homme porte à sa boutonnière le ruban violet, vous le prendr/*z pour un membre de l'Institut.
Je ne m'oppose pas à ce qu'il le devienne. En attendant, je vous le dénonce : ce sera M. Adol-
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phe Vard, Tex-graisseur de wagons, Taiiteur de Muguette ^ un poème dont j'ai eu Thonneur d'écrire la préface.
Cette Préface, je la donne ici tout entière, car je trouve qu'il ne sera jamais trop parlé de cet homme que les artistes saluent comme un des leurs, de ce noble ouvrier, dont je me' glorifie d'être Tami.
— Monsieur! Monsieur!
— Qu'y a-t-il ?
— Un poète. Monsieur, rentrez vite à la maison I
— Un poète ? A quoi reconnais-tu Tespèce ?
— Hé ! depuis le temps que j*en voiSj réplifjua mon domestique.
— « Si c^<5tait Lamartine », murmura le cousin Flambroii^ avec lequel je flambais les débris ronceux d'une coupe de haie, dans le large fossé qui sépare nos herbages. La flamme, avivée par quelques « sicots » de bois mort, montait très haut dans le vêtit d'amont.
Le cousin Flambi*onj qu'une colonne de va-
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peur enveloppait, reprit, dans un éternuemeni convulsif: « Après ça, Lamartine est p'tôte mort. »
— Je vas vous dire, monsieur Paul, continua mon domestique, c'est une manière d'homme pas fier... avec des cheveux longs et une canne plombée. . . c'est sûrcmentde l'Académie. . . tenez, le v'ià!
Le visiteur venait à notre rencontre ; nous l'aperçûmes à cinquante mètres, au brusque tournant de la route. 11 s'avançait lentement, son bras gauche ballant le long d'une jaquette flottante ; sous son bras droit replié, une canne à pomme luisante pointait vers un chapeau mou, juste à la hauteur d'une cravate bouffante, qui dégorgeait sur un gilet Pompadour.
Mon domestique s'est trompé, fis-je, ce n'est pas un poète, mais bien M. Got, de la Comédie-Française ; je l'ai revu l'autre jour dans la Joie fait peur ; c'est tout à fait Got, moins l'inflexion dorsale et l'allure sénile, indiquées par le rôle.
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C'était M. Adolphe Vard, ancien graisseur de wagons, jardinier à Aubevoye, disciple de Linné, rival de La Quintinie, commentateur de M. de Brébisson et poète distingué.
Mon domestique, habitué aux personnages, avait flairé juste.
Un poète graisseur de wagons ! Il y a des gens que ça trouble. Songez donc, la lyre changée en spatule, ce cœur de poète battant sous une vareuse, cette Muse logée dans uùe gare ! C'est grotesque,, à la fin.
Une ganache de lettres écrivait dernièrement : « Poète et graisseur de wagons, s'imagine-t-on cela! Mon Dieu, comme tout baisse ! »
Le graisseur en a avalé bien d'autres. Un de ses chefs l'appelait « Chose. »
— Avez-vous vu « Chose ? »
Yard n'a jamais riposté. Penché, tout le jour, sur des roues de wagon, il laissait tomber l'injure dans la boue du quai, trop heureux le soir de pouvoir feuilleter ses livres, à l'heure où « son Chef » saoulé de « mêlé-cuss' », s'enlumi-
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naît la trogne dans Tatmosphcre inloxicanlc dos estaminets. Avcz-vous vu « Chose? »
Au fond,, le graisseur était un grand coupable : il apprenait le français tout seul, s'attardait au latin, s'empêtrait dans les racines grecques. 11 faisait jusqu'à des vers, le misérable !
Invinciblement attiré vers le xvi*" siècle, il lisait Montaigne en cachette, savourait Jacques Amyot, se délectait de Rabelais, — un bouffon autrement prodigieux que « son Chef. » Le rosiériste allait se promener aussi dans le jardin de Ronsard ; il faisait franche repue de François Villon et entremets de Clément Marot. Un érudit prétend l'avoir entendu fanfarer des alexandrins avec d'Aubigné et Salluste du Bartas.
Le xvi'' siècle a marqué son empreinte dans l'esprit d'Adolple Vard ; toute son œuvre en porte comme l'estampille. L'étudiant s'est laissé prendre à la grâce de cette langue, au charme de ce vocabulaire image, substantiel et naïf. Encore une ivresse.
Toute griserie mène forcément à l'incorrection ; l'auteur de Muguette ne s'en défend pas ; il se complaît aux libres allures de sa prosodie. Oubliant que la fleui* du sentiment j)erd de son
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Ticlat dans la broussaille des mots, il devient prolixe, charge son texte, tourmente la syntaxe, vise au pittoresque, cherche l'exquis dans le bizarre et laisse, dans la sonorité des vers échoïques, son vers bondir, de ci, de là, quelquefois sans raison. Chîmœra bombinaiis in vacuo.
C'est une manière. A quoi bon la discuter, puisqu'une œuvre originale en est sortie ? L'art, après tout, peut gagner aux bizarreries de l'exécution ; — donner à sa pensée une forme personnelle, ce n'est pas rien.
Ce n'est pas tout, non plus. Les lecteurs de Mugiiette seront pris par autre chose ; une fois enlacés dans la trame du récit, une curiosité leur viendra, la douce figure de l'héroïne les attirera, l'histoire de cet amour éternel et banal renouvellera pour eux le miracle d'émotion des pages vécues.
Le poète a-t-il jeté dans son œuvre le cri de sa propre douleur? On ne le saura jamais bien. Ni confidence, ni plainte, c'est le cri de l'humanité. Sous cette discrétion un caractère se révèle.
Les Vard sont d'origine ancienne ; le jardinier garde les fiertés de sa race, Par ce temps
d'autopsie universelle on pourrait lui en tenir compte.
Ce rosiériste est un indépendant, un silencieux, un aristocrate de lettres. Sa Muse n'a aucun lien de parenté avec celle des autres poètes plébéiens. Son œuvre est à côté de là leur on au-dessus. Rien d'Adam Billaut, le menuisier; rien de Rcboul, le boulanger ; rien de Magu, le maçon; rien de Savinien Lapointe, le cordonnier. Rien des socialistes et des enragés, rien des gueux apoUoniens d'aucun temps. Esprit original, cœur fermé, sauf pour les amis vrais.
Les vrais amis savent tout. L'auteur de Muguette écrivait naguères à l'un d'eux, à propos de la publication de son poème : « Imprimer ! Comment faire? Je suis pauvre, attendons. J'a; tant attendu ! » Et la lettre finissait sur ces vers douloureux :
Muguette vient des champs, son auteur y séjourne, Vivre en paix lui suffit et vaincre l'eût tenté ; Si Ton trouve en ses vers un peu d'obscurité, C'est qu'il vient de la nuit et c'est qu'il y retourne.
Vers la nuit? Je ne crois pas. Vers la renommée plutôt.