‹ Souvenirs d'aubergeChapitre 3 sur 31 · PAUL HAREL · texte numérisé non relu

PAUL HAREL

LA DETTE DU PETIT CHEMIN

Il y a des gens qui descendent dans telle auberge, parce que, suivant Texpression consacrée, on y mange bien ; ceux-ci vanteront la promptitude du service, ceux-là aimeront les blancheurs de la nappe.

Le Petit Chemin descendit chez nous pendant cinquante ans pour une raison supé* rieure à toutes les autres : il ne payait pas.

Ou si peu !

Le Petit Chemin n'était pas plus petit qu'un

SOUVENIRS D AUBERGIi:

autre, mais il avait de petits yeux clignotants pleins de malice et de lumière, il souriait d'un petit sourire éaigmatique et parlait d'une petite voix flûtée ; de là comme une réduction de toute sa personne.

Dans les registres de mon grand-père, j'ai trouvé, à la date du 18 mai 18i0 : Le Petit Chemin : un hareng, un pain, un pot de cidre, un café avec a une demoiselle » de bas-armagnac : fr. 7S. -^ Quinze sous !

Mon grand-père y perdait.

Après dix ans de crédit, de petits pots, de chopines et de harengs saurs, on fit entendre au Petit Chemin, à Taide de circonlocutions, que le moment était peut-âtre venu de « verser un acompte. »

Le Petit Chemin, qui « estimait » des coupes dans la forêt, tira de sa poche un portefeuille en couenne de sanglier et répondit:

soyez tranquille. Monsieur Rouvray, vous ne perdrez rien, tout ça est écrit. Sur ces bonnes paroles, un clignement d'yeux, mais pas un rouge liard.

En hiver, le Petit Chemin arrivait régulière-

LA DETTE DU PETIT CHEMIN

ment sur le coup de midi ; il trottinait vers la cheminée, y prenait quelques poignées de feu et, content de ce rapide bien-être, souriait énigmatiquement à la crémaillère, aux charbons, à la pincette, au gril, sur lequel, nouveau Guatimozin, cuisait son éternel hareng saur.

On lui passait un gros morceau de pain, au centre duquel il creusait un trou, puis coupant la tète, rasant la queue, expulsant les arêtes du hareng, il Tenfonçait, tout chaud, au centre du morceau de pain, le pouce protégé par une bouchée de mie.

Et il mangeait cet enfant de Dieppe aux chairs roses d'un si bel appétit, qu'en y songeant l'eau m'en revient à la bouche.

Commodément assis au coin de l'âtre, cet invraisemblable client mâchait sans arrêt, sans arêtes et sans remords. Aux dernières croûtes, il sollicitait d'une voix éteinte une demi-tasse de ce café fumant dont il éparpillait le panaché sous un petit pot de bas-armagnac.

Et il sortait de l'auberge, content, respectueux, réchauffé, nourri, le visage allumé, la lèvre écartée par un sourire où nous lisions ceci ; N^ vous occupez pas de l'addition 1 Soyez

tranquilles ! Vous ne perdrez rien ! Tout ça est écrit !

Après trente ans de crédit, ma bonne grand' mère se lassa.

— Petit Chemin, vous avez touché de Targent la semaine dernière. Si 'vous ne « versez pas un acompte... »

— Oh ! Madame, interrompit le Petit Chemin, en exhibant le portefeuille couenneux :

justement, je repasse nos comptes, je tire la note, car voyez-vous, tout ça est écrit,

A la suite de cette mémorable explication, il eut la générosité d'acheter lui-même son hareng. C'était toujours cela de gagné.

Nous n'avons, hélas ! pu gagner que cela !

Continuateur de cette ruineuse tradition, j'eus, au bout de cinquante ans, une explication avec le Petit Chemin. Comme je mettais en doute sa probité de copiste, il tira, d'une poche intérieure de sa veste, le portefeuille en couenne de sanglier et me dit, très ému :

— Paul, je ne te comprends pas. Tu vas voir si je suis un honnête homme. Tu vas voir si tout ça est écrit !

Les feuillets, déchiquetés et jaunis, trem-

LA DETTE DU PETIT CHEMIN

blaient entre ses doigts, le mot Aarf»wgr éclatait à chaque page, au-dessus dnmot chopine^ avec les mentions mille fois répétées de petit-pot, demi-tasse, bas-armaynac, toute la consommation d'un demi-siècle !

— As-tu vu ! et son regard flambait. Suis-je un honnête homme, hein ? Suis-je un client assez obstiné ? M'as-tu vu descendre, boire et manger autre part que chez toi ? Ai-je l'estomac solide ? La plume honnête ? La mâchoire fidèle ? Est-ce que tout ça est écrit, oui ou non?

J'étais vaincu,

A quelque temps de là, le Petit Chemin tomba malade. Je lui envoyai de ce bas-armagnac, qu'il adorait. Il n'eut pas la force d'y goûter.

C'était la fin.

Un soir on lui administra les derniers sacrements. Il les reçut en bon chrétien, en homme qui se trouve tranquille devant l'éternité.

Quand le prêtre fut parti, le moribond tendit vers quelqu'un sa main décharnée et murmura:

Remerciez tous ceux qui m'ont fait du bien.

Quant à Paul, si j'avais eu un herbage, c'était

pour lui, je l'aurais fait mon héritier, je lui laisse simplement mon portefeuille, il pourra se rendre compte, car, Dieu merci, tout ça est écrit.,. ! !

Et il expira.

L'enterrement fini, les prières pour le repos de Tâme 4u Petit Chemin terminées, désireux d'abréger son purgatoire, j'ai mis, au bas du portefeuille : Réglé de compte aujourcThui avec le Petit Chemin et croyant en cela correspondre au désir de mes chers morts, j'ai ajouté :

Bon pour acquit,

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