UNE PRINCESSE RUSSE A ÉCHAUFFOUR
Jamais de la vie, par exemple I Je ne sais pas boire avec les gens qui ont peur de trinquer !
J'étais donc resté en plan, avec les 34 vers de mon toast (33, le dernier étant de Victor Hugo), quand, le jour de la fête patronale d'Echauffour, le dimanche Saint-Godegrand, àTheure où l'assemblée battait son plein, on entendit, malgré les bastringues, au-dessus des fanfares, ce cri : Voilà la princesse ! Voilà la princesse !
Une voiture fendait la foule, au trot de deux chevaux superbes. Cette voiture s'arrêta devant l'auberge et, pour parler comme les feuilletonistes, une portière s'ouvrit, qui livra passage à une grande dame, précédée, suivie et entourée de Messieurs aux vêtements sombres et de jeunes filles aux robes claires.
C'était la Princesse W*** Sch*** un grand nom russe, s'il vous plaît.
Dans la cuisine, où grondait le tournebroche, où les servantes évoluaient, une suivante de marque entra, qui commanda un dîner très beau dans un français très pur. Elle ajouta : la Princesse invite M. Harel à dîner. Elle le priera de dire des vers, au Champagne.
— Alors, Mademoiselle, vous voulez que tout
10 SOUVENIRS d'aL BERGE
soit brûlé, déclarai-je en posant un pot de cidre sur la tabJe.
La suivante me regarda curieusement : Tiens, vous n'êtes pas vieux. . .
— Ni vous non plus, Mademoiselle, observaije en m'inclinant.
Voyez-vous cette Princesse, descendant chez un poète de village pour lui demander une poésie au Champagne? Que pourrai-je lui dire à cette femme? Tiens, mais au fond, j'ai un toast, j'ai mon toast ; j'ai le toast aux Russes ! Ah ! par exemple ! en voilà une chance !
Ma femme, qui devinait mes pensées, vint me souffler à Toreille : il y a, dans la suite de la Princesse, un comte italien... Je ne dirais pas le toast.
— Ma chère amie, je suis juge du moment où je dois dire les choses. Si le comte a une épée, moi j'ai une broche, la partie ne serait pas égale et, d'ailleurs, ce n'est pas le Piémont qui nous fera reculer, nous autres Français.
Quand un homme parle bravement, il monte toujours dans l'opinion de ceux qui l'écoutent, fût-il le dernier marmiton du monde. Cette déclaration de guerre provoqua, autour de