UNE PRINCESSE RUSSE A ÉCHAUFFOCR
Aimons toujours, chantons toujours, buvons toujours! Pour les gosiers ardents, aucune heure n'est grave. Le vin de France est doux aux papilles du Slave, Savourons-le, Messieurs, dans la guerre et la paix. Il faut laisser, je crois, la bière aux gens épais. Aux jaloux !
Devant moi, le Champagne étincelle...
Français, prends ton fusil ! Cosaque, monte en selle ! Je remplirai la coupe où vos lèvres boiront.
Ce vin de feu, par qui les fiers désirs naîtront. Par qui s'élèveront les chants patriotiques.
Des provinces de France aux provinces Bal tiques ! Tendez, jeunes guerriers, votre coupe aux vins vieux, HouiTa ! Chantons ! Trinquons ! jusqu'aux temps glorieux Où nous verrons, avec la mitraille française, « La garde impériale entrer dans la fournaise î »
Au dernier vers, la Princesse battit des mains. Il était juste qu'elle saluât Talexandrin de Victor Hugo. Les jeunes filles levèrent leurs coupes en mon honneur , le Piémontais ne broncha pas. Dans la cuisine un murmure s'éleva, dont je compris le sens approbateur. Il y a des courants qui traversent les portes.
Il me reste peu de chose à ajouter, sauf que le toast ne me semble pas d'une littérature supérieure. Son seul mérite est d'être arrivé avant la prose de l'amiral Gervais.
14 SOUVENIBS d'aUBKRGE
Je ne demande pas la décoration pour ça.
Je suis de ceux qui ne demandent jamais rien et j'estime qu'aucun hochet ne peut valoir ce souvenir charmant : La défaite d'un comte italien, par un aubergiste français, sous les yeux d'une demoiselle de Moscou.
J'ai connu un homme heureux qui ne payait pas d'impôts. Il se fichait de la cote personnelle, ignorait les prestations, les portes et fenêtres et autres contributions directes ou indirectes qui relèvent de regorgement fiscal.
Cet homme couchait dans les étables ; il y dormait comme un loir, avec les digestions de Tancien estomac français.
En été, rhomme avait pour salle à manger la berme des routes ou le carrefour des chemins de traverse.
La vie des gueux est pittoresque. Manger dans la campagne, h l'ombre d'un hallier, avec, autour de soi, l'immense ondulation des céréales, quel festin, quel décor et quel rêve !
En hiver, il y a toujours une colline à l'abri du vent, un chemin creux dont l'âri se prête aux flambées du bois mort. Si quelque nuage
vient à crever, Tarbre creux n'est pas loin ; l'homme s'y blottit. Le vieil arbre est la grotte du faune.
C'est aussi le parapluie du gueux.
Celui dont je parle sortait parfois du creux des arbres pour entrer dans les auberges.
Je l'ai eu comme client. A l'instar de beaucoup d'autres, il ne m'a jamais payé. Et, par délicatesse, je ne lui ai jamais demandé son nom.
Il avait des yeux de véron et parlait de la gorge : son nez, très culotté, ressemblait à une caroncule de coq dinde.
Il apparaissait au mois d'août, haletant et poussiéreux. Sur le pas de la porte, il gémissait, et dans le vestibule, il criait : Ah ! Ah ! Quelle chaleur ! Ah ! Ah !
Il pénétrait dans la salle, louvoyait entre le mur et la table et gagnait enfin le coin de prédilection où s'était accomplie la dégustation de l'année précédente. C'est là qu'il jouait son rôle, un rôle de muet, plein de restrictions, où la grimace équivaut à une demande, le sourire à une supplication. Par la porte entrebâillée, il guettait l'arrivée de la bouteille de cidre. Ses yeux disaient : Je ne vous demande rien, remarquez que je ne vous demande rien, mais si vous
tirez, tirez à la pignocho, apportez-moi du cidre pur, celui qui garde la fine amertunio du pépin.
Au premier verre, mon client extrayait dos profondeurs de son gosier des : Ah ! Ah ! qui correspondaient à la qualité du cidre. Ah ! Ah ! Et la bouteille était vite engloutie.
Une exclamation est suivie d'une autre, comme une bouteille en appelle une autre.
D'ailleurs, c'est dans la seconde bouteille que gisent la reconnaissance, la fidélité etTivresse, — rivresse relative qui n'tst qu'une faute vénielle.
L'étourdissement du huitième verre de cidre est délicieux ; c'est un état charmant pour le pauvre. Le mien n'y trouvait que des Ah ! Ah ! mais c'était une véritable chanson, dont voici les meilleurs couplets :
— J'avais rudement chaud en entrant ici.
Ah ! Ah !
— J'ai tressailli quand le cidre a flambé dans mon verre. Ah ! Ah !
— J'ai bu la première bouteille avec plaisir, la seconde avec amour, et ça ne m'a pas coûté cher. Ah ! Ah !
— Je me sens tout ragaillardi. J'irai tantôt
dans la plaine et je m'étendrai sous un pommier. Ah ! Ah !
— L'Eté est une belle saison, le jus delà pomme est une bonne boisson, le bon Dieu est vraiment bon et ceux qui ne mettent pas d'eau dans le cidre ont bien raison. Ah ! Ah !
Toute la lyre dans une syllabe.
Ce grand poCte, qui fut mon client, est mort.
Il avait un fils, qui est mort aussi, mais, Dieu merci, la bru est bien vivante. Elle est venue me remercier. Comme elle adore le cassis, je l'en ai abreuvée. Cette femme exploite un bazar ambulant, traîné par un âne. Si vous rencontrez l'équipage, vous verrez, sur le dos de l'âne, un chien caniche enrubanné comme un berger Watteau et couronné de pampre comme le vieux Silène.
Si vous le pouvez, élrennez la marchande :
elle a bon cœur. Cette bru pleure son beau-père, qu'elle a fait convenablement enterrer. Elle lui a même offert une croix. En parlant de ce dernier cadeau, elle verse toutes les larmes de son corps. Ce n'est plus une chanson, c'est une élégie de Millevoye, arrosée de cassis et entrecoupée de sanglots.
En souvenir du beau-père défunt, la bru m'a offert un fume-cigare avec bout d'ambre. Un cume-mer de treize sous ! Aux jours de fête, je sors le bijou de son écrin et, sous les spirales bleuâtres du demi-londrès, je me dis : Voilà un fume-cigare de treize sols qui m'a coûté au moins vingt francs.
C'est un peu cher... Ah ! Ah !... c'est un peu cher.
Le dictionnaire dit : Morille^ sorte de champignon, excellent à manger.
Le lexicographe eût dû ajouter : et très difficile à trouver.
En effet, la morille se cache dans les haies, sous les ronces, dans la mousse et dans Therbe ; elle prend la couleur du terrain où elle pousse. C'est un cryptogame de forme ovoïde, troué comme une éponge. Sa cueillette exige une grande habitude de Tœil.
> Les gens qui ne trouvent pas de morilles disent que ceux qui en trouvent sont des menteurs.
Ceux qui n'en trouvent pas sont surtout des jaloux.
Pendant que les uns remplissent leurs blouses et leurs paniers, les autres reviennent bredouille, la rage dans le cœur, une petite rage
LKS MORIF.LES 21
qui dure un mois, le temps de la cueillette ; d'autres enfin sont attristés de n'en pas trouver.
J'ai connu un voyageur de commerce dont la tristesse m'a été révélée par un morceau de veau, cuit dans un jus qu'embaumaient des morilles. A l'hôtel, cet homme ne parlait jamais; il était muet comme une carpe frite. J'attribuais son mutisme à des peines de cœur ou à des crampes d'estomac. On ne sait jamais bien.
Un soir donc qu'il y avait un plat de veau aux morilles, je vis s'écarquiller les yeux du voyageur, j'assistai à une étonnante dilatation de ses narines et je l'entendis s'écrier : Il y a des morilles là-dedans ! Tonnerre ! Il y a des morilles !
— Trouvées de ce matin, fis-je.
— Trouvées par qui ?
— Par moi.
— Par vous ?
— Par moi.
— Ah!
Il y avait dans ce : Ah ! un tel étonnement que j'ajoutai : Si vous ne me croyez pas, venez avec moi demain matin, vous verrez.
— C'est inutile, monsieur, répondit le voya-
gciir et il murmura, très amer : Des morilles, il y a trente ans que j'en cherche...
-— Vous n'en avez jamais trouve ?
— Jamais.
Le voyageur était devenu plus sombre qullamlet, plus pâle qu'Agrippino.
Je devinai un grand désespoir.
— Et si je vous en faisais trouver?
Le voyageur eut un afflux de sang au cerveau ; il me regarda avec des yeux très fixes, haussa les épaules, poussa un soupir et redevint plus blanc que la nappe.
Cétait très amusant. Je me dis : Toi, mon bonhomme, je te tiens, tu vas parler. Et je me lançai dans une dissertation, à perte de vue, sur les cryptogames.
A la fin, le voyageur se déboutonna :
— Je vous l'ai dit, monsieur, il y a plus de trente ans que je cherche des morilles sans pouvoir mettre la main sur une seule ; je suis allé dans les meilleurs pays, avec des gens qui en rapportaient, je me suis mis à genoux dans la rosée, j'ai fouillé les haies, rôdé autour des
vieux arbres, jamais Tombre d'une morille ne m'est apparue. C'est ridicule. Je ne devrais pas le dire, mais j'en souffre, je suis humilié, c'est stupide, mais c'est comme ça. Vous ne m'en ferez jamais trouver, non, inutile d'y compter, je parierais tout, même une bouteille de grand vin à boire demain.
— Buvons-la tout de suite, fis-je. Si vous rapportez des morilles demain, vous paierez la bouteille ; autrement, c'est moi qui l'ottre.
Je descendis à l'endroit le plus mystérieux du caveau, j'en tirai une bouteille de la Cote' Rôtie j un produit de la vieille France, un vin clair et chaud comme le génie gaulois.
Nous trinquâmes longuement et nous convînmes de partir le lendemain aux premières lueurs de l'aube.
Le lendemain, vers trois heures, jV^ntendis un grand vacarme dans la cuisine. C'était le voyageur qui poussait les portes, qui tapait du pied et qui criait ; Monsieur Harel 1 monsieur Ilarcl !
-^ x\près?
— Il est temps de partir !
— Vous blaguez?
— Non, non, levez-vous !
— Jamais de la vie. Il est trois heures un quart.
Alors le voyageur se fâcha, il frappa du poing sur la table, se mit à hurler :
— Ça n'est pas sérieux ce que vous faites-là ! Vous promettez aux gens de leur faire trouver des morilles et vous refusez de vous lever.
Ce n'est pas sérieux. Les autres vont arriver avant nous sur le terrain; je reviendrai encore bredouille, ça n'est pas sérieux, vous n'êtes pas sérieux !
Je m^habillai, en grommelant contre ce toqué. Et sur le coup de trois heures et demie, nous étions, le voyageur et moi, face à face dans les ténèbres de la cuisine.
Naturellement, je lui posai cette question :
— Qu'est-ce que vous prenez avant de partir ?
— Qu'est-ce que nous prenons ?
— Dam ! nous allons casser la croûte;
— Casser la croûte ?
— Et boire un verre de vin blanc.
— Du vin blanc ! Est-ce que vous croyez que je me suis levé pour boire du vin blanc, hjurla de nouveau le voyageur. Partons-nous aux morilles, oui ou non? Vous voulez déjà vous attabler ! Ça n'est pas sérieux, vous n'êtes pas sérieux !
— Sérieux, je ne sais pas, mais prévoyant. Et je pris un cabas dans lequel je glissai une bouteille de vin et un croûton.
En route pour le bois de Launay !
A. Echauffour, lin avril, c'est dans le bois de Launay que poussent les plus belles morilles ; ce bois, à pic, forme un des versants d'un thalweg où dégringolent des ruisseaux. Le bois est plein de. ronces et couvert d'épines où l'on s'empôtre. A l'orée, le voyageur s'arrêta, il fut secoué par un frisson.
— Combien pensez-vous qu'il y ait de morilles là-dedans ? dcmanda-t-il en désignant le bois de Launay.
— Deux cents, peut-être.
— Deux cents! Et dire que je ne suis pas capable d'en trouver une seule, en admettant
même que je butte dessus. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que je ne suis pas myope ; je suis presbyte.
Il ajouta :
— Tenez, je ne suis pas poltron, j'irais à la bouche d'un canon, à la gueule d'un sanglier, mais si je trouve seulement deux morilles, je vous promets que je vais m'évanouir, je vous le promets.
Le jour était venu. Je laissai mon voyageur dans le haut du bois, le long d'un fossé où les morilles sortent de terre grosses comme le poing. Dans ces conditions, c'est lui qui devait trouver la première.
Ce fut moi.
J'appelai mon compagnon :
— Eh ! Eh ! Là bas, en voilà une* 11 répondit :
— Oh ! Oh ! N'y touchez pas ! Ne la cueillez pas ! J'y vais ! J'y suis !
11 accourait, ventre à terre, mais patatras, le voilà qui s'empêtre dans une ronce et qui pique une tête dans un fourré inextricable. Une corbichée épouvantable. Le pauvre gan;on criait encore^ du sein des épines i
LES MOBILLES 27
— Ne bougez pas ! Ne touchez pas à la morille ! J'y vais !
Il sortit du fourré, décoiffé, déchiré, égratigné, défiguré, là peau en sang.
— Ce n'est rien, disait-il, ce n'est rien, j'en ai vu d'autres ; où est la morille, oii estelle?
-Où?
— Là, tout près, à côté de cette brindille.
— Brindille... Oh! je ne la vois pas! Dire que je ne la vois pas. Est-elle grosse?
— Enorme.
— Quelle couleur?
— Jaune.
— Et je ne la vois pas ! C'est à se tuer !
Mais, tout à coup, il l'aperçut, poussa un cri
rauque et se jeta dessus, à plat ventre.
— Ah ! Ah ! fit-il en se relevant, je l'ai trouvée, je l'ai tout de môme trouvée, je l'aurais peut-être trouvée tout seul !
Tout seul! La confiance lui venait et l'orgueil aussi. Dans l'homme, il y a toujours un paon qui sommeille.
Je me faisais justement cette réflexion, quand le voyageur poussa un nouveau cri. Il
venait de trouver une seconde morille, tout seul.
Il en trouva douze d'affilée.
Une joie immense Tinonda et, fidèle à sa promesse, au milieu d'une belle pâleur cadavérique, il s'évanouit, la bouche ouverte.
Je profitai de cette ouverture pour déverser ma bouteille de vin dans le gosier de cet homme. Glou, glou, glou, glou, glou. Au dernier gorgeon, Tévanouissement se dissipa.
— Excusez, je vous prie, cette défaillance, murmura le voyageur. Je n'oublierai jamais ce que vous venez de faire pour moi.
En effet, j'ai retrouvé quinze ans plus tard mon voyageur dans le fin fond du département de la Sarthe. x\près fortune faite, il s'est retire dans son pays. Il est maire de sa commune.
Nous avons bu chez lui une rude bouteille de vin ; nous avons trinqué comme de vieux camarades, et, après quinze ans de séparation, nous nous sommes mis à reparler morilles !...
Reall ^pawperes spiritxi.