LES DEUX MILLE FRANCS DE L'AUVERGNAT
Auvergnat, célibataire, poëte et marchand de peaux de lapins, le père Bernard incarnait tout cela. Il vendait aussi des mouchoirs dont il portait d'énormes paquets sur ses épaules, pendant que les peaux de lapins lui ballaient sur les flancs.
Il avait débuté comme ramoneur et chanté ses premières chansons sur le haut des cheminées.
Nous Tavons eu comme client, de grandpère en petit-fils, pendant soixante-dix-ans.
J'ai donc le droit d'en parler.
C'était un rude négociant, dégringolé du Puyde-Dôme vers la Normandie, terre promise des Auvergnats. En toute saison, au hasard des chemins de traverse, par l'ouverture des échaliers, par dessus les barrières, dans l'entre-
bâillement des portes, il sollicitait la peau de lapin ou proposait des mouchoirs, — « pur fil, tatez-moi cha... »
Petit à petit, il s'éleva jusqu'au drap d'Elbeuf, l'article noble, une aristocratie de la <( chine » conquise à force d'intelligence et de salive.
Quand le père Bernard rentrait le soir, courbé sous son ballot et fatigué de ses luttes oratoires, il disait invariablement : « Bonsoir, la choupe est-elle trempée ? »
Il fallait le voir manger la soupe !
C'est lui qui a dû dire le premier, en parlant d'un soulier trouvé dans un potage : « Che n'est pas que che choit chalc, mais cha lient de la plache. »
Si j'ai beaucoup apprécié le père Bernard comme mangeur, je l'ai surtout étudié comme troubadour.
Suivant Pascal, il y a en nous l'ange et la bete ; chez le père Bernard, il y avait le poëto et le négociant. Une fois le négociant nourri , abreuvé, rassasié, l'artiste éclatait en chansons, l'ange déployait ses ailes. Il improvisait!
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Le cidre pur, le café et Teau-de-vie étaient pour le père Bernard les trois facteurs de l'inspiration, les trois sources du chant. Le cidre allumait d'éclairs ses prunelles, le café d'un large sourire écartait ses lèvres et Teau-de-vie, la bonne eau-de-vie de Saintonge, intacte en sa force, lui rendait le gosier sonore.
Il préludait aux grands morceaux par do vagues mélopées; des lambeaux de couplets précédaient chez lui la sortie de Thymne, généralement douloureux, où son cœur de célibataire, d'homme sans famille et d'Auvergnat sans foyer, finissait toujours par se trahir.
Voilà le père Bernard qui chante, disaiton.
La complainte du bonhomme, écoutée un soir, avait fait sourire le lendemain ; elle faisait partie du bruit de l'auberge; les oreilles s'y étaient habituées.
Au fond d'une salle, parfois déserte, le trou- Ladour improvisait dans le vide.
Pas tout à fait, car un enfant, attiré par cette poésie l)izarre, venait se blottir dans un coin, Toreille tendue au rythme désordonné du charabia.
Il avait bien souffert, le pauvre homme! Et tant peiné... Et tant aimé! |
C'est on vain quo nos vers les montrent
Sur les sommets Les ûmes-sœurs ne se rencontrent Jamais.
a dit le poiUe Zenon Fi^re. Un jour, le père Bernard avait en trevuTâme-sœur, mais Tépouse attendue avait pris une autre route, le rêve s'était envolé et Tidylle lointaine, son beau poëme de tendresse, il fallait, comme tant d'autres, qu'il le pleurât tout seul.
La vocation religieuse est faite de renoncements terrestres, d'élans vers Dieu, mais le célibat est une solitude qui pèse à beaucoup d'âmes.
L'auvergnat souffrait de l'isolement. Son trésor d'affections était une richesse qu'on avait dédaignée, une chose de prix qui n'avait tenté personne. Il répondit à cette indifférence par des chansons où l'enfant, le petit auditeur, invisible et ignoré, devinait des larmes. ,
J'ai compris ta douleur, bonhomme I Ta corn-