‹ Souvenirs d'Edme de la Chapelle de BéarnèsChapitre 5 sur 15 · ivait aui iter à son n<>m le surnom · texte numérisé non relu

ivait aui iter à son n<>m le surnom

smgulier de « 8arlove/.e •. Sous la Terreur, il avait même remplacé son prénom de François, trop catholicpte. par un nom di* Heur, au parfum délicat, et se prcnonunait .. Réséda Fournier.

(1) Le • Club breton •, fondé à Versailles, se transporta à Paris avec l'Assemblée constituante et s'établit d'abord place ,i *■ ' ~ n* T. sous le nom de • Société des Amis de la ( • Il fut ensuite transf<-ré dans le couvent des

1- ri : < - i'i .D'urrt. dits bs Jucubins. d'où 8<»n nom. L*- couvent o;^i\rait hur la rue Samt-Honoré, A l'endroit où d. J».iu. In- aujourd'hui la rue du Marchè-Saint-lloauré.

'AVi soiivKMhs DKhMi-: lu: i. \ m \ pi i.i.i:

hutlus et qu'il avoit reçu un coup dt? sabre. La blessure estoit Ic^gère, je donnoy l'ordre de le mettre en prison, je l'y laissoy quinze jours. Il n'en sortit que pour recommencer ses mann-uvres, j'appris mcsmc cprii avoit esté me dénoncer aux Jacobins; je m'en mis peu en peine, mais je ne vis pas avec la mesme indill»'rence le progrôs de ses j)rincif)cs chezrjurhpies gardes dv ma coiiqj.'ignie

il ne siillisoit pas (jue la ikjuvcHc garde du ruy fût organisée pour commencer son service auprès de sa personne, il y avoit un préalable à remplir, une prestation de serment entre les mains du maire de Paris. Cette cérémonie, qu'on avoit espéré pouvoir éluder, répugnoit au grand nombre, mais il n'estoit guère plus possible de s'y refuser sans compromettre le roy. Par ce refus on mettoit au trop grand jour les vrays principes de ceux dont il avoit composé sa garde; d'ailleurs, la formule de ce serment, dont nous prfmes connaissance, avoit est»'* niodiliée et ne porloit qur sur une obligation plus étroite de veiller sur les jours du roy, de le défendre et de ne reconnoislre que ses ordres. Ce serment estoit déjà dans nos cœurs. Jusqu'au jour où nous le prêtâmes, il s'éleva des doutes sur notre installation au chAteau ; plusieurs personnes pensoient et le grand nombre peut-eslre désiroit que le peupb', d'accord avec la garde nationale, y mit opposition.

Nous chercbAmes à drjourr i«'S projets des malintentionnés. La cérémonie du serment ne fut sçue que la veille au soir du jour où elle devoit avoir lieu, ce

HKRr.FJIAC — PAIIIS 07fl^lT9f^ 37

qui nVin|>«Vba paii qu'un pf uplr imtnrn»^ ne lH>rtiât le« rucH et leHqujUn, par «ni fi >ti« Jrvionn |MiMer pour nouA r^ndrt* de l»4>lc i< à 1 IIAtcl commun

Nou.« n«mcii cr trajet au pan cirtltnairr ft danti 1<* pluii graml mlencc; noua avions laÎMé nottre musique à ri>Un)l(* militairv pour n'entre pas forc*^» à fair« jouer l'air Ça ira que le peuple n'auroit |>aa manqué de demander

l-a c^' «\ nou'» reprtmea le ctiemin «le

ri'Icole ni \m<*s. en pa^^ijint devant le • '

teau. le »!• i.i« ù» m» m «|iii devoit fnire le premier vt- YK<* .-»..•/ î- r.,v et qu'<»n «vtiit eu h prt^rautîon de m» i: - -1 '- iU* It «'«tl^nnr' il t»t{t hi«^ |»4iiiteit HAns aucune ApT>o*ition.

i/ii «m de la ^arde du n>j au chAteau fut la

nouvelle <|i' PariH. cet événement releva l'espoir de ceux qui semhloient n'attendre qu'un point de ralliement

J'estoin toujour* fort occup»' à fCArnutir ma compAfniie de la containon. J'en avois une partie de service chex le roy. je fUs averti que le frarde. dont j'ay d<*jà parM et dont j'.« i me plaindre, ne les quittoit

paa et que quatr* a • ntrc eux estoient fortement suapr-»"-» • ir le4 j ► : ^ qu'ils tenoieni; je n'en doUtoy

pi. : autres un^ que je n'^-"- "''ni^e de tous les

quatre*, dans laanelle iU «e |>eri . nt le» plaintes le* plt!« v!^ 'rc mon serKent-major dont il«« me

d e. Je vi« un germe d'insubtini.

tion qui fHiuvait devenir «i *ix, je sentis la nei • >

silé *\ r le mal «1 >'^ . i :;

1^ Rarde que j'avois déjà tenu en pristm c*«loit |n*u

.'{S SOIJVKMKS D'KDME UK LA CIIAi'KLLK

exact à son service, je ne voulus avoir l'air de le punir que sous ce rapport, je donnoy en conséquence Tordre de le mettre en prison à la plus lé;jère faute qu'il feroit ; dès le mesme jour mes intentions furent remplies, .le ne me bornoy pas à cela, je me rendis le lendemain, de grand matin, à l'hôtel Coigny (4), je fus dans la chambre quoccupoit le détachement de ma compagnie dont plusieurs estoient encore couchés; j'estois furieux du mauvois exemple qu'elle donnoit, mes reproches se ressentirent de l'état d'agitation où j'estois; je traitoy avec la plus grande dureté et le dernier mépris ceux dont j'avais à me plaindre, je les menaray de les chasser pour peu que j'apprisse le propos le moins équivoque de leur part. Ils parurent sensibles à mes reproches, l'un d'eux le fut jusqu'aux larmes; ils me promirent tous que je n'aurois plus à leur en faire de cette nature; ils m'ont tenu parole ou, du moins, ont si bien caché leur jeu, quoyque bien surveillés, que je nay jamais pu apprendre s'ils se conduisoient mal. Le reste de ma compagnie estoit intact; aussi belle que bonne, le meilleur esprit y régnoit; tous dévoués au service de leur roy, il n'y en avoit pas un qui ne fiU pr(5t à verser la dernière goutte de son sang pour luy. Que de maux il eût pu éviter à son royaume et à luymesme s'il eût pu se résoudre à en faire l'épreuve! On ne luy en a que trop souvent fourni l'occasion.

d) L'hôtel de Coi^my s'élovail, place du Carrousel, devant riiôtel d'Elbeuf. à l'angle de la rue des Orties et de la rue Saint-Nicai>e. Il a disparu avec les innombrables constructions qui obstruaient la placo diiCarrousol Sonemplacenient se trouve à oôtc des guichets qui donnent sur le ({uai.

IlEIir.KUAC — PAIIIS ^«7«9M79î> 39

Je reviens à mon homme en prison ; il y esloil pour une faute légère, elle n'e^toit que le prélexle, mais je voulois m'fU (itffaire à quelque prix que ce fui. Il me ni parler, m*escrivilme«me plusieurs fois, je ne répondis pas el fus inexorable J'espérois loujours que, de gruerre lasse, il liniroil par me proposer de luy donner son congé ; j'aurois bien pu le renvoyer, mais je voulois éviler Téclal, j'aimois mieux que sa relraile eiU l'air do venir de luy. Mon prujel me réussit, il m'écrivit pour me demander à quitter la garde; je lui avois fait insinuer qu»* c'esloil le seul moyen d'obtenir sa liberté Ce mesme homme, après m'en estre défait, devint adjudant dans la garde nationale parisienne et ce fut un de reux dont on se servit pour dénoncer la garde du roy lors de sa suppression.

Je n'en finirois pas si je m'arr^lois au détail de tout ce que l'envie, la jalousie el la scélératesse avoient employé de moyens pour s'opposera la formation de la ganle du roy. Les projets des Jacobins ayant échoué, ils ne s'occupèrent plus qu'à chercher à la désorganiser, en y introdui.<ant drs hommes d'autant plus dangereux qu'ils sravoienl mieux cacher leurs aluiminables principes sous l'apparence trompeuse d'un entier dévouement à la personne du roy. Tous les moyens de séduction fun*nt également employés, il n'esloil pa« de jour que les gardes de ma compagnie ne vinssent me rendre compte des offres qu'on leur faisoit |M>ur le« séduire el pour les engager A aller aux Jacobins et mesme à l'Assemblée nationale dénoncer leurs offlcicrs; on cherchoit journellement à les tenter par de

<(» SOUVENIMS D'KDMK DK LA CHAPKM.K

l'or, des montres et des bijoux; un les cn^'ageoit à des soupers où se trou voient des jeunes personnes envoyées exprès pour les corrompre. Tout fut inutile. Ces braves gardes, inaccessibles à de pareilles propositions, les rejetèrent toujours avec borreur.

Furieux du peu de succès de leurs abominables démarches, les Jacobins jurèrent la perte d'un corps qui devoit naturellement leur faire ombrage; et, en ellet, je ne crains pas de le dire, plus d'une fois on auroit pu le mettre à mesme de justifier leur crainte. .\u reste, ce corps faisoit ombrage mesme avant qu'il lût formé et dès lors sa perte estoit résolue.

Je n'oublieroy pas que, dans les premiers jours de sa formation, m'estant trouvé à un diner nombreux où estoit un Jacobin de ma connaissance, mais moins scélérat (jue les autres, il me dit en me voyant l'uniforme : « Je crains bien pour vous que vous ne l'userez pas et que votre entrée dans la garde du roy ne vous coûte cher. »

Ma femme ne fut instruite de mon entrée dans la garde du roy qu'après que j'eus esté nommé; elle pouvoit mesme me croire parti pour Coblentz quand elle en apprit la nouvelle. Je me doutois bien, d'après ses principes, qu'elle ne me verroit pas avec plaisir attaché à un corps marqué du sceau de la (Constitution. Kn effet, elle ne tarda pas à me témoigner sa surprise, elle ne fut mesme pas la seule. J'aperçus, dans l'accent froid et réservé de quelques-uns de mes amis, des signes d'improbation, je laissay au temps et à ma conduite le soin de mu iustilication et ne m'occupoy plus

HKUr.KHAC — PARIS I7!^l79î) 4!

que de la lâche non iiiuins honorable que danrrreii»e que j'aYoift à remplir.

Je voyoU toujours beaucoup M et Mme Tliierri, jo devoiii l'amilië et la conflance qu*iU me t<^moi^noint à M le comte de l^aroque, ancien dôput^ à KAAsemltl*^ conHtituAnle, mon amyet le leur, il n'avoit paît mesnie peu contribué à déterminer mon acceptation d'une ce»' i»» dans la garde du roy. J'aTois avec

M. iiiiern de fréquents entretiens. que!qu»^s relations que j'avois me niellaient à portée de lui fournir des rensei^ements dont la connaissance pouvoit e««tre utile Ses fonctions de prt»mier valet de chambre le rapprochoient à chaque inslant du roy auquel il rendoit exactement compte de tout ce qti'il sçavoit pou- Toir intéresser la sûreté de sa personne; mais ny le roy. fort de la pureté de ses intentions, ny M Thierri luy-mesme ne pouvoient se fwrsuader à quel point ««lie esloil menacée « Vous me faites mal, me disoit-il quelquefois, vous êtes par trop noir. • Je jugeois mieux les hommes que luy et tout ce dont ils sont C.1 ' tnd iU ont rompu tous leurs liens J'estois

d«'*«-j»«r«- -Je voir cetlo espèce de sécurité dans laquelle vivoit la funnllf royale, trompée sans cesse par un las (l'iiifrî vint'* qui. *ous l'apparence d'un 7««b? et d'un al' i'*nt dont leur Ame atrorr i: pas mesmc

susceptible, ne cherrhoient à paipner sa conflanc*» cpie pour mieux la conduire h sa perte; les uioins coupables d'entre eux n'y ei^toirnt conduits que par le déîtir de mieux servir leur intén»»t et leur ambition Kn honimt*^ |>enrers. ces hommes sans nom et qui

i2 SOUVENIRS n'FJ)MK DK LA CHAPELLE

pour la plus grande partie n'estoient pas mesme connus, admis dans l'inte'rieur des appartements, alloient à chaque instant y distiller le poison, en abreuver l'âme du roy et de la reine, quelquefois aussi leur porter des paroles de consolation, mais uniquement pour les mieux tenir dans l'aveuglement où ils les laissoient sur leur désespérante position.

Les officiers de la garde n'estoient guère admis auprès du roy et de la reine que quand leur service les y appeloit. A peine le petit nombre de sujets fidèles estoient-ils écoutés, plusieurs se permirent d'écrire à Leurs 3Iajestés et prirent cette voye pour donner des advis salutaires. Moi-mesme je l'employoy trois fois par l'entremise de M. Thierri, je n'estois mesme pas sans crainte que mes lettres ne fussent tombées sous la main de ceux qui furent chargés d'inventorier les papiers trouvés aux Tuileries, d'autant qu'elles estoient signées. Nos lettres estoient lues et, si elles produisoient quelque effet, il estoit bientôt détruit par ceux qui avoient intérest à ce que la vérité ne fût pas connue.

Mon service dans la garde commençoit à devenir suspect dans ma province, on me le manda; je craignis que cela n'attirât quelques désagréments à ma femme. Mes amis à Paris m'avoient souvent engagé à la faire venir, je le désirois beaucoup mais j'estois arrêté par la dépense du déplacement et du changement de domicile. M. et Mme Thierri m'offrirent de la loger à Versailles; cette olTre qui me fut faite à plusieurs reprises me détermina à l'appeler auprès de moy. Je perdis, à

BERGERAC — PARIS (ilS^-ild^) i:\

cette époque, ma belle-mère (1); cette perte me fut d'autant plus sensible qu'elle n'avoit cessé dans tous les temps de me donner des preuves de la plus vive tendresse: je me peignis la désolation de son mary et de ses deux filles, ma femme m'en écrivit dans les termes les plus touchants.

Après avoir laissé passer les premiers moments, je luy fis part du désir que j'aurois qu'elle vint à Paris et que je serois comblé que son père voulût raccompagner, que la dissipation du voyage pourroit apporter quelque adoucissement à sa trop juste douleur. Après quelques observations auxquelles je répondis, ma proposition fut acceptée et j'eus le plaisir de voir arriver mon beau-père, ma femme et un enfant de trois ans qu'elle ne voulut pas laisser en province.

Après avoir passé quelques jours à Paris, je fus les établir à Versailles où, par les soins de M. et de Mme Thierri, ils le furent de la manière la plus agréable et la plus commode.

Je revins le mesme jour à Paris où mon service m'appeloit. Je venois de m'établir à l'École militaire, j'avois prié M. le duc de Brissac d'obtenir du roy que je pusse placer mon fils ayné (2), âgé de seize ans, garde dans ma compagnie. La response du roy me fut favorable; M. le duc de Brissac m'adjouta qu'il me destinoit aussi MM. de Gossé, ses neveux (3;, et MM. de

(1) Elle fut marraine, le 12 octobre ITTo, du fils aîné de Jean- Edme-Xavier de la Chapelle. Elle signe Charlotte Chamillac Dufraysse.

(2) Voir l'Introduction, page vu.

(3) Les deux neveux du duc de Brissac, fils du duc de Cossé,

Béranger (1), et qu'on me donneroit un logement assez spacieux à l'École militaire pour pouvoir les loger avec moy. Cette marque de confiance ne pouvoit que me flatter, mais elle pouvoit avoir des inconvénients dans le moment, je ne tardoy pas à m"en apercevoir. Ma compagnie fut dénoncée aux Jacobins comme entachée d'aristocratie; j'en parloy à M. le duc de Brissac qui, après avoir pris les ordres du roy, me laissa maître de faire sur cela ce que je voudrois. Je plaçoy ces Messieurs dans différentes compagnies^, en attendant l'époque où le roy redeviendroit maître d'organiser sa garde à sa volonté. M. le duc de Brissac, à qui j'en rendis compte, voulut bien approuver cette mesure en me recommandant toujours la surveillance sur ces jeunes gens.

La manière dont se prononçoit la garde, son attachement, dont elle faisoit hautement profession, à la personne du roy, son dévouement à son service,

étaient certainement Augustin-Paul-Pétronille-Timoléon, (1775 7 1848), successivement baron, puis comte de l'Empire, duc de Brissac, pair de France, chevalier des ordres du roi, sous la Restauration, ascendant du duc de Brissac actuellement vivant, et Auguste-Gliarles-Marie-Timoléon, comte de Brissac, (1776 7 1850). marié à Anne-Françoise du Cluzel de la Chabrcrie, dont les descendants sont fixés en Périgord au cliàteau de la Chabrerie. (Révérend, la Bestauration, t, II. p. 207.) L'un servait dans la compagnie de la Chapelle, l'autre dans la compagnie de Piquet.

(1) MM. de Béranger furent placés, l'un dans la compagnie de Sallèles, l'autre dans la compagnie de Casteja. Il faut, semble-t-il. les identifier avec Antoine-Raymond, comte de Béranger (1774 7 1849), pair de France, en 1819, et son frère Charlos-Raymond-Sylvain, né en 1777. (Révérend, la Restauration, t 1, j). 182.)

adjoiitoient encore à la rage des Jacobins; ils avoient juré sa perte, ils ne s'occupèrent plus qu'à en accélérer le moment. Ils firent pleuvoir les dénonciations, ils firent attaquer les gardes,, on venoit les attendre sur l'avenue de l'École militaire; nulle sûreté pour eux dans Paris, les officiers surtout estoient ceux plus particulièrement désignés à la fureur du peuple, plusieurs d'entre eux furent à diverses reprises grièvementinsultes. La plus grande circonspection, la plus grande prudence nous estoient recommandées, on fut jusqu'à désirer que nous ne parussions en uniforme ny au spectacle ny dans aucun lieu public, de nous borner mesme à le porter au château quand nostre service l'exigeroit. On jugera aisément quelle devoit estre nostre position et combien elle exigeoit de sacrifices de nostre part.

Nous avions encore à contenir la trop juste indignation de nos gardes. Sans cesse ils nous disoient qu'ils n'avoient pas sans doute esté appelés pour se laisser assassiner sans qu'il leur fût permis de se défendre, qu'ils avoient esté mandés pour entourer leur maistre, pour faire respecter son autorité et lui faire rendre celle qu'une poignée de factieux avoient usurpée; en un mot, qu'ils avoient esté appelés pour le venger et qu'ils demandoient qu'on les mit en mesure de remplir cette tâche honorable. Ils ne pouvoient estre contenus, nous ne pouvions Pestre nous-mesmes que par les ordres précis du roy, quoyque, s'il fut jamais permis de les transgresser, c'estoit assurément le moment. Ses vertus mesmes^ sa trop grande bonté et nostre trop

aveugle soumission Tout conduit à sa perte. Pourquoi le roy, trop avare du sang de ses sujets rebelles, ne les a-t-il pas traités comme tels dès le premier instant? « Ce pauvre peuple est trompé », disoit-il. Oui, mais il se laisse payer pour Testre, donc il veut bien Testre et ne méritoit aucun ménagement. Et le roy n'avoit qu'un mot à dire !

Cependant la horde des brigands augmentoit tous les jours et leur audace en proportion; il n'estoit pas de semaine que le château ne fût menacé, il n'estoit pas de jour que les injures les plus grossières, les propos les plus dégoûtants ne vinssent frapper les oreilles de Leurs Majestés. A la mesme époque, une feste fut donnée en Thonneur de quarante soy-disant soldats de Châteauvieux (i). Un peuple immense conduisit en triomphe et aux cris mille fois répétés de t Vive la dation î » ces échappés des galères au Champ de Mars, pour y couronner leur scélératesse sur l'autel de la patrie. Nous passâmes à TÉcole militaire vingt-quatre heures sous les armes, on craignoit un

(1) Vers le mois de février 1792. l'Assemblée législative, malgré l'opposition des Cantons Suisses, amnistia 40 soldats du régiment de Châteauvieux, envoyas aux galères à Brest, après la rébellion de Nancy, en vertu d'une sentence rendue, au mois de septembre 1790, par un conseil de guerre composé d'officiers de leur nation. Le roi sanctionna le décret, et la famille rovale contribua à la souscription ouverte pour subvenir aux premiers besoins de ces intéressantes « victimes de la Liberté ».

On leur fit fête à Versailles où un banquet fut donné en leur honneur. Ils se rendirent ensuite à Paris où ils furent admis, le 9 avril, à se présenter à la barre de l'Assemblée. Le dimanche 23 avril, une fête, dite de la Liberté, fut donnée en leur honneur. (Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. L^. livre l^^)

mouvement, nous le désirions; cette scène révoltante eût nécessairement rallié autour de nous tous les honnestes gens et peut-estre eût-ce esté la dernière de ce genre. En passant devant nos cours le peuple se borna à nous crier des injures, arme des lâches, auxquelles nous ne répondîmes pas.

Un corps qui avoit résisté à tous les moyens de corruption, qui, par sa bonne contenance, pouvoit en imposer aux factieux et rallier les braves gens, devoit nécessairement estre détruit. Aussi ne devoit-on pas tarder à décréter son licenciement.

Le mercredi qui précéda cette époque, j'estois de garde chez le roy; il y avoit des craintes pour ce jourlà, on avoit fait venir deux piquets de l'École militaire pour renforcer la garde, la foule se tenoit encore éloignée mais se grossissoit à vue d'œil. Sur les deux heures, je descendis dîner chez M. le duc de Brissac avec l'officier de la garde nationale de garde avec moy. Au moment où l'on servoit le dessert, nous fûmes avertis que le peuple se portoit aux grilles du château donnant sur le jardin des Thuilleries; je regagnay surle-champ mon poste après avoir ordonné en passant de fermer la grille. Le garde en sentinelle à cette porte reçut en la fermant un coup de pique dans le bras. Arrivé dans la salle des gardes, je leur fis prendre les armes et les disposoy pour résister à l'attaque, en supposant que la grille fût forcée et qu'on voulût pénétrer dans Pintérieur. L'officier de la garde nationale fit faire les mesmes mouvements que moy à sa troupe qui ne me parut pas moins bien disposée que la mienne.

Les cris, les hurlements des cannibales avoient porté l'alarme dans l'intérieur, plusieurs valets de la chambre vinrent, fort effrayés, me témoigner l'inquiétude où estoient le roy et la reine. < Dites au roy et à la reine, leur répondis-je, en leur montrant mes gardes et leur contenance fière et rassurée, qu'on respond de tout quand on commande d'aussi braves gens. y>

Les piquets de renfort garnissoient les bas du château, la garde nationale avoit esté aussi renforcée; le roy pouvoit encore compter sur elle à cette époque, son état-major luy estoit en grande partie entièrement dévoué; les gardes suisses ont assez prouvé combien on pouvoit compter sur eux. J'estois prévenu que six mille royalistes, armés de pistolets, se tenoient dans les avenues du château, prêts à se joindre à nous. Avec de tels moyens le succès n'estoit pas douteux, mais il falloit saisir l'occasion; on la laissa encore échapper et, dès le lendemain, la garde nationale fut travaillée et, en grande partie, gagnée; nous ne fûmes pas longtemps à en avoir les preuves les moins équivoques.

11 y avoit bien des jours que je n'avois pu aller à Versailles. Ma femme qui n'avoit aucune idée de la catastrophe dont nous estions menacés et que je ne croyois pas moy-mesme si prochaine, vint à Paris le dimanche d'ensuite avec le projet d'y passer deux ou trois jours avec moy. A peine sortions-nous de table, ce mesme jour, que je fus adverti que le peuple se portoit sur le château et qu'on venoit de commander un piquet de cent hommes qui devoit se tenir prêt à marcher sous mes ordres. Je jugeoy prudent de préve-

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nir ma femme du danger qu'il y auroit à ce qu'elle restât avec nous à Thôtel de Coigny où je pouvois la loger. La femme d'un de mes camarades voulut bien l'engager à prendre un logement chez elle; je ne la vis plus ny ne pus avoir de ses nouvelles qu'après le licenciement de la garde.

Le peuple ne de'sempara plus [de] la place du Carrousel ny des avenues du château; la garde, qui devoit estre de service ce jour-là chez le roy, eut toutes les peines du monde à percer la foule pour se rendre dans la grande cour. On crioit hautement qu'elle alloit estre supprime'e et qu'elle ne monteroit pas. M. de Précy (1) qui la commandoit ce jour-là, fut fortement menacé, les piques furent tournées contre luy, on le prit mesme au collet. La garde nationale, qui estoit en face et sur la droite du terrain où nous nous mettions en bataille, bien loin de nous défendre, insultoit à nostre position. Le peuple qui l'observoit n'en estoit que plus insolent. M. de Précy n'en remplit pas moins ses fonctions avec autant de sang-froid que de courage et, malgré les hurlements du peuple et ses menaces,

(1) Louis-François-Perrin, comte de Précy, (1742 f 1820), servit dans la guerre de Sept ans et en Corse; commandant le bataillon des chasseurs des Vosges, en 1789, lieutenant-colonel de la garde à pied, 1791-1792, détendit le roi le 10 août, se retira à Semur où les Lyonnais, soulevés contre la Convention, vinrent lui offrir le commandement de leurs forces; soutint pendant deux mois le siège mis devant Lyon, s'échappa et sortit de France; fut chargé de plusieurs missions par les princes; fut livré par la Prusse au Premier Consul et subit une détention de dix-huit mois, jusqu'en 1810. Lieutenant général à la Restauration, commandant de la garde nationale de Lyon, commandeur de Saint-Louis, en 1814, grand'croix en 1^1 fJ.

50 SrirVKMHS D'EDME Î)E LA CIIAI'ELLK

il fil défiler la garde et luy lit prendre ses postes. J'estois, ce jour-là, de service auprès de la reine et, par ses ordres, je ne quittoy pas son appartement de la journée. Elle ne paroissoit pas derrière ses fenêtres que le peuple ne l'accablât d'injures et de propos les plus outrageants. Les gardes, qui se tenoient aux fenestres des appartements qui précédoient le sien, n'estoient pas moins en butte à la rage de cette troupe de cannibales. Ils exigèrent mesme un moment qu'ils missent chapeau bas et criassent : « Vive la Nation ! » L'air de mépris dont de pareils ordres estoient reçus ne servoit qu'à redoubler leur fureur. La reine, qui s'en aperçut et qui en craignit les suites, me donna l'ordre d'aller leur dire de se rendre à la volonté du peuple. Je pris sur moy de leur ordonner simplement de se retirer dc.> fenestres et de les fermer.

Le roy vint, sur les neuf heures, chez la reine qui jouoit dans ce moment avec Mgr le Dauphin qu'elle tenoit dans ses bras; demy-heure après, ils se retirèrent l'un et l'autre dans leur intérieur. Je descendis un moment chez M. le duc de Brissac. Il estoit alors question d'un grand projet; il n'y avoit pas un moment à perdre, nostre licenciement devoit estre décrété dans la nuit: aux grands maux il faut de grands remèdes; jamais ce ne fut plus le moment d'en faire l'application et jamais je ne fus plus pénétré de cette vérité.

Trois jours avant cette époque, j'avois esté d'assez bonne heure chez M. le duc de Brissac, pour luy présenter un homme qui m'estoit fortement recommandé, qui venuit de faire deux cents lieues, de quitter sa

famille et son commerce pour venir défendre son roy. Ce brave homme, ancien militaire, dont l'âge estoit un peu au-dessus de celuy fixe' par l'Ordonnance, n'en fut pas moins agrée'. Je me retirois avec luy quand M. le duc de Brissac, qui estoit encore dans son lit, me rappela. « Eh bien! me dit-il quand je fus rentré, que pensez-vous de tout cecy? » — « Que tout cecy, lui répondis-je, M. le Duc, ne va pas bien, que le mal n'est cependant pas sans remède, mais que le remède doit estre prompt et violent. » — « Et quel est-il, ce remède? me dit-il, car je n'en connais pas. » — * Il est, luy respondis-je. dans la main du roy; il faut qu'il monte à cheval, qu'il s'entoure de ses plus fidèles sujets. C'est le moment où il les connoistra; croyez qu'une telle démarche en grossira bientost le nombre, et qu'elle peut, d'un instant à l'autre, changer la face des affaires; mais il faut de la résolution et de la promptitude. » — « Jamais, me dit-il, le roy ne s'y déterminera. » — « H y va peut-estre, M. le duc, de la perte de sa couronne et de sa vie; les factieux ne s'arrêteront pas dans leurs abominables projets; le roy ne le sçait pas assez, on ne scauroit trop le luy dire. »

M. le duc de Brissac convint de tout avec moy, mais persista à me dire que le roy ne s'y détermineroit jamais. J'ignore si M. le duc de Brissac a fait, sur cela, quelque ouverture au roy, il m'y parut disposé quand je le quittoy.

Je reviens au projet dont j'ay parlé plus haut; il n'estoit de rien moins que de prévenir le décret de licenciement par regorgement de tous ceux qui dévoient

52 SOUVENIHS D'EDME DE LA CHA1»EELE

le rendre. Tout estoit disposé. A dix heures du soir, la cavalerie prête à monter à cheval, l'infanterie arme'e devoit se porter, par petits pelotons et une marche combinée, les uns sur l'Assemblée nationale, les autres sur les Jacobins; ceux qui estoient au château dévoient se tenir sous les armes, prêts à repousser le premier mouvement du peuple, dans l'ame duquel une entreprise de cette nature, exécutée au milieu de la nuit, n'auroit probablement porté que la terreur et l'efFroy.

Le projet estoit superbe. Un moment encore et le roy (et la France peut-èlre) estoit sauvé. Son mauvois génie s'y opposa, le chapitre des considérations, toujours trop écouté, renversa le plus beau des plans au moment où tout estoit disposé pour l'exécution. Le roy pouvoit en devenir la victime; cette réflexion imposante, mais hors de saison dans la circonstance, arrêta tout.

Le décret qui nous supprimoit fut rendu à minuit. Nous envoyâmes sur-le-champ à l'École militaire pour en prévenir; je me rendis moy-mesme à l'hôtel de Coigny, je fis lever tous les officiers de la garde, nous convînmes qu'ils se tiendroient prêts au premier signal de quelque mouvement dans le peuple. Je me rendis ensuite chez la reine, d'où je descendis sur les cinq heures chez M. le duc de Brissac, contre lequel on venoit de déclarer un décret d'arrestation. 11 employoit les derniers moments qui lui restoient à quelques signatures arriérées et à mettre en ordre quelques papiers. Sur les huit heures, il monta en

BERGERAC — PARIS 6l789-1792j 53

voiture et fut conduit par quatre gens d'armes à son hôtel et de là à Orléans. Nous l'embrassâmes en le quittant, nos larmes et les siennes coulèrent; il devoit nous en faire répandre de bien plus amères encore.

Je voulus remonter chez la reine, ce qui devenoit très difficile, la foule du peuple obstruant tous les passages. M. de la Jarre (1), ministre de la guerre, venoit d'estre grièvement insulté. 11 m'en prévint et de prendre des précautions, mais rien ne pouvoit me dispenser de retourner à mon poste et mon service ne fmissoit qu'à dix heures. J'y parvins enfin en me frayant un passage dans la grande cour, non sans avoir esté fortement insulté et menacé; je regaignoy après dix heures, et avec moins de peine, l'hôtel de Coigny par les derrières. Je croyois n'avoir plus à en sortir que pour me rendre à l'École mihtaire, et n'avoir plus de service au château, quand on vint m'avertir que j'estois nommé pour accompagner Madame Elisabeth à la messe. Je m'habilloy bien vite; mais comment percer la foule? La place du Carrousel, que j'avois à traverser, estoit pleine de gens bien peu disposés à me faire place. Ce ne fut, en effet, qu'avec les plus grands efforts que je pus parvenir au château; je fus à plusieurs reprises injurié et menacé, et deux fois des hommes, munis de cordes à nœud coulant, me les

(1) Pierre-Auguste de Lajard, (1757 f 1837), capitaine au butailloû de cliasseurs des Alpes, puis aide de camp du maréchal de camp marquis de Lambert, jusqu'en 4789, servit à l'armée du Noid, minisire de la guerre, du 16 juin au 24 juillet 1792. Emigré après le 10 août, député en 1808, maréclial de camp en 1814.

jetèrent à la tête avec probablement le projet de m'y suspendre.

J'accompagnay Madame Elisabeth à la messe et la reconduisis ensuite à son appartement où sa cour se trouvoit très nombreuse. Je me retirois, après luy avoir fait ma révérence, quand cette princesse audessus de tout éloge me lit l'honneur de me rappeler et, en s'avançant à moy au milieu de tout le monde, me dit, en me prenant la main et en me la pressant : « Nous n'oublierons jamais, monsieur, les marques dattachement que vous nous avez tous données, nous ne les oublierons jamais. * Elle tenuit de la main gauche son mouchoir sur les yeux : ^ Mes larmes, ajouta-t-elle, vous en sont le garant. » Elle ne me laissa pas le temps de luy rien respondre, elle rentra sur-le-champ dans son appartement dont elle ferma brusquement la porte sur elle.

Cette scène estoit bien faite pour exciter ma sensibilité, je sortis de l'appartement de la princesse pénétré de tout ce qu'elle inspire de respect et d'attachement à sa personne.

J'erroy quelques moments dans le château sans trop sçavoir où j'allois; il y régnoit un morne silence, à peine se parloit-on quand on se rencontroit, on se bornoit à serrer la main, ce signe renfermoit assez tout ce qu'on eût pu se dire.

Je descendis enfin dans les cours pour me rendre à l'hôtel de Goigny, où estoit le détachement de la garde que je n'avois plus qu'un moment à commander. Il me fut impossible de sortir des cours, tellement laf-

fliience du peuple estoit grande, je m'adressoy alors à un adjudant général de la garde nationale pour le prier de me donner un piquet qui pût protéger ma sortie : « Je vous donnerois cinq cents hommes, me ditil, monsieur, que je ne répondrois pas de vous. La garde qui descend et les piquets de renfort n'ont pas pu eux-mesmes sortir; on est occupé à prendre des mesures, il faut que vous ayez la bonté d'attendre. » J'aperçus, en elTet, M. de Vittenkof (1)^ commandant la force parisienne, travaillant avec son état-major au moyen d'assurer nostre retraite et nostre retour à r Ecole militaire.

On jugera aisément quelle devoit estre nostre position dans cet affreux moment; on nous forçoit de quitter le roy, dont la personne nous avoit esté confiée, pour le laisser entre les mains de gens qui y estoient placés, moins pour veiller à sa sûreté que pour s'assurer de luy. Et nous, cernés de toutes parts par une troupe de cannibales! Chacun de leurs cris estoit nostre arrêt de mort. On lisait sur le visage de MM. de l'état-major leur sollicitude et leurs embarras. Nostre sortie pouvoit estre suivie des plus grands malheurs, un coup de fusil parti par mégarde eût esté le signal d'une boucherie affreuse. M. le comte d'Hervilly (2), qui

(1) Le baron de Wittingliolï. inart'clial de camp, en 1770; lieutenant général, en 1791; commandant en chef des gardes nationales, en 1792.

(2) Louis-Charles le Cat dllervilly, né à Paris en 1755, servit pendant la guerre de l'Indépendance : colonel du régiment de Rohan-Soubise. en 178() : colonel commandant la garde constitutionnelle à cheval. 1791 : se distingua par son dévouement pendant les journées du 20 juin et du 10 août ; réfugié en Angle-

56 SOUVENIRS D'EDMr: DE LA Cil A PELU-:

commandoit la garde du roi, avoit prévenu qu'on eût à prendre les plus grandes précautions, parce qu'à la première insulte nous estions tous déterminés à la ven.i;er et à vendre cher le sacrifice de nos vies, que luy-mesme en donneroit l'exemple. Il ne faut que le connoitre pour sçavoir combien il estoit homme à tenir parole.

Toute la force armée estant enfin arrivée, on la disposa de manière à former une double haye au milieu de laquelle on nous fit placer et^ à cinq heures, nous sortîmes des cours du château et de l'hôtel de Goigny. Une nombreuse cavalerie ouvroit et fermoit la marche et les tambours ne cessèrent de Ijattrc jusqu'à nostre arrivée à TEcole militaire.

Au moment de nostre jonction avec la garde du roy restée à Ihôtel de Coigny, je fus rejoindre mon détachement qui formoit la tête de la colonne. Un peuple immense bordoit les quais et nous suivit à l'Ecole militaire, aux portes de laquelle nous trouvâmes un officier municipal, en écharpe et à cheval, qui nous en défendit l'entrée jusqu'après la lecture du décret de licenciement qu'il fit à haute et intelligible voix.

11 estoit temps que cette cruelle journée finit. Il me restoit encore un autre genre d'inquiétude : qu'estoit devenue ma femme depuis trois jours que je ne l'avois vue ny n'avois pu avoir de ses nouvelles? J'en estois occupé quand je la vis entrer chez moy avec trois ou

terre, en 1793 ; un de.s cliefs de la dé.sastreuse expédition de Quiberon. en 1795 ; blessé le Irt juillet 172.5; mourut à Londres de ses blessures, le 14 novembre suivant, et lut inhumé au cimetière de la vieille église Saint-Pancrace. (Aiiminire île la Noblesse, 1883, p. 156.)

quatre personnes qui avoient eu la bonté' de l'accomcompagner. Sa tendre sollicitude l'avoit porte'e à nous suivre, sa présence me procuroit la seule consolation dont je fus susceptible. Elle a este' mon bon ange dans toutes les circonstances critiques où je me suis trouva. Ce n'estoit pas assez de luy devoir mon bonheur, je devois aussi luy devoir la vie, comme on le verra dans la suite et, dans l'instant où j'escris. mille raisons me portent à trembler pour la sienne. Cette idée est affreuse; je laisse à ceux qui ont une âme sensible à juger de Tétat où doit estre la mienne.

Le lendemain de nostre retour à l'École militaire, nous reçûmes un advis de M. Pétion (1), maire de Paris, par lequel il nous prévenoit que le peuple murmuroit et que, si nous restions plus longtemps armés, il ne pouvoit garantir quelles en seroient les suites. Nous ne connoissions ny M. Pétion ny la garde nationale, nous ne connoissions que les ordres du roy que nous exécutâmes quand ils nous furent portés. Sur les trois heures ils arrivèrent, nous nous assemblâmes dans une cour intérieure, M. de Chantereine, colonel de la garde (2), nous lut la lettre du roy par laquelle

(1) Jérôme Pétion, (IToo y 17'.'4). avocat, maire de Paris, le 14 novembre 1791; après avoir excité la pojiulace de Paris, il n'eut pas l'énergie, ou peut-être la volonté de s'opposer aux massacres de Septembre. Rallié aux Girondins, mis hors la loi le 31 mai 1793, il erra en Normandie, en Bretagne, en Provence et en Guyenne. Un trouva son corps, à demi dévoré par les loups, aux environs de Saint-Emilion, le 20 juiu 1794.

(2) Louis Daiiois de Crancé, sieur de Clianlereine, cousin germain du général conventionnel de ce nom: lieutenant-colonel, commandant le bataillon de chasseurs du Roussillon, en 1789 et 1790; colonel du 1 ' régiment d'inlanterie, le 25 juillet 1791

Sa Majesté nous disoit que, satisfaite du zèle que nous avions porté au service de sa personne, elle nous conservoit nostre traitement et le logement à l'École militaire, pour ceux qui voudroient y demeurer, jusquà nouvel ordre et que les circonstances luy permissent de nous rappeler. Cette triste cérémonie achevée, chacun fut remettre ses armes au lieu indiqué.

Je me retiroy dans mon appartement où je trouvoy Mme la vicomtesse de Béranger (i) et ma femme qui y furent témoins, le moment d'après, de la scène la plus attendrissante. Mes gardes, après avoir remis leurs armes, me suivirent chez moy, se jetèrent, les larmes aux yeux, dans mes bras; les uns me tenoient embrassé, d'autres me baisoient les mains, d'autres estoient à mes genoux avec les marques du désespoir. Tous me renouvelèrent le serment de mourir pour leur roy, ils promirent aussi de ne pas s'éloigner de moy tant quïls pouroient estre utiles; ils m'ont tenu parole, plusieurs d'entre eux, le 10 août, scellèrent de leur sang leur attachement à leur maître.

Ma femme fut joindre son père à Versailles le lendemain. Je restoy encore deux jours à l'École miUtaire pour y régler les comptes de ma compagnie, signer les congés, etc.. J'aurois bien désiré y passer quelques jours de plus pour n'estre pas trop pressé

commanda une division de la garde constitutionnelle à pied. 11 se suicida, à la prison de l'Abbaye, le 22 août 4792.

(1) Probablement Marie-Thérèse Legendre de Vilmorin, mariée à Charles Béranger du Gua, appelé le vicomte de Béranger, maréchal de camp, en 4780; mort lieutenant général en

dans le choix d'un logement à Paris, mais, sur quelques advis que nous eûmes, ce n'eût pas esté prudent. M. le duc de Gossé, dont j'avois les deux fils avec moy, me fit proposer un logement dans son hôtel, en attendant que j'eusse pu m'en procurer un; je l'acceptoy. J'aurois pu aller habiter Versailles où ma famille estoit établie, mais je ne voulois ny ne pouvois m'éloigner du roy, par rengagement que nous en avions pris entre nous; je me bornoy à y envoyer mon fils que je rappeloy auprès de moy dès que j'eus trouvé à me loger convenablement. Un banquier de Genève otlroit dans les affiches de céder son logement pour six mois, je me rendis chez luy rue Saint-Sauveur; Pappartement me convint, nous fûmes bientôt d'accord. Il laissoit une femme de confiance pour avoir soin de ses meubles et effets; il me dit que je pourrois l'employer, si j'en avais besoin; il me fit le plus grand éloge de cette femme, éloge que son âge et sa figure ne pouvoient me rendre suspect. D'après ces assurances, je me livroy à elle, je luy donnoy toute confiance. La suite fera voir que je ne pouvois pas la plus mal placer.

Ainsi que je l'ay déjà dit, aucun officier de la garde supprimée ne dut quitter ny ne quitta Paris avant le 40 août. La plus grande partie des gardes y restèrent aussi; ceux de ma compagnie venoient me voir régulièrement, le point de ralliement estoit toujours dans les environs du château dans lequel se rendoient, tous les jours, les officiers qui avoient tous des billets d'entrée. Le roy nous fit simplement dire de n'y pas paroistre

60 SOUVEMliS D'EDME DE LA ClIATELLE

trop en nombre, surtout les festes et les dimanches; nous convînmes alors entre nous de certaines heures où quelques-uns de nous s'y rendroient, tandis que les autres se tiendroient dans les avenues ou dans le jardin des Thuilleries.

Après nostre licenciement, le roy ny la reine ne sortirent plus de Paris; leur promenade se borna à quelques tours dans les Thuilleries ou à accompagner M . le Dauphin dans un petit jardin appelé « Jardin du Dauphin », placé à l'une des extrémités; et encore furentils obligés de s'interdire cet innocent exercice pour se garantir de Tinsolence du peuple, qui ne respecta pas mesme cette étroite enceinte dans laquelle ils avoient bien voulu se circonscrire.

Tls avoient toujours à leur suite, dans leur promenade, quelques officiers de la garde nationale. Nous nous tenions aussi à portée, pour voler à leur défense, en supposant quelque insulte un peu grave de la part du peuple. Un jour que la reine estoit avec M. le Dauphin dans son jardin, elle eut tout à craindre de la fureur d'une bande de fédérés qui vouloient apparemment signaler leur arrivée à Paris par le plus grand des forfaits. Ce ne fut pas sans peine qu'elle put regagner le château, il fallut mesme tirer le sabre et frapper pour contenir et arrêter les plus mutins. La reine, depuis ce jour-là, ne sortit plus.

Il n'estoit pas de jour qu'il ne se formât des attroupements dans les environs du château, ils se dissipoient à l'entrée de la nuit. Le 20 juin, ils s'annoncèrent d'une manière plus sérieuse. Dès les quatre

heures du matin on rappela dans tout Paris. Rendus chez le roy, nous y apprîmes que le peuple s'armoit dans les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau. Personne n'ignore les e'vénements de cette journée, à jamais la honte du peuple françois. Cette horde de régicides, sous la conduite du monstre Santerre (1), se porta, sur les trois heures, chez le roy qui voulut seul s'exposer à la fureur de son peuple. Nous étions environ trois cents autour de luy; il nous fit d'abord inviter à nous éloigner du château et enfin, à plusieurs reprises, il nous en fit signifier Tordre. Plusieurs de nous y rentrèrent, confondus dans la foule des brigands et armés de piques. Les scélérats, après avoir, avec une pièce de quatre qu'ils avoient montée exprès, enfoncé la porte de Tappartement du roy, s'y précipitèrent comme un torrent. L'air calme de Sa Majesté contint leur fureur et leur en imposa encore cette fois. Le roy avoit à côté de luy Madame ÉUsabeth qui ne le quitta pas, elle estoit appuyée sur le bras de M. de Marsilly (2), capitaine de la garde et qui, s'estant trouvé par hasard chez le valet de chambre de service, avoit ignoré l'ordre qui avoit esté donné de se retirer. Le grand caractère de Madame Elisabeth ne l'abandonna pas dans ces affreux moments. Un furieux

(1) Claude Santerre, (1743 f 1808). brasseur du faubourg Saint- Antoine ; commandant la garde nationale en 1792; général, commandant l'armée républicaine en Vendée, en 1798.

(2) Augustin-Armand Guérin, chevalier de Marsilly, ancien lieutenant des Cent Suisses, maréchal de camp pour retraite, en 1791, puis capitaine de la garde constitutionnelle à pied. (Mémoires de Campan, chap. xi, p. 226, et Mémoires de Bertrand de Molleville, t. II, chap. ii, p. 12.)

62 SOUVK.MIIS D'KDME DK LA CHAPELLE

s'avance, lève le bras sur elle : « C'est Madame Elisabeth, crie-t-on. ce n'est pas la reine f » — « Pourquoi le désabuser? Je la sauverois peut-estre. »

Tout ce qui estoit encore honneste à Paris fut dans la consternation; le trône fut avili au point quà la place du bandeau royal on osa mettre le signe de l'ignominie et du mépris, le bonnet rouge, sur la tête du plus infortuné des rois. M. Maurice (1), envoyé des États-Unis, que je vis le mesme soir dans une maison où il y avoit beaucoup de monde, et jusqu'à cette époque zélé partisan de la Révolution, dit en entrant : « Les François viennent de perdre leur liberté et de montrer qu'ils n'en sont pas dignes ! »

Cette journée ne préparoit que trop à celle du dO aoust. Le peuple n'estoit pas encore à la hauteur où on le vouloit, on n'avoit pu le porter qu'à tenter le crime et on désiroit qu'il le consommât. Chaque jour, despuis le 20 juin jusqu'au dO aoust, fut marqué par des mouvements combinés ou préparés. Les attroupements se multiplioient; partout on rencontroit des « motionneurs » montés sur des chaises, prêchant la morale la plus abominable; les placards les plus détestables tapissoient impunément les rues. Malheur à celuy qui auroit osé les soustraire à la barbare curiosité du peuple ! Des gens estoient payés pour observer l'effet qu'ils produisoient; au moindre signe d'improbation, on estoit arrêté. Les écrits les plus incendiaires circu-

(1) Gouverneur Morris, ministre jilénipotentiaire des Etats- Unis d'Amérique. Gouverneur était son prénom. Ses Mémoires et sa Correspondance ont été publiés en 1841, 2 vol. in-8°.

liEUGEUAC — PARIS (1780-1792' 63

laient partout. Le peuple, qui s'estoit approprié l'allée des Feuillants (1), s'estoit interdit l'entrée des ïhuilleries, qu'il baptisoit du nom de « Jardin de Coblentz », par le moyen d'un ruban tricolore qu'il avoit tendu dun bout à l'autre de cette allée. Par cette allée, qui ne désemplissoit pas, il se portoit tantôt à r'As5eml)lée nationale, tantôt au château, d'après limpulsion qui lui estoit donnée, et chaque mouvement de ces cannibales estoit sans cesse accompagné de hurlements affreux qui, à chaque instant, portoient dans l'àme du roy et de la famille royale la terreur et l'effroy. J'en ay vu souvent les marques sensibles chez la reine et chez les dames qui avoient l'honneur de l'approcher.

Nous nous tenions presque constamment au château ou dans les environs; la plupart de nous, beaucoup trop connus, ne pouvoient s'y rendre que sous un déguisement et en évitant avec soin le Palais Royal ou autres lieux publics, seuls moyens pour n'estre pas insultés. Nous y avions déposé chez un de nos camarades, qui y avoit son logement, quelques habits et nos armes qui furent, le 10 aoust, la proie des flammes ou des brigands.

Je ne dois pas oublier qu'à la mesme époque, après avoir diné au Garde-Meuble avec M. le baron de Pontl'Abbé (2), commandant l'infanterie de la garde du roy, nous nous rendîmes au château par l'allée des

(1) L'allée des Feuillants est celle qui longe actuellement la rue de Rivoli.

(2) Jean-Georges-Claude Baude, baron de Pont-rAbbé, marié à Marie-Louise Tliierry do Ville-d'Avray. Marécbal de camp, commandant la garde constitutionnelle à pied.

6i SOUVENIilS D'KOMF DE LA CHAPELLE

Feuillants, comme le chemin le plus court; à peine pouvoit-on passer, tellement il y avoit du monde Arrivés au milieu de l'allée, deux gardes de ma compagnie, passant à côté de mov, me laissèrent voir, sans en rien dire, leurs mains teintes de sang; ils paroissoient émus. L'instant d'après, nous apprîmes la catastrophe qui venoit d'arriver à M. d'Espreménil (1) que mes deux gardes avoient aydé à soustraire à la fureur du peuple. J'appris le lendemain, dans une maison, qu'un Jacohin, qui y avoit dîné, avoit dit que M. de Pont-FAbbé et moy avions esté bienheureux la veille de n'avoir esté reconnus qu'au moment où nous sortions des Thuilleries, et que nous avions bien fait de n'estre pas tentés de faire un second tour dans l'allée des Feuillants. J'en advertis M. de Pont-l'Abbé qui se le tint pour dit, pour n'y plus passer ainsi que moy.

Quelques jours après, nous eûmes encore une alerte à la pointe du jour, causée par un gros rassemblement qui se faisoit encore dans les faubourgs. Nous nous rendîmes sur-le-champ au château où toutes les gardes

(1) Jean-Jacques Diival d'Espreménil, (1T4G f 1T94), conseiller au Parlement rie Paris, député de la noblesse do Paris aux Etals généraux en 1789; arrêté au Havre sur la fin de 1793, il lut condamné à mort le 21 avril 1794 et exécuté le lendemain. Ennemi acharné de la reine et du pouvoir royal, après avoir poussé à la Révolution, il fut surpris par la violence du mouvement qu'il n'avait pas prévu et s'opposa systématiquement, jusqu'à la fin de l'Assemblée, avec une violence maladroite, à toutes les mesures qu'elle prit. Type accompli du parlementaire frondeur et révolutionnaire par esprit de corps, il fit son meà cnlpn, mais trop taid. Il était beau-frère du baron de Batz. le célèbre conspirateur royaliste.

furent doublées, nous fûmes prier le roy d'en faire la revue, cette démarche ne pouvant que produire un bon effet. Il avoit, ce jour-là, une fluxion qui le faisoit beaucoup souffrir, il ne put sortir que sur les onze heures, il fit la revue de ses troupes et passa dans tous les rangs, tenant par la main Mgr le Dauphin. Il y eut des cris de « Vive le roi ! » et plusieurs cris de ^ Vive la Nation! » Un sous-lieutenant de canonniers osa crier : « Point de rois, mort aux tyrans ! » au moment où le roy passoit près de luy. Le roy détourna la tête. Cet homme ou, pour mieux dire, ce monstre fut arrêté sur-le-champ; je l'aperçus élevant les mains et implorant la force de la loy. Le mesme soir, il fut mis en liberté, et ceux qui lavoient saisi furent dénoncés à l'Assemblée comme auteurs de l'assassinat d'un brave patriote.

Tout annonçoit qu'un grand coup se préparoit. La licence du peuple ne connaissoit plus de bornes et, bien loin de chercher à la réprimer, on ne cessoit de luy prêcher qu'il pouvoit tout oser impunément. On l'avoit conduit par degrés, et de crime en crime, à commettre le plus grand de tous ou, du moins, à en estre le tranquille spectateur. Quels moyens prenoit-on pour le prévenir? Aucuns.

A quoy pouvoient servir les efforts de quelques sujets fidèles à qui l'usage des armes était interdit! Les gardes suisses, quelques grenadiers de la garde nationale, quatre cents personnes environ qui, au moindre signal, se rendoient au château, et ce qui restoit à Paris de la garde supprimée, estoient l'unique ^orce

sur laquelle le roy pût compter pour repousser les efforts de cette masse de brigands armés contre luy. Et cependant, vingt mille royalistes estoient encore à Paris, mais comment les réunir? Le glaive estoit suspendu sur la tète de nostre infortuné monarque. On le voyait, on en gémissoit, mais on ne fit rien pour le détourner; tout se borna à quelques faibles tentatives, quelques projets en l'air, dans lesquels on fut toujours arrêté par la difficulté et les dangers de Texécution. Et, assurément, ce n'estoit pas le moment de les calculer, mais il falloit à la tête un grand caractère, un homme connu, dont le nom et la réputation inspirassent de la confiance. Cet homme ne se trouva pas ou. du moins, ne se présenta pas.

M. le comte de La Tour du Pin de Chambly (1) m'avoit fait part, il y avoit quelque temps, d'un projet de contre-révolution qu'il avoit conçu et auquel il travailloit. Son plan me parut inexécutable par le concours des moyens qu'il falloit employer, dont plusieurs estoient au moins incertains. Le noyau de ce projet devait estre à Cambrai. Après quelques conversations que nous eûmes ensemble sur cet objet, il se détermina, non pas à renoncer à son projet, mais à changer ses batteries. J'avois esté quelque temps sans le rencontrer, il ignorait ma nouvelle demeure, quand, un matin, dans les premiers jours de juin, comme j'en-

(1) Il faut probablement l'identifier avec René-Cliarles-François, comte de la Tour-Chambly, ancien colonel du régiment des Grenadiers royaux de Bourgogne, guillotiné à Paris le 7 juillet 1794.

trois chez M. l'évéque d'Avranches (1), j'entendis quelqu'un demander au portier s'il sçavoit où je logeois; je reconnus M. de La Tour du Pin qui me cherchoit, me dit-il, depuis plusieurs jours, ayant à me parler d'affaires.

II faisoit beau, nous fûmes sur les boulevards. « J'ai toujours mon affaire dans la tête, me dit-il, mais mon plan est changé. C'est le roy seul qu'il faut chercher à sauver dans ce moment, en le sauvant nous sauvons la monarchie; il n'y a pas un moment à perdre, toutes nos batteries sont prêtes, nous disposons de dix mille hommes, tous bien prononcés et bien dévoués à la bonne cause, mais nous avons à nous occuper du moment et de la manière dont nous les ferons agir. Il faut nommer des commandants et des capitaines propres à les bien conduire; nous allons, en conséquence, former un comité de cinq personnes pour y travailler, et nous avons jeté les yeux sur vous pour estre un des cinq. » Il falloit plus de moyens et d'expérience que je n'en avois pour une place aussi délicate; d'ailleurs, appartenant plus essentiellement au roy, ne pouvois-je pas le compromettre pour peu que le secret vint à s'éventer? Motivant donc mon refus sur cette dernière considération, je lui adjoutay que, quoique je ne pusse pas estre en nom dans cette affaire, je ne désirois pas moins en connoistre et en suivre les détails pour agir de concert, que nous avions encore huit cents gardes à Paris sur lesquels on pouvoit compter. Nous

(1) Pierre-Augustin Godard de Belbeuf.

68 SuUVEMl'iS D'EUME DE LA CHAPELLE

nous quittâmes avec promesse de nous revoir le plus souvent possible et. au moins, toutes les fois que nous aurions à nous communiquer quelque chose.

Un projet de cette importance ne pouvoit réussir qu'autant qu'il seroit sagement et secrètement conduit; je n'en parloy qu'à M. de Chantereine, colonel de la garde du roy, qui m'avoit amené à cette confidence par une à peu près semblable qu'il m'avoit faite. Il approuva fort ma conduite mais m'adjouta, ce que j'avois déjà pensé, que dès qu'on se partageoit pour travailler à plusieurs projets de contre -révolution, aucuns n'auroient leur exécution. 11 falloit un point central où toutes les forces se réunissent, il falloit pour cela se dépouiller de tout intérêt personnel et ne voir que celuy de la cause qu'on vouloit servir, il falloit s'oublier soy-mesme et mettre de côté tout esprit de parti ou de prétention.

Cependant l'orage se formoit et estoit prêt à éclater. Ce n'estoit plus un plan combiné de contre-révolution dont on devoit s'occuper, mais de s'assurer du plus grand nombre de royalistes possible, de leur assigner des rendez-vous et de bien faire diriger leurs mouvements au moment où l'orage éclateroit et qu'il faudroit qu'ils agissent.

Je vis M. de la Tour du Pin quelques jours après, e Tout va à souhait »^ me dit-il. — « Tant mieux, répondis-je, car cela presse et tout se réduit aujourd'hui à quatre choses : des hommes, des armes, un bon choix d'officiers et des moyens sagement préparés pour estre instruit à temps. Mais^ je vous le répète, il

n'y a pas un moment à perdre. » Je revis plusieurs fois depuis M. de la Tour du Pin; toujours la mesme confiance dans les moyens. Enfin, le 8 août, m'estant transporté chez luy. il m'assura que tout estoit disposé et qu'au premier signal il estoit convenu qu'on se rendroit aux Champs-Elysées où se feroit le rassemblement, et que tous les moyens estoient pris pour s'assurer qu'on seroit instruit à temps.

Si, en effet, il fût arrivé dix mille liommes armés aux Champs-Elysées^, et tous bien prononcés comme l'eussent esté ceux qui s'y seroient rendus, il est probable que cette affreuse journée auroit eu une issue bien différente. Ce projet eut le sort de tous les autres. Je n'ai pas vu depuis M. de La Tour du Pin et n'ay pu sçavoir ce qui en avoit empêché l'exécution. Quelques gardes, qui avoient esté avertis, se rendirent aux Champs-Elysées et devinrent les premières victimes; ils furent arrêtés et massacrés. Un moment plus tôt mon fils, qui s'y rendoit de son côté, eût éprouvé le mesme sort. J'y passoy moy-mesme deux fois à des heures différentes, je n'y aperçus rien qui eût l'air d'un rassemblement. M. de la Tour du Pin s'estoit exagéré ses moyens, ou ils avoient esté bien mal concertés; mais, en supposant que l'arrestation des gardes et de quelques autres personnes qui estoient avec eux eût fait sentir la nécessité de prendre d'autres mesures, les dix mille hommes sur lesquels on devoit compter, au moins à Paris, se seroient trouvés ailleurs; mais on ne les vit nulle part ou en si petit nombre qu'ils furent perdus dans la foule, sans

rendre aucun service. Et, en effet, quels services pouvoient rendre, en pareille circonstance, des estres isolés?

L'attaque devait avoir lieu le 9 août, nous passâmes [la journée] entière dans les cours du château ou chez M. de Pont-l'Abbé, qui y avoit un logement au quatrième; nous vîmes, pour la dernière fois, à la messe, le roy, la reine, Madame Royale et Madame Elisabeth. Nous fûmes prévenus, sur les neuf heures du soir, que tous les rassemblements s'estoient dissipés et qu'il n'y avoit rien à craindre pour la nuit; nous estions tous réunis chez M. de Pont-l'Abbé, on nous avoit fait dire sur le soir de ne nous tenir ny dans les cours, ny dans les appartements du château attenants àceluydu roy; nos seules armes estoient nos épées et quelques pistolets dont nous ne pouvions faire aucun usage où nous estions. Nous en fîmes même l'observation à M. de Pont-l'Abbé et que peut-estre, dans l'état des choses, serions-nous placés d'une manière plus utile, au moment de l'attaque, dans les environs du château, à la tête de nos gardes qui y estoient tous rassemblés. On ne statua rien pour l'instant; M. de Pont-l'Abbé nous dit qu'il croyoit que ceux qui seroient bien aises de se retirer et de s'aller reposer pouvoient le faire sans inconvénient, pourvu qu'ils se tinssent prêts à revenir à la première alerte. Plusieurs de nous se retirèrent; je n'avois pas vu mon fils de la journée — je l'avois passée entière au château, — je fus du nombre de ces derniers.

En me retirant chez moy, je montoy au club poli-

tique, au Palais Royal (1), dontj'estois membre depuis un an. Il estoit dix heures, j'y trouvoy beaucoup de monde, entre autres MM. les comtes du Roure, de Montmorin (2) et de Béranger (3) qui s'accordèrent tous à me dire qu'ils estoient instruits qu'il y auroit du tapage dans la nuit^ qu'on battroit la ge'ne'rale et qu'on sonneroit le tocsin, mais que ce seroit dans les boutiques et non sur le château que le peuple se porteroit.

Rendu chez moy, je me jetoy sur mon lit; réveillé sur les deux heures par le bruit des tambours, je me levoy, et mon fils et moi sortîmes. Un morne silence régnait dans les rues où l'on voyoit seulement quelques personnes armées aller et venir. Arrivés sur la place du Carrousel où il se faisoit déjà des rassemblements, mon fils, qui n'avoit pas de billet d'entrée pour le château, prit le chemin des Champs-Elysées. Je ne le revis plus de la journée.

Je me présentoy à la porte du château, ne me doutant pas que mon entrée put souffrir la moindre difficulté; j'ignorois que le roy, ou quelqu'un en son nom, avoit fait donner l'ordre, sur les onze heures du soir, de n'y plus laisser entrer personne de ceux mesme qui avoient des cartes d'entrée. Je n'ay jamais pu sçavoir quel avoit esté le motif de cet ordre, mais, ce qu'il y a de vray, c'est qu'il fut tellement bien exécuté que,

(1) Sans doute le cUib des Feuillauls, appelé le club monarchique.

(2) Il s'agit sans doute d'Arinand-Marc, comte de Montmorin- Saint-Hcrem, (1765 Y 1797), ministre des aflaires étrangères, de 1787 à 1791, massacré à l'Abbaye le 2 septembre 1792.

iji) M. de Béranger. vVoir plus haut la note p. 44.)

quelques tentatives que je pus faire, je ne pus jamais obtenir d'entrer, quoique m'estant présenté à toutes les portes avec ma carte d'entrée. Je revins souvent à celle où estoient les Suisses^, j'insistoy auprès de celuy qui estoit en sentinelle, je ne pus rien obtenir de luy, quoyqu'il parût peiné d'estre obligé de me refuser. Plusieurs personnes se présentèrent après moy et essuyèrent le mesme refus.

J'avois eu la précaution de me vAtir, autant que je Favois pu, en sans-culotte. A l'aide de ce déguisement, j'espérois n'estre pas reconnu, je le fus cependant, dans mes différentes allées autour du château, par deux femmes qui me désignèrent au peuple. Je vis assez à temps le petit mouvement que cela faisoit pour avoir celuy de me jeter dans la foule où je me perdis bien vite; j'y trouvoy quelques gardes avec lesquels je me rendis aux Champs-Elysées par le quay. J'ignorois ce qui s'y estoit passé et j'espérois y trouver un rassemblement; il n'y avoit pas une àme.

Après y avoir resté une demy-heure à attendre, n'y voyant arriver personne, nous revînmes sur nos pas; arrivés vis-à-vis le Pont Royal, nous rencontrâmes quelques officiers de la garde désolés, ainsy que moy, de n'avoir pu pénétrer au château. Nous formions un petit groupe qui fut bientôt observé, nous en sentîmes le danger et nous [nous] séparâmes., après nous estre donné rendez-vous sur le Carrousel, auprès du bataillon des Marseillois, placé vis-à-vis la porte d'entrée de la cour des Suisses, où nous imaginâmes que se porteroit la force de l'attaque.

Je retournoy encore aux Champs-Elysées avec un officier de la garde, nous n'y trouvâmes personne, et je n'esperoy plus rien du rassemblement dont m'avoit bercé M. de La Tour du Pin. Je me déterminoy alors à retourner au Carrousel par la rue Saint-Honoré.

En passant vis-à-vis le Garde-Meuble, je montoy chez M. de Laroque. Il venoit de se lever et se doutoit si peu de se qui se passoit qu'il me dit, d'un air riant et rassuré, en l'abordant, qu'il avoit passé la soirée de la veille avec des gens bien au courant de tout et que, soit dans Fintérieur, soit dans l'extérieur, les affaires prenoient la meilleure tournure. Et c'est ainsi qu'on a toujours cherché à se faire illusion f « Vous êtes si mal instruit, luy dis-je, que dans ce moment toutes les avenues du château sont hérissées de troupes et de canons et vous ne serez peut-estre pas une heure à en entendre l'explosion . » M. Thierri, le fds (1), entra et me proposa de venir avec moy; nous rencontrâmes son père sur l'escalier qui ne se doutoit de rien, pas plus que M. de Laroque.

Nous trouvâmes le château cerné de toutes parts; nous fîmes de nouvelles tentatives pour y entrer, mais sans succès. Nous nous portâmes près du bataillon des MarseiUois (2), je n'y trouvoy aucun de ceux que j'y

(1) Armand Thierry de Ville-d'Avray (1773 f 1844), baron, puis vicomte de Ville-d'Avray, a titre personnel, en 18:25. Premier valet de chambre en survivance de Louis XVI, puis premier valet de chambre de Louis XVIII, intendant du Garde-Meuble chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur, marié à sa cousine Sophie-Justine Delatour, dont postérité actuelle.

(2) Le bataillon des volontaires de Marseille arriva à Paris le 30 juillet 1792, fort de 51H hommes et de trois canons. Il joua

cherchois. D'ailleurs, il estoit difficile de se reconnoistre par la quantité de peuple qui entouroit ce bataillon dans lequel il mettoit ses espérances, et, en effet, ce furent les Marseillûis ou des brigands venus de Provence, sous le nom de Marseillois, qui, les premiers, attaquèrent le château. Ils avoient trouvé le moyen d'y introduire la veille trois ou quatre des leurs qui, sur un signal convenu, ayant tiré à poudre sur le peuple, luy persuadèrent que c'estoient les gardes suisses qui, les premiers, avoient tiré et engagé l'affaire.

Je ne m'étendroy pas davantage sur les suites de cette cruelle journée. Les détails n'en sont que trop connus. Au milieu d'une grêle de balles et de boulets, M. Thierri et moy regagnâmes le Garde- Meuble (i); d'autres personnes se réfugièrent à l'hôtel de Tlnfantado (2), dans la mesme rue et vis-à-vis. Une foule immense de brigands s'y porta, heureusement il s'y trouva une issue par derrière, par laquelle purent s'évader ceux qui s'y estoient réfugiés.

Pendant qu'une partie de ces cannibales fouilloient l'intérieur de l'hôtel, celle qui estoit restée dans la rue égorgeoit impitoyablement ceux que leur mauvois génie y conduisoit. Placés derrière les vitres du Gardeun rôle capital dans la journée dn 10 août. La plus grande partie des volontaires n'étaient ni Marseillais, ni Français, c'étaient des bandits étrangers.

(1) Le Garde-Meuble est aujourd'hui le ministère de la marine. Il fait face, sur la rue Saint-Florentin, à l'ancien hôtel de i'Infantado. '

(2) L'hôtel de l'Infantado est actuellement l'hôtel Rothschild, 2, rue Saint-Florentin. Il était occupé, en 1792, par l'ambassade de Venise.

Meuble, nous apercevions souvent les têtes tournées de notre côte' avec des gestes menaçants et qui nous annonçoient assez tout ce que nous avions à craindre. Heureusement que quelques coups de fusils, tirés sur la place Louis X\', leur fit abandonner, pour l'instant, leur projet contre le Garde-Meuble pour se porter du côté d'où venoit le bruit. Les passages libres, je m'affubloy d'une mauvoise redingote que me prêta un domestique et regaignoy mon logement, où je retrouvoy mon fils qui nestoit pas moins inquiet sur mon sort que je Testois sur le sien.

L'hôtel où je logeois avoit plusieurs locataires, tous gens avec lesquels j'aurois pu former quelque société; j'en avois toujours esté détourné par la gouvernante dont j'ay déjà parlé, qui estoit mal avec tous et qui me les avoit peints sous des couleurs à m'ôter toute envie de les voir. Un de ces locataires estoit un ancien chevalier de Saint-Louis; il fit demander à me voir le lendemain matin et il me dit, en m'abordant, qu'il avoit cru, dans mon intérêt, devoir ne pas perdre un instant à me prévenir que j'estois très suspect et, comme tel, dénoncé dans le quartier, qu'il seroit prudent àmoy de m'en éloigner et de chercher un gîte ailleurs, en attendant que les barrières fussent ouvertes et que je pusse m'éloigner de Paris. Il s'ofi'rit mesme à m'en chercher un dans la journée, sentant bien le danger qu'il y auroit à ce que je parusse dans les rues. J'acceptoy son oilre.

Le portier de l'hôtel où je logeois monta aussi chez moy; je me Testois attaché par quelques libéralités.

Cet homme, patriote enragé et qui, avec sa pique, a voit fait ses preuves la veille, n'estoit cependant pas de'pouillé de tout sentiment d'humanité; il estoit, mieux que personne, instruit des dangers que je pouvois courir, il venoit m'en prévenir et m'ofTrir les moyens qui dépendroient de luy. « Si je puis décider, me dit-il, un frère que j'ay à vous recevoir avec votre fils, il a une petite boutique de savetier dans le fond de laquelle est une petite chambre où vous ne serez pas, à la vérité, à votre aise, mais je pense que vous y serez plus en sûreté que partout ailleurs. » Ma position ne me laissoit pas de choix, je mabandonnoy donc aux soins de cet homme, en supposant cependant que les démarches du chevaher de Saint-Louis ne pussent pas me procurer, avec un peu plus de commodité, la mesme sûreté. Ils coururent inutilement l'un et l'autre, toute la journée, sans trouver personne qui osât hasarder de me recevoir chez luy. Ma position estoit d'autant plus fâcheuse que, d'un instant à l'autre, je pouvois estre arrêté. L'espoir d'une récompense, proportionnée au service, n'avoit pu mesme déterminer le frère du portier.

Je n'avois aucunes nouvelles de ma femme qui estoit à Versailles; j'avois trouvé le moyen de luy faire parvenir un billet où je luy mandois, sur toutes choses, de ne pas venir à Paris et d'estre tranquille sur ce qui pouvoit me regarder, que, dès que les portes seroient libres, j'en profiterois pour aller la rejoindre. Ma bonne étoile voulut qu'elle fût mieux instruite de ma position que je ne le pensais et, le

i2 au matin, je la vis entrer chez moi, déguisée et suivie de son cuisinier. <i Je viens te sauver! » me dit-elie en se jetant dans mes bras.

Je ne rendrois que faiblement les sensations que j'éprouvay en la voyant. La première fut de craindre que cette démarche hardie ne la compromît. Elle me fit part du projet qu'elle avoit et qui, heureusement, nous réussit; ce fut de sortir de Paris à Payde du laissez-passer de son cuisinier, sur lequel on n'avoit pas mis le signalement^ et, pour éviter toute surprise, d'aller à Versailles par un chemin opposé à celui qu'elle avoit suivi en se rendant à Paris. Il n'y avoit pas un moment à perdre, ma femme envoya son fils chez une de ses amies, avec prière de le garder jusqu'au lendemain, [ajoutant] qu'elle viendroit le chercher par les mesmes moyens qu'elle employait pour moy, et nous ne tardâmes pas à partir.

11 eût esté imprudent d'emporter quelques effets avec nous, surtout des papiers ; je laissay tout sous la surveillance et sous la garde de la gouvernante dont j'ay déjà parlé; je luy fis cacher soigneusement dans une malle de son maître mes effets les plus précieux et tous mes papiers. Je devois les croire en sûreté et ils l'auroient esté, si cette fille ne les eût elle-mesme dénoncés aux commissaires et aux gens armés qui vinrent, deux heures après mon départ, pour m'arrèter, et qui, estant revenus la nuit d'ensuite, ne se retirèrent qu'après avoir soigneusement fouillé les réduits les plus cachés de l'hôtel où je logeois. Je l'appris par un exprès qu'on m'envoya à Versailles, qui m'instrui-

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