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sit du sort de mes efTets et papiers, confiés aux soins de la gouvernante et livrés par elle; il m'adjoula que, sur l'aperçu de quelques uns de ces papiers, il avoit esté dit qu'il y avoit plus de preuves qu'il n'en falloit.
Quelque sensible que je fusse à la perte de mes papiers surtout, je ne crus pas prudent de me permettre aucunes démarches pour les réclamer; j'avois à m'hahituer aux sacrifices.
Ma femme, soubliant toujours pour les autres et ne calculant ny la fatigue ny le danger, fut, le lendemain de mon arrivée à Versailles, chercher son fds qu'elle eut la satisfaction de ramener par les mesmes moyens qu'elle avoit employés pour moy.
Jestûis hors de Paris, sans estrc pour cela hors de tout danger. Jestois arrivé chez moy sans que personne m'y vît entrer ; je ne me montrois pas, c'estoit la seule précaution que je pusse prendre pour l'instant.
Au bout de deux jours, nous fûmes prévenus qu'on alloit mettre les scellés sur l'hôtel que nous habitions, le mesme où M. Thierri nous avoit logés. Nous fûmes mesme advertis que nous n'avions pas un moment à perdre pour en retirer tous nos effets et pour nous procurer un autre logement.
Le pauvre M. Thierri avoit esté arrêté et paya de son sang, le 2 septembre et par la mort la plus cruelle, son attachement pour son maître.
Nous parvînmes à nous loger le mesme jour: le hasard nous procura tout ce que nous pouvions désirer du côté des commodités et de l'agrément. Je n'en jouis pas longtemps. Le soir mesme du jour de nostre entrée dans nostre nouvelle demeure, je reçus un advis de Paris, par quelqu'un qui me fut envoyé exprès, pour me prévenir qu'il avoit esté fait une nouvelle visite chez moy, qu'en sortant on avoit entendu dire aux commissaires que, d'après quelques renseignements qu'on avoit eus, je devois estre à Versailles, qu'on m'y trouveroit bien. On fmissoit par me conseiller de ne pas perdre un moment pour me mettre en lieu de
sûreté, mexiiortant, sur toutes choses, à ne pas rester logé avec les miens.
La niepce de mon hôte, femme galante, mais dans les meilleurs principes, c'est-à-dire royaliste bien prononcée, voyant mon embarras, fut mon ange tutélaire. Dans ce moment, elle avoit une intrigue avec un jeune militaire, absent alors; une petite chambre à un quatrième leur servoit de rendez-vous, elle me pria d'en disposer et s'offrit à m'y accompagner; je n'hésitoy pas à accepter. Ma femme, quelque chose que je pusse faire, voulut à toute force partager ma prison. Les soins de cette chambre estoient confiés à une vieille duègne; elle y servoit le couple amoureux, elle voulut bien y servir le couple infortuné. Elle avoit d'abord parue elfrayée, mais quelques assignats diminuèrent ses craintes et nous respondirent de sa discrétion.
A peine avions-nous passé huit jours dans ce triste réduit que nous fûmes advertis que, sur des propos de quelques voisins, il estoit à craindre que nous ne tardassions pas à y estre découverts. Nouvel embarras, dont la niepce de nostre hôte, aydée de quelqu'un de sa connaissance, nous sortit encore.
Un homme d'un certain âge, aussi scélérat qu'on le croyoit honneste, officier dans la maison de Madame Elisabeth, aux libéralités de laquelle il de voit l'aisance dont il jouissoit, avoit une petite maison et un jardin à un demy-quart de lieue de Versailles. Il estoit seul avec une gouvernante et cherchoit à louer une partie de la maison, qu'il n*hal>it )it pas, avec l'agrément de la promenade dans son petit jardin, clos de murs.
D'après la réputation de cet homme, on crut sa maison plus propre à me mettre en sûreté que toute autre; on luy parla, tout fut liientost convenu et, dès le mesme soir, nous nous rendîmes à nostre nouvelle demeure; car ma femme persista toujours à vouloir partager ma solitude; elle y lit venir sa femme de chambre et son enfant et nous y établîmes nostre petit ménage.
J'avois de fréquentes conversations avec mon nouvel hôte que j'engageois souvent à dîner avec nous; je le voyois surtout fort occupé de sçavoir qui j'estois. Il croyoit se rappeler m'avoir vu au château. Cette curiosité de sa part auroit peut-estre dû me faire tenir sur mes gardes; cependant, l'azyle qu'il me donnoit et ce que je luy supposois d'attachement pour Madame Klisal)eth, sa bienfaitrice, ne me firent pas trouver d'inconvénient à luy dire qui j'estois.
Je ne fus pas longtemps à m'apercevuir que cet homme estoit un scélérat hypocrite, peu adroit d'ailleurs et facile à tromper. Je changeoy alors de batterie avec luy, j'eus quelquefois l'air d'abonder dans son sens; par ce moyen j'estois instruit de tout ce qui se passoit au club et de toutes les motions atroces et extravagantes qui se faisoient, auxquelles il paroissoit applaudir.
Cet homme, simple perruquier autrefois, avoit appartenu ensuite à Mme la princesse de Guéméné qui, après l'avoir comblé de biens et marié à une de ses filles [de service], l'avoit placé chez Madame Elisabeth dont il estoit pensionné. On ne se fait pas l'idée
combien cet homme jouissoit de les sçavoir malheureuses l'une et l'autre.
Il m'entretenoit souvent des dangers que je luy ferois courir, s"il tardoit plus longtemps à me déclarer à sa section, il cherchoit à m'alarmer. Quel estoit son but? De me soutirer [de l'argent] et de me faire payer sa discrétion. Je pavois déjà son logement quatre fois plus que sa valeur, sans compter les douceurs qu'il trouvoit avec moy; il avoit donc intérêt à me garder chez luy. J'y estois sous un autre nom que le mien; je ne sortois pas; si je venois à y estre découvert, je devois passer pour un malade attaqué de la poitrine, qu'on avoit soumis à l'usage du lait. J'aurois donc dû m'y croire en sûreté; un petit événement, qui n'eut cependant aucunes suites fâcheuses, me prouva le contraire.
Un matin, sur les neuf heures, mon hôte et sa gouvernante se trouvant absents, nous entendîmes sonner et aperçûmes, par derrière les vitres, une vingtaine d'hommes armés. Les larmes vinrent sur le champ aux yeux de ma femme; elle ne douta pas que je ne fusse perdu; je n'estois pas moy-mesme très rassuré.
Son premier mouvement fut de m'engager à m'évader par les murs du jardin. Ce jardin donnoit dans d'autres où travailloient constamment des jardiniers que je sçavois estre des iiatriotes enragés. C'eust esté tomber de Charybde en Scylla. J'eus bientost rassemblé mun conseil. J'estois encore en bonnet de nuit, je me jetoy dans mes draps, ma femme s'assit à côté de mon lit. Sa femme de chambre fut ouvrir toute tremblante;
les satellites, qui s'en aperçurent, cherchèrent à la rassurer. Ils luy demandèrent ensuite s'il y avoit quelqu'un de caché et s'il y avoit des armes. Sur sa response qu'elle n'en sçavoit rien et que le maître de la maison n'y estoit pas, ils commencèrent leurs recherches et, de la cave au grenier, ne laissèrent rien à visiter que la chambre où j'estois avec ma femme et que, par le plus grand des bonheurs, ils n'aperçurent pas, ou dans laquelle probablement ils crurent estre entrés; car ils ne firent pas mesme grâce au jardin, jusqu'à faire passer dans un petit carreau de pois où a])solument quelqu'un auroit pu se tenir caché.
On sentira aisément combien je dus me sentir soulagé quand je les sçus partis. Je devois assurément bien croire qu'une Providence veilloit sur moy. Ce fut la première réflexion de ma femme dès qu'ils furent sortis.
J'estois dans ma solitude, le jour de cette afi'reuse tragédie dont Versailles fut le théâtre. Ma femme alloit, de temps en temps, y passer la journée avec son père; le hasard fit qu'elle y fut le jour où dévoient y arriver les prisonniers d'Orléans. Il suffira de sravoir que M. le duc de Brissac estoit du nombre pour se persuader combien je devois estre tourmenté de cette arrivée.
J'estois seul chez moy, sur les trois heures, occupé à escrire, quand je la vis rentrer avec un visage tellement eff'rayé que j'eus peine à la reconnoistre. « Vous voilà de retour de bien bonne heure », luy dis-je, « qu'y a-t-il donc de nouveau? » et, sans luy laisser le
temps de respondre : « les prisonniers dOrléans sontils arrivés? » — « Ah! mon Dieu! oui! s dit-elle en se jetant sur un faute uiL
Au ton de sa response je jugeoy une partie du mal. « On en a égorgé quelques-uns? » luy dis-je. — t Tous! * me respondit-elle. — « Et M. de Brissac? » — t Tous! te dis-je; je viens de rencontrer leurs têtes et leurs membres palpitants, portés en triomphe dans les rues. »
Tout le monde connoit cette scène horrible, exécutée par une poignée de scélérats^ envoyés exprès de Paris, en présence de plus de six mille personnes qui parurent la voir de sang-froid et sans qu'aucune d'elles eût fait mine de s'y opposer (i).
M. le duc de Brissac, après s'estre défendu comme un lion, haché de coups de sabre, criait à ses bourreaux, en portant une main qui luy restoit sur son cœur : « Frappez donc là! »
M. Claude (2;, ancien fourrier des Cent Suisses et depuis sous-lieutenant dans la garde du roy, retiré avec sa femme et ses enfants dans une petite maison
(1) Le massacre des prisonniers d'Orléans eut lieu le 9 septembre 179:*. Le maire de Versailles. Richaud. risqua vingt fois sa vie et ne réussit à sauver que deux ou trois prisonniers. Parmi les victimes se trouvaient trois Périgourdins : .Jean-Félix d'Adhémar. second lieutenant-colonel au 20^ régiment d'infanterie, ci- devant Cambrésis. chevalier de Saint-Louis, et ses deux neveux. Jean d'Adhémar du Roc et François d'Adhémar du Roc, sous-lieutenants au même régiment. (Mortimlr-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 386, '612.)
(2) Pierre-Ignace Claude, caporal-fourrier aux Cent Suisses, avec rang d'olficier, lieutenant dans la garde à pied, compagnie de Coriolis.
qu'il avoit à Luciennes, y avoit esté arrêté deux jours auparavant, sur le minuit, et conduit dans les prisons de Versailles, doù on le fit sortir au moment de l'arrivée des prisonniers d'Orléans pour Tadjouter au nombre des victimes.
Ce brave bomme, fort et rol)uste, s'estoit saisi d'une grosse canne, avec laquelle il avoit paré les coups qu'on luy portoit et s'estoit fait jour au travers de la foule, mais, atteint dun coup de sabre, au tournant d'une rue, qui luy coupa les jarrets, il tomba et reçut mille morts dans le mesme instant. Son corps, coupé en quatre, ainsi que celuy de M. le duc de Brissac, fut promené par les rues.
On poussa la barbarie jusqu'à porter à Mme du Barry (1 ), dans son château de Luciennes, la t<He de M. le duc de Brissac dont on sçavoit quelle estoit l'amie la plus intime.
Je ne puis mieux achever cet affreux récit que par le trait suivant : on vit, le mesme jour, un homme se retirer à son village, portant sur ses épaules la cuisse
(1) Jeanne Gonmard de Vanbornier, '1746 f 1793). mariée, en 1768, à Guillaume du Barry, appclt- le comte du Barry. capitaine dans les troupes détachées de la marine. Réfugiée à Londres, elle fut attirée à Louveciennes et dénoncée par un nomme Grêle ou Giaile. Celui-ci faisait partie de la bande de voleurs qui s'empara, à Louveciennes. dans la imit du 10 au 11 janvier 1791, des diamants de la Dubarry, déposés dans une commode de Sèvres, don de Louis XV. Ces bijoux étaient évalués 1 500 000 livres. La dénonciation fut motivée surtout par le désir de supprimer, avec l'intéressée, la preuve du vol. (A. Jal. Dictionnaire critique, d'après le.> archives de la préfecture de police.) Elle tut guillotinée à Paris, le 8 décembre 1793.
«s SOUVENIRS D'EDME DE LA CHAPELLE
d'un de ces infortunés quil destinoit, disoit-il, à le faire souper avec ses amis ( 1 ).
Il y avoit à peu près un mois que j'estois dans ma nouvelle demeure, qui n'estoit connue que de deux officiers de la garde qui estoient venus m'y voir, quand, un soir, au lieu de voir revenir ma femme, je reçus un billet d'elle dans lequel elle me mandait de sortir sans perdre un moment, sous le prétexte d'un voyage pressé à Paris, et d'aller la joindre chez son père, qu^il y avoit de fortes raisons pour croire que le coquin chez lequel j'estois m'avois dénoncé.
Il estoit chez moy quand je reçus ce billet. « Une affaire imprévue et pressée m'appelle sur-le-champ à Paiis, luy dis-je, je seroy de retour demain. Si je puis vous y estre bon à quelque chose, je m'en chargeroy avec plaisir. » Il me parut embarrassé dans sa manière de me respondre. Je sortis sans luy donner le temps de faire ses réflexions et me fis suivre par la femme de chambre et mon enfant.
Le lendemain, ma femme luy fit dire que l'afTaire
(I) II s'agit ici, probablement, du nomra<' Bienvillc, de Neaiiplilc-Ic-Cliâtoau. Le soir du massacre, rentrant chez lui, il se vanta, devant sa lemme et ses onfants. d'avoir eu bien du plaisir à massacrer les seigneurs. « Je les ai bien arrangés : j'ai frappé à droite et à gauche et. quand il n'y aurait eu que moi, M le duc n'en serait pas revenu; je lui ai enfonc»^ une pique dans le corps d'un pied ..; c'est moi qui ai porté sa tête au bout d'une foui'che. » Il apportait, pour son chien, un fragment du cadavre de la victime. Dénoact' plus tard par la municipalité de Xcauphlo, Bienville ne nia pas ces faits. Cette brute fut exécutée le 9 septembre 1793.
Fouinier l'Américain. Bourdon de l'Oise, et autres meneurs écliapjièrent au châtiment. ((Ainifl de la Sabretnehe, 1902. p. 13 et 14 )
qui m'avoit appelé à Paris estant de nature à m'y retenir plus longtemps que je ne l'avois d'abord cru, je ne retournerois plus chez luy, ce dont il ne fut pas la dupe. Elle envoya en même temps le payer et chercher nos effets. Il s'en fallut de beaucoup qu'on fût d'accord pour le payement. Cet homme exigeoit, sous le prétexte d'une tache d'encre faite à un de ses Uts, six fois la valeur de ce que nous pouvions luy devoir, ou qu'il alloit nous attaquer. Ce malheureux profitoit de nostre position; nous payâmes ce qu'il voulut. Il nous parut plus sage de faire un sacrifice que d'entamer une affaire qui auroit pu nous mettre en évidence, ce que nous devions surtout éviter.
Un petit événement encore achèvera Ihistoire de ma sortie de chez cet homme. Une fille à nous, en rapportant nos couverts, y avoit par mégarde confondu un des siens; il ne nous manquoit plus que d'estre accusés de vol. Il s'en aperçut dans le moment et envoya de suite réclamer son couvert de la manière la plus désobhgeante. Mais, encore un coup, nostre position nous forçoit à tout souffrir.
Je passoy un mois à Versailles avec mon beaupère et ma femme/ j'aurois fort désiré y passer plus longtemps. On croira aisément que je devois estre fatigué du genre de vie que je menois depuis quelque temps, et combien, par la comparaison que j'en faisois avec ma position présente, je devois me trouver heureux. Mais ce bonheur ne fut que l'histoire du moment.
Une amie de ma femme partoit pour Lyon avec ses
enfants et son mary (1) qui y avoit un employ considérable. Ils me firent offrir une place dans leur voiture et un azyle chez eux à Lyon; c'estoit une occasion favorable pour méloigner de Paris. D'ailleurs, réfle'chissant qu'un plus long séjour de ma part à Versailles pourroit tôt ou tard compromettre la tranquillité de mon beau-père et de ma femme, j'acceptoy Toffre qui me fut faite, mais ce ne fut pas sans de vifs regrets que je vis encore arriver le moment de me séparer d'eux. Nostre départ de Paris fut fixé au i2 octobre. Ma femme m'y accompagna la veille, nous eûmes la précaution de n'y arriver que sur le soir, pour y éviter toute rencontre qui auroit pu mettre obstacle à mes projets. Je voyageoy sous le nom du commis d'un riche fabricant de tabac qui voulut bien me délivrer une commission, qui m'autorisait à visiter tous les entrepôts qu'il approvisionnoit et mesme à en établir un à Lyon. Cette précaution me devint très utile, ainsi que ma correspondance avec luy.
(Ij II faut lidentilier. saos doute, avec M. Peyronny <jue l'on trouve directeur à Lyon de la Régie nationale (Enregistrement et tinihre). depuis 1793 jusqu'en 1817. Son nom disparaît de l'Almanach royal en lv>i8.