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récente retracée en traits de feu, plus de quinze ans avant qu'elle ne s'accomplît, je me demande comment il peut prendre lanlaisie à des hommes raisonnables de conlestci- désormais la supériorilé de son sens politique. Sans doulc il s'est trompé sur la possibilité d'acclimater en France le système d"' la constitution anglaise; mais cette erreur, ne l'a-t-il pas partagée avec ceux qui s'efforcent de le ravaler aujourd'hui? Je dirai plus : il était seul capable de réussir dans cette entreprise; car il y mettait seul les deux conditions obligatoires, le ros- ])ect de l'hérédité légitime, et pour la presse, dont il a toujours défendu la liberté avec passion, une loi répressive d'une rigueur proportionnée aux dangers qu'elle fait courir.
Du reste, quand il irticinpait la vieille lidélit(' royaliste dans le flot des idées nouvelles, n'avait-il pas raison? Quand il tiav;iillait à effacer par la grandeur de la France h' certilicat d'origine qu'on ne cessait de rf|)io(li('r aux Bourbons, n'avait-il pas raison? Quand il a di-claré (pie l'établissement de Juillet périrait par son piopre principe, a-t-il eu tort ? Quand il a mesuré l'etfrayant progrès des idées démocratiques, s'fst-il trompé?
Oui cioirail, si nous tous témoins oculaires n'étions pas là pour l'attester; si, en 1845, je n'avais pas moi-même donné en pleine Sorbonne, à einq cents auditeurs ravis d'enthousiasme, la lecture dila conclusion des Mémoires d'outrc-fombc, qui cioirail, dis-je, que cette conclusion ait été écrite il y a plus de dix ans, et qu'elle n'ait pas été plutôt dictée par les événements accomplis depuis 1848? 11 n'y a ])as jusqu'à l'incertitude de son jugement suc un avenir jilus éloigné, jusqu'à l'espèce de teiison qu'il établit entre les chances de la monarchie et celles de la république, qui ne réponde merveilleusement à l'incertitude fondamentale des esprits.
On dira peut-être que ces grandes vues tiennent plus de la poésie que de la réalité (beaucoup de gens traitent de poésie toutes les vérités d'un ordre élev('' ) ; il a pu, dira-t-on, saisir l'ensemble, mais les d('taiis devaient lui échapper : ou il les dédaignait, ou il était impossible qu'il en eût le sens. J'en demande pardon à ceux que celte richesse de facultés importune ; mais M. de Chateaubriand avait aussi le sens des détails ; le travail ne lui répugnait pas : ses observations étaient justes et multipliées, ses voyages l'attestent; cpiand il a voulu traiter sérieusement des
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questions d'érudition, il y a pleinement réussi ; ses dépêches aux affaires étrangères sont à la fois belles, justes et soignées. D'ailleurs il était de ces hommes à qui les subordonnés devaient sauver les détails, et tous ceux qui ont travaillé sous ses ordres attesteraient au besoin que le travail avec lui était rendu facile par la promptitude de sa perception et la bienveillance de ses procédés. Mais à part quelques collaborateurs lidèles et qui ont mérité de conserver le titre d'amis de M. de Chateaubriand, on aimait mieux le jalouser et le miner en dessous que de le servir; et de là cette chute outrageante d'où tous les malheurs de la France sont venus.
Je ne conteste pas les admirables qualités de notre nation, mais il y a un vice qui les gâte toutes, c'est l'envie. L'envie, qui inspire les coupables espérances qu'on nourrit dans les classes pauvres, avait d'abord exercé ses ravages parmi ceux que l'éducation et la richesse auraient dû mettre à l'abri de cette triste passion. Si du moins l'expérience pouvait nous servir ! mais l'expérience ne profite guère qu'à des individus isolés, incapables d'agir sur les hommes réunis.
Ceux qui ont obtenu de grands succès littéraires
sont exposés ù des dangers d'un genre particulier et dont ils se sauvent rarement : la tète l'iir tourne inévitablement à la hauteur où on les place; mais ce n'est point une raison pour les jeter à la porte de la république après les avoir couronnés de fleurs, quand, malgré leur supériorité comme écrivains, ils peuvent rendre dans les affaires des services à leur pays. Si Ton avait la conscience de la vraie supé riorit(', si, aprèsavoir senti ce que valent les hommes, on se résignait à leur rendre publiquement justice, pourquoi n'userait-on pas, envers ceux que la louange a dû gâter, de ménagements appropriés à leur disposition d'esprit? On convient que Louis XIY avait l'art de discerner les hommes ; il avait encore celui de les soutenir et de les employer, non-seulement suivant leur génie, mais encore suivant leur faiblesse; et c'est ainsi seulement que les hommes supérieurs ne deviennent pas, par une juste punition, le fléau de leur pays. Si le ressentiment de M. de Chateaubriand a perdu la monarchie légitime, c'est que la monarchie légitime avait oublié les leçons de Louis XIV.
N'appelons donc ni intraitable, ni insociable celui avec lequel on n'a su ni traiter ni vivre. Si, en dépit
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(.ruii aliord peu commode et d'une gloire im.portune pour les grandes vanités des petits hommes, on avait discerné les ressources pratiques qu'offrait le génie de M. de Chateaubi'iand, et secondé le mouvement qui Tcntraînait vers les aiïaires après avoir épuis(!' les succès de rimaginatiou, on aurait eu uii gran<l ministre de })lus et deux révolutions de moins.
Dans la conduite de toutes les opinions à l'égard de M. de Gliateaulji-iand, (ui peut leinarqucr une double ingralilude et um' double maladresse : les uns, après avoii' acce}ité' ses services, lui en ont mai'chandé la ri'compcnse, quand ils ne la remplaçaient pas par un outrage; les autres, après l'avoir accepté comme auxiliaire, l'ont abandonné indignement, le but atteint, sui' la route. lia ressenti profondément cette imprudente et coupable conduite ; il a fait éclater surtout sa colère contre ceux qui lui devaient d'autant phi> ([ue son association avec eux était moins naturelle. Je déplore pour M. de Chateaubriand l'effet de ces colères : je l'aimerais mieux plus noblement résigné ; mais il y a dans sa vengeance un fonds de justice qui me frappe et qui frappera bien davantage quand l'impartialité de l'iiistoire ne s'étendra plus que sur des morts.