L'HOMME PRIVE
J)es mémoires ne ^on\ pas des confessions; thm la penscê de tout le monde, cette dernière dénomination ne s'applique qu'à deux ouvrages placés aux deux pôles opposés : les Confessions de saint Augustin et celles de J.-J. Rousseau. Le livre de l'évéque d'IIippone était resté pendant ({ualorze siècles un modèle et un guide, quand le philosophe de Genève écrivit le sien. Avant et depuis saint Augustin, personne n'avait entrepris de se révéler ainsi au monde jusque dans les plus secrets replis du cœur, et Jean- Jacques pn-lendit en l'aire autant ; mais ni les moyens ni le but ne se ressemblèrent. Saint Augustin, en portant le scalpel dans l'analyse de ses propres sentiments, ne raconte avec précision qu'un petit nombre de circonstances; il gémit sur l'abime dans leauel il était tombé ; il montre ce qu'il a fallu
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que la grâce lui fit faire de chemin pour arriver à uno vie pleinement chrétienne : mais tout en se li\ laut lui-même au lecteur, sa discrétion et sa pudeur sont telles qu'on ne devine pas toujours quels sont les désordres qu'il se reproche, et qu'on craint, avec une pensée moins pure que la sienne, de soupçonner plus de mal qu'il n'y en eut, en effet, dans les erreurs de sa jeunesse. Ces réticences qui di'routent les lecteurs auxquels il prend fantaisie de faire des Confessions du saint évéque une étude de. mœurs ou pis encore, ont leur principe dans deux sentiments également respectables. Saint Augustin savait qu'une conclusion morale n'efface pas le danger des peintures du désordre ; il savait aussi qu'en s'accusant lui-même d'une manière plus expresse il eût chargé d'ignominie d'autres mémoires que la sienne; et, sous ce rapport, quand rnème la n'vélalion d'une faute pourrait produire quelque bien, il faudrait s'en abstenir encore par respect pour des existences qui ne nous appartiennent pas.
Saint Augustin voulait, par son exemple, tirer l'homme de Tabîme : J.-.ï. Rousseau, par son exemple aussi, travaille à l'y laisser; chez l'un, l'humilité du chrétien sauvé éclate en transports de
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reconnaissance : cliez l'autre, un orgueil satc'iniquc se complaît dans la chute, et, par Fostentation de I)laics hideuses, s'attache à rassurer contre l'utilité du repentir et ceux qui font pis et ceux qui ne font pas si mal. Un tel calcul conduit inévitablement à attirer dans le récit tous les vices et toutes les faiblesses qui se sont trouvés en complicité avec le philosophe : car, si la prétention à un respect soutenu des lois (le la morale n'est qu'une hypocrisie, comme Jean-Jacques tient à le prouver-, le prochain n'a rien h cacher, et vous avez autant de di'oit de voir clair dans ses actions que vous lui en donnez à la connaissance des vôtres.
M. de Chateaubriand n'a voulu faire de Confessions ni dans le sens de saint Augustin ni dans celui de Rousseau. 11 écrivait de Rome à M. Joubert, peu de temps a})rès la mort d'une personne qu'il ne connut pas longtemps et qui n'en tint pas moins une grande place dans sa vie : « Mon seul lionheur est » d'attraper quelques heures, pendant les(piellcs je » m'occupe d'un ouvrage qui seul peut apporli'r de » l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mé- » moires de ma vie... Soyez tranquille : ce ne se- » ront point des confessions pénibles pour mes
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» amis; si je suis ({ih'1((iio chose dans l'avenir, mes >) amis y auront un nom aussi beau que respectable. '> Je n'entretiendrai })as n on plus la postérité du y détail de mes faiblesses : je ne dirai de moi rpic » ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, » j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il ne » faut })résenter au monde que ce ({ui est beau : ce » ne>[ pas mentir à Dieu que de ne découvrir de » sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des » sentiments nobles et iiénéreux. Ce n'est pas ([u'au » fond j'aie rien à cacher : je n'ai ni l'ail chasser » une servante pour un ruban voli', ni abandonné .') mon ami mourant dans une rue, ni déslionoré la ) femme qui m'a recueilli, n.i mis mes bâtards aux >^ Knfants trouvés; mais j'ai eu mes faiblesses, "s jiii'S abattements de cojur; un gémissement sur ') moi suffira i)our l'aire comprendre au monde ces ^ misères communes faites pour être laissées der- )^ l'ière le voile. (Jue L:a;.;iierait la société à la repi'o- » ductiori de ces plaies que l'on retrouve partout '.' » On ne manque pas d'exemples, quand on veut » trioinpher de la pauvre nature humaine, » (T. IV, p. 211.) Dans l'exécution de son plan, M. de Chateaubriand est-il toujours resté fidèle à ce pro-
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grainnic? Ce (jiii est cei'hiin, c esl ([u'il n'en a dévié en rien d'essentiel, et que la déliealessc dont il taisait pi'olession en 18(3o n'a eessi' d'être la iè;-;le di^ sa conduite el de ses écrits. Il n'a pas, d'ailleurs, ronipos(' ses }[cmoircs dans un hui de nioi'ale el de })hilosoplii(,' ; il a obéi au besoin (pie cbacun éprouve de perpétuer son existence; il s'<'st complu dans ses souvenirs, et il a es})('r('' (pie d'auti'es y lr(Miveraient à leur b)ur un plaisir correspondant au sien. 11 a tenu, d'ailleurs, à s"e\pli(|U('r lui-uiénie et à jeter un jour sur l'oripue de ses inspii-ations. Tous ces sentiments sont de l'ordre le plus naturel, et il n'esl pas besoin, i)0ur explique)- la pensée des Mentolres, d'y lairc intervenir ou plus d'orgueil ou plus de calcul qu'on n^en trouve dans le commun des hommes.
De tels récits, contenus dans les bornes de la bienséance, ne font pas le compte de ceux qui continuent sur les autres ra})plication de la thèse de Uousseau. Ces l)onnee' âmes, que M. de Cbateauhriand a i^u (pi(?lqucfois le tort d'aITriand<M' par des demi-aveux ou des phrases obscurément poétiques, lui en veulent de ce qu'il n'a pas tout dit, et pour que le public ne perde rien a cette réserve, ils s'cl-
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forcent de faire le supplément scandaleux des Mémoires. 11 s'en faut de peu que, grâce à leurs investigations, nous n'ayons déjà l'équivalent de la longue liste deLeporello dans Don Juan, et l'on gourmande l'auteur de n'avoir pas mieux, secondé ces intentions indiscrètes. 11 suffit déjà de cette curiosité grossière, à laquelle on convie cirronti'ment le public en jetant au hasard quelques noms dont on ne connaît ni le rôle ni la valeur véritables, pour faire ressortir à quel point le caractère de M. de Chateaubriand s'élevait au-dessus du monde corrompu au niveau duquel on voudrait le ravaler. « Je n'attends, disait-il i> dans un accès d'humeur, des générations nou- » velles que le dédain, et je le leur rends; elles )•) n'ont pas de quoi rnc comprendre; elles ignorent ); la foi à la cIiosl' jurée, l'amour des institutions » généreuses, le respect de ses propres opinions, » le mépris du succès et de l'or, la félicité des sa- » ci'ifices, le culte de la faiblesse et du malheur, » (T. X, p. 181.) Cette séparation entré lui-même et ceux, qui l'ont suivi dans la vie, M. de Chateaubriand ne l'appliquait qu"à la politique; mais pour nous qui comparons ce qu'il était réellement avec l'interprétation subalterne que l'on fait de son caractère.
nous sommes frappi''S de la justesse de l'anathème qu'il a lancé, sans le savoir, sur des hommes qui semblent ne l'avoir approché assidûment pendant sa vie que pour pouvoir le disséquer après sa mort. Si l'on vivait' toujours avec des gens d'un commerce sur, et si Ton ne parlait qu'à des chrétiens, il y aurait moins d'inconvénient pour l'auteur des Mémoires, tantôt à s'accuser vaguement de ses faiblesses ci de ses abattements de cœur, tantôt à traiter soi-même ses défauts comme il traite ceux des autres, c'est-à-dire avec une évidente exagération. D'une part ce sont les gémissements inévitables de la nature humaine accablée sous le poids de sa fragilité; de l'autre il faut })asser quekpie chose à la fantaisie poétique, qui augmente involontaii'ement la mesure des sentiments et des objets. Mais quand ces aveux, qui manquent à la fois de précision et de mesure, tombent en de mauvaises mains, on ne sait plus ce qu'il ne faudra pas défendre contre les interprétations d'une honteuse malignité. Le danger devient plus grand encore quand il s'opère une transformation sociale et quand les mœurs qui régnaient à une époque passent à l'état de souvenirs.
La sociabilité poussée en France jusqu'à l'excès, avait
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produit des l'olations toutes particulières et qui tendant à s'eftacer : nous ne disons pas que M. de Chateaubriand n'ait eu que de ces rapports où la préfériMirc arrive jusqu'à la passion, Tamitié jus(]u"à la participation de tous les secrets, sans que l'oubli des devoirs conduise au repentir : mais ce que nous osons affirmer, même pour les époques que nous ne connaissons que par les récits de M. de Chateaujjriand, c'est qu'il n'est jamais descendu jusqu'à la pensée de revêtir d'un voile de convention des souvenirs qu'il n'aurait pu rappeler sans remuer la poussière de ses complices ou de ses victimes, cl que la mention qu'il a faite de certaines personnes a été de sa part comme un certificat de respect.
Après le désordre de mœurs, il n'y a rien qui, de notre temps, ait plus compromis les hommes d'une certaine célébrité que le désordre de la fortune. On a fait, sous ce rapport, à M. de Chateaubriand une réputation qu'il n'a jamais méritée, bien qu'il ait semblé quelquefois en tirer une espèce de vanité. Tel est ce passage du voyage de Prague où il se fait dire par le roi Charles X : (^ Combien, Chateau- )) hriand, vous faudrait-il poiu' être riche? — Sire,
X) vous y perdriez votre temps : vous me donneriez » quatre millions ce matin, que je n'aurais pas un » patard ce soir, f (T. X, p. 420.) La plaisanterie est charmante ; mais quiconque la prendrait au mot commettrait une erreur capitale. L'auteur d'Atala parle de quatre millions : mais il n'a eu à sa disposition dans sa vie que des sommes peu considérables en comparaison de cette hyperbole. N'ayant recueilli de riiérilage paternel qu'une part de cadet, dissipée presque immédiatement par la révolution, et ayant vu s'évanouir en fumée, par la même cause, la forlune qu'on avait voulu lui faire trouver dans son ma- I ia,uv, après avoir, pendant l'émigration, éprouvé toutes les angoisses d'un extrême déniiment, à son reloui' en France il commença à vivre de sa plume, et l'aisance qu'il on lira aboutit à lui pernu'ttrc iV- \)Mh- et iriiabiter pendant huit ans lun' maison dicampagne originale et charmante en son genre, \mir(' qu'il l'avait créée, mais, en réalité, d'une modestie qui humilierait la plupart de nos coryphées littéraires. Quand il se fut aventuré sur la scène politique, il suflit de la suppression de son traitement de ministre d'Ktat, après la publication de lu Monarchie selon la lharfc, poui' le forcer de mettre en ventr
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sa maison do la Valk'c-aux-Loups ; ses traitements d'ambassadeur et de ministre, qu'il dépensait consciencieusement et au delà, le mirent néanmoins en mesure de fonder à crédit l'infirmerie de Marie-Thérèse, auprès de laquelle on Fa vu assez longtemps occuper une modeste maison. Ayant, après la chute de M. de Yillèle, accepté l'ambassade de Rome, il crut pouvoir se promettre d'y rester longtemps, et comme il voyait ce poste sous un aspect grandiose, après une hospitalité splendide prodiguée pour ainsi dire à toute l'Europe, il se mettait en mesure de se montrer plus magnifique encore, lorsque Favénement du ministère Polignac et la résolution qu'il prit de donner sa démission le plongèrent dans les plus grands embarras. C'est alors qu'il vendit ses œuvres pour une somme qui, en réalité, se trouva bien audessous de Fannonce nominale, mais qui néanmoins lui permit di^ rembourser des obligations pour lesquelles il pavîdt depuis longtemps des intérêts ruineux. Après avoir ainsi mis ordre à ses afiaires, il serait retombé dans la pauvreté sans la rente viagère que lui assura la société des Mémoires d' ont retombe, et cette ressource même serait restée insuflisante si M. le comte d3 Ghambord ne Feùt en
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quelque sorte contraint de subir son ancienne p.ension de ministre d'Etat.
Excepté dans les occasions ofiicielles et lorsqu'il s'agissait de représenter la France, jamais existence n'a été plus étrangère aux recherches du luxe que celle de M. de Chateaubriand. Il n'avait non plus aucune de ces dépenses, fruit de honteuses faiblesses, qui minent sourdement tant de situations. Mais il tenait à une certaine dignité extérieure dont il avait pris le goût en Angleterre, que l'habitude avait fortifiée pendant ses charges et qu'il a continuée jusqu'au bout, par un sentiment de respect pour luimême et pour ce qu'il avait été. Il poussait d'ailleurs, à l'égard de ce qui l'entourait, la bonté jusqu'à la faiblesse; il s'accommodait, dans le cortège de sa bonne comme de sa mauvaise fortune, d'une certaine fidélité gâcheuse avec laquelle il montait et descendait, au détriment de l'ordre de sa maison.
Cette largeur d'habitudes et cette générosité de procédés auraient dû lui rendre ])lus sensibles les revirements de fortune qui ont signalé son existence : c'est une raison pour admirer davantage le désintéressement absolu dont il a fourni des preuves si éclatantes. On a prétendu, à propos de la démis-