LIVRE PREMIER
Je me suis souvent dit : Je n'écrirai point les mémoires de ma vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve natiu^ellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.
Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux et pour me faire illusion, voici comment je pallie mon inconséquence.
D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le
2 MÉMOIPxES DE MA VIE.
dessein formel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce f|ui concerne ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte th moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n ai jamais atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de mon âme; personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur : la plupart des sentiments y .sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des èlrcs imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelantdes illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des études pér ibles, et quand je me sentirai las de tracer les
tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.
Je considère ensuite que, ma vie appai'tenant au public pai" un côté, je n'aurais pu échapper à tous les faiseurs de mémoires, à tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littéraires, j'ai attaqué toutes les erreurs de mon temps, j'ai démasqué les hommes, blessé une multitude d'intérêts; je dois donc avoir réuni contre moi la double phalange des ennemis littéraires et politiques, Ils ne manqueront pas de me peindre cà leur manière; et ne l'onf-ils pas déjà fait ! Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu, où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit, pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger.
Mais avec celte idée, je vais peul-ctrc me montrer meilleur que je ne suis? j'en serai peul-êUe tenté'/
A présent, je ne le crois pas; je suis résolu'à dire toute la vérité. Gomme j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments, plutôt que riiisloire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.
Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation. Cependant si j'avais écrit ces mémoires avant la révolution, j'aurais peut-être évité de parler longtemps de mon origine : né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimais peut-être pas assez autrefois l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison; mais depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque chose, et j'aime à présent à retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu, comme à sentir la chevalerie sous la lance de Bavard.
Je descends d'une des plus anciennes familles de
la Bretagne et de la monarchie française. Si elle n'a pas l'éclat de celle des Rohan et des Montmorency- Laval, avec lesquelles elle rivalise de grandeur et d'ancienneté, c'est que, renfermée dans sa province, elle a rarement été revêtue des grandes charges de la couronne. Les Chateaubriand se monlrenl dans notre histoire comme de très-vaillants chevaliers, des barons puissants et généreux, dont la devise était : Je sème l'or; comme des seigneurs d'un sang si illustre, qu'ils signaient dans les actes des ducs de Bretagne et se faisaient quelquefois garants de leurs traités, ainsi qu'il arriva dans les fameux démêlés de Jean II et du connétable de Clisson. Mais ils paraissent avoir eu peu d'ambition et s'être bornés à vivre dans leurs châteaux, en réputation d'honneur, d'hospitalité et de piété. — Les historiens et les généalogistes varient sur leur origine. Les deux branches aînées des Chateaubriand étant éteintes, la troisième continua le nom en Bretagne. Elle descendait de ce Pierre de Chateaubriand, fils de Geoffroy lY de Laroche Baritaut, dont le Père Anselme fait mention et dont il ignorait la descendance. Cette branche fut d'abord très-riche et trèspuissante, et comme on la retrouve pendant plu-
sieurs siècles possédant sans altération les quatre terres de Beaul'oil, de la Guérande, de Combourii-, de Portrie en Bretagne', sa ligne se trouve marquée par une possession irrécusable. Lorsque Chélin vit nos titres pour ma présentation à Louis XVI, f"l pour faire les preuves de ma sœur Lucile au chapitre de Largentière et ensuite à celui de Rerniremont, il déclara qu'il n'avait jamais eu entre les mains une plus belle et plus complète généalogie. Cette branche fournit un illustre compagnon à diiGuesclin; elle prit les fleurs de lis sans nombre au lieu du croissant, et passa à la réformation des états de Bretagne en 1666. Nos titres ont échappé au vandalisme révolutionnaire et appartiennent aujourd'hui à mon neveu Louis, comme ahié de ma famille.
Cependant les terres immenses des deux branches
1. Les mémoires du cabinet généalogique mentionnent comme possédées par divers membres de la branche des Ciiateaubriand de Beaufort, les terres de Beaufort, de Guérande, de Marousière, de Portrie et de Balestre, mais sans que cette possession paraisse constante et uniforme, sinon pour Beaufort.
Quant à la date du chef de nom et d'armes de la famille dont parle un peu plus loin l'auteur des mémoires, il n'y a pas moyen de la préciser, et nous croyons qu'elle doit rester vague. L'auteur a écrit '( en 17... » comme pour dire : « au xvni« siècle ».
aîncos des Chateaubriand étant passées, par des lemmes, dans des maisons étrangères, la troisième l)ranclie tomba peu à peu dans la pauvreté par des subdivisions de partage. Les aînés emportant toujours les deux tiers des biens et ne laissant pour recueiliii' leur succession que des fdles, il arriva (jue les cadets se trouvèrent bientôt sans fortune ; il nr' leur resta que leurs parchemins, leur entrée aux ('■tais de Bretagne qui attestait leur nobfc origine, leur épée de fer, de l'orgueil et un nom oublié.
Le chef de nom et d'armes de la famille des Chateaubriand était en 17... un chevalier de Chateau- ])riand de la Guérande, ivrogne décidé, veuf d'une femme no])le dont il n'avait eu qu'une fille. Ce chevalier passait ses jours à boire dans sa gentilhom.mière, jurant quand il était ivre : Foi de Chateaulu'iand ! vivant dans le désordre avec ses servantes et niellant les plus beaux titres de sa maison h couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce clievalier de Chateaubriand de la Guérande, vivait un arrière-cadel, cousin de ce chevalier et plus pauvre encore que lui, car il possédait en tout cinq cents livres de rente : c'était le père de mon père. Il avait épousé Péiro-
nille Lamoiir de Langégu, d'une ancienne famille de Bretagne. Il mourut assez jeune.
Ma grand'mère, que j'ai connue dans mon enfance et qui a quatre-vingts ans était belle encore, se trouva, au décès de mon grand-père, chargée de quatre fils, dont mon père, René de Chateaubriand, était le troisième ;elle habitait dans la plus grande détresse un petit manoir aux environs de Dinan. Pour comble de malheur, elle fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils aînés. Celui à qui le magnifique héritage était dévolu, comme chef de la famille, se trouva avoir le goût des lettres. A l'âge de vingt ans il partit à pied pour Paris et s'ensevelit dans une bibliothèque. Sa mère lui envoyait tous les ans 250 francs, la moitié juste du revenu paternel. Il mourut inconnu au milieu des livres, il s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il icrivait chaque premier de janvier une lettre à sa mère; c'est le seul signe d'existence qu'il donnât jamais à ses parents. — L'autre fils, qui suivait immédiatement ce fils aîné, avait été envoyé au collège de Dinan. Ma grand'mère voulait le faire entrer dans l'Église et comptait sur lui'pour le soutien de ses frères. Il se fit prêtre en effet : mais au
lieu de chercher des bénéfices, que son nom hii aurait facilement procurés, il ne voulut jamais rien demander, par fierté et par insouciance. Il se fit curé de campagne ; il avait la passion de la poésie : ses vers, dont j'ai vu un grand nombre, avaient la mollesse de ceux de Ghaulieu, avec un léger ton épigrammatique. Ce singulier curé fut adoré de ses paroissiens. Son nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord l'étonnement; ensuite son caractère joyeux, le culte que cette autre espèce de Rabelais avait voué aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on venait le voir de toutes parts; il donnait tout ce qu'il avait, et n'était, à la lettre, pas maître chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mère n'osa prendre sa chétive succession que sous bénéfice d'inventaire. Les paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire de leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes; en conséquence, ils l'enterrèrent à leurs frais, liquidèrent sa succession et envoyèrent à sa famille le peu qu'il avait laissé.
Quelle singulière destinée avait donné aux descendants des barons de Chateaubriand le lîoùt des lettres, à la fois pour les perdre et les consoler!
Voilà mes deux oncles, l'un érudit et l'autre
poëte ; mon frère aîné faisait agréablement les vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un véritable talent pour la poésie ; une autre de mes sœurs, la ehanoinesse, sera connue par quelques écrits admirables; moi, j'ai barbouillé du papier. Mon frère a péri sur l'échafaud; mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons; mes doux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre i)lanches de leur cercueil; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère ]»as de mourir à Fôlipital.
Ma grand'mère, s'étant inutilement épuisée pour faire quelque chose de ses deux fils aînés, ne pouvait plus rien pour les deux cadets. A l'époque de la naissance de mon père, presque aucun Breton ne servait; madame de Sévigné remarque ({ue son iils était pour ainsi dire le seul gentilhomme breton qui se trouvât dans l'armée. Il faut excepter de cette remarque les autres grands barons qui, n'ayant pas, comme ceux de mon nom, perdu leur fortune, étaient devenus Français, pour parler comme on parle en Bretagne, et ne vivaient plus en province. Cette antipathie des Bretons pour le service de teiTe subsistait encore en uartie au commençei-non!
do la révolution, et nous nous regardions toujours un peu comme des étrangers dans les armées du roi de France.
Ma grand'mère ne pouvait donc pas avoir l'idée, contre les mœurs et l'esprit de sa province, de placer ses fils cadets dans des régiments. Gomment d'ailleurs les eût-elle envoyés au service? elle n'avait pas même la petite somme nécessaire pour les vêtir. Celte famille, qui avait semé l'or, voyait de son toit de chaume les grands châteaux qui jadis appartenaient à ses pères. Elle avait présidé les états de Bretagne comme possédant une des grandes baronnies, elle avait signé aux traités des souverains et ello n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une sous-lieulenance pour l'héritier de son nom. Ensuite à cette époque les armes de France avaient perdu leur gloire : nul espoir de réussir par ses talents militaires auprès d'une cour qui regardait elle-même la guerre comme un fléau et la noblesse comme un préjugé.
Il restait à la pauvre noblesse liretonne une ressource : la marine rovale. Ma <?rand'mère cssava d'en profiter poui' son lils René : il avait alors douze ans; mais il follait d'abord se rendre à Brest, y vivre, s'y équiper, acheter runitorme, les armes,
les livres nécessaires à un officier de marine; ma grand'mère fit de vains efforts, elle ne put parvenir à équiper son fils, quoiqu'elle vendît pour cela son linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de mariage. Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva point , faute de protecteur* pour en solliciter fexpédition, enfin tout manqua, et ma malheureuse grand'mère tomba malade de chagrin. Ce fut alors que mon père donna la première marque de ce caractère ferme et pour ainsi dire terrible que je lui ai connu : il avait environ treize ans; s' étant aperçu du chagrin de sa mère, il approcha du lit où elle était couchée et lui dit : Ma mère, ayez bon courage, je ne veux plus vous affliger et être un fardeau pour vous ! laissez-moi aller faire fortune... Sur cela ma grand'mère se prit à pleurer ; c'est à mon père lui-même que j'ai cent fois entendu raconter cette scène. « René, répondit ma grand'mère, que veux-tu faire? Laboure ton champ avec moi. — Il ne peut pas nous nourrir, dit mon père. Laissez-moi partir, je m'embarquerai, je ferai fortune et je viendrai vous secourir. — Eh bien, dit la mère pleurant toujours, va donc où Dieu veut que tu ailles! Et elle embrassa l'enfant
avec des sanglots. Le soir même, mon père fit un petit paquet de ses hardes, le mit sur son dos, quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une parente de sa mère lui donna une lettre pour un armateur de Saint-Malo. L'armateur l'accueillit avec bonté et le fit embarquer comme volontaire sur une goélette armée qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l'honneur du pavillon français et se montrait la digne patrie de Jacques Cartier et de duGuay-Trouin. Dès sa première course mon père fut blessé deux fois dans un de ces combats dont Tobscurité laisse au péril toute sa grandeur et à la valeur tout son mérite. La goélette fut prise et mon père mené prisonnier en Angleterre ; de là il revint en France, moins riche et moins heureux que jamais, se rembarqua, fit naufrage sur la côte d'Espagne, traversa à pied ce noble pays que son fils devait parcourir un jour, poussé par d'autres passions et d'autres malheurs, fut attaqué par des voleurs dans la Gahce, passa à Bayonne sur un vaisseau, et surgit encore au toit paternel. Son courage, son esprit d'ordre l'avaient fait connaître ; de riches colons s'intéressèrent à son sort, il fut envoyé aux
Iles et commença à jeter les fondements de la nouvelle fortune de sa famille.
Ma grand'mère fut dans la joie. Elle confia à son fils René son dernier lils Pierre, surnommé M. de Chateaubriand du Plessis et dont nous avons vu le fils, Armand de Chateaubriand, fusillé par Bonaparte le vendredi saint de l'année 4808. Mon infortuné cousin est, pour ainsi dire, le dernier gentilhomme français mort pour la cause de la monarchie. Mon père se chargea volontiers du soin de son frère, quoiqu'il eût contracté par l'habitude de souffrir un caractère qu'il conserva toute sa vie. Le non ignara mali n'est pas toujours vrai, le malheur à ses duretés comme ses tendresses. Mon père était grand et sec, il avait le nez aquilin, les lèvres pâles, les yeux bleus et petits. Je n'ai jamais vu un pareil regard : dans la colère ses yeux lançaient véritablement des flammes; une seule passion le dominait, celle de son nom ; il ne vivait que pour rendre à sa famille l'éclat qu'elle avait perdu ; son orgueil blessé par sa première position, par le sentiment de l'injustice humaine, dégénéra dans une tristesse profonde que l'âge ne fit qu'augmenter, et dans un silence dont il ne sortait que par des explosions de
colère; du reste, les qualités du gentilhomme, le courage, la probité, l'honneur, brillaient chez lui au suprême degré. Avare, dans l'espoir de rétablir son nom et de laisser à sa famille une vaste fortune, il avait dans l'occasion et tout naturellement les plus grandes manières, il était presque toujours magniliquement vêtu. Hautain aux états de Bretagne avec les gentilshommes, despotique avec ses vassaux, taciturne et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant c'était la crainte ; s'il eût vécu jusqu'à la révolution, et s'il eût été plus jeune, il aurait joué un grand rôle ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie, et je ne doute pas qu'à la tête de l'administration ou des armées, c'eût été un homme extraordinaire.
Ce fut au retour d'une de ses courses, lorsqu'il commençait à être moins malheureux, qu'il songea à se marier. Apolline de Bédée, manière, était la quatrième fille d'un ancien gentilhomme qui vivait à la campagne dans une terre auprès de Plancouët, village cliarmant situé entreDinan, Saint-Malo et Lamballe. La gi-and'mère de ma mère avait été élevée à Saint- Cyr dans les dernières années de madame de Maintenpn, elle avait soigné l'éducation de ses filles et
petites-filles. Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse, avait été nourrie dans son enfance de la lecture de Fénelon, de Racine et de madame de Sévigné, et instruite par son aïeule de toutes les anecdotes de la cour de Louis XIV : elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bédée n'était pas jolie, elle était au contraire petite et laide, mais elle avait les plus beaux yeux du monde. Rien ne contrastait davantage que l'élégance de ses manières et l'allure vive de son humeur, avec la rudesse et le calme menaçant de mon père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi pétulante qu'il était froid, elle n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari ; la contrariété qu'elle éprouva dans ses penchants la rendit peu à peu rêveuse et mélancolique, de légère et gaie qu'elle était par caractère. Obligée de se taire quand elle aurait voulu parler, elle s'en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompait seule la tristesse muette de mon père : pour la piété ma mère était un ange.
Mon père était âgé de trente-cinq anslorsqu'il épousa Apolline de Bédée. Comme elle n'avait presque rien,
que lui-même ne possédait rien encore, il s'établit avec elle à Saint-Malo, d'où il était parti pour lutter contre la fortune ; ma mère mit au monde un fils qui mourut au berceau et qui fut nommé Geoffroi ou Geffroy, comme tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d'un autre fils et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois. Ces quatre enfants périrent par la même cause : d'un épanchement de sang au cerveau. Enfin ma mère accoucha d'un troisième garçon qu'on appela Jean-Baptiste ; c'est lui qui devint dans la suite le petit-gendre de M. de Malesherbes et qui eut l'honneur de monter sur l'échafaud avec cet homme illustre. Après Jean- Baptiste, quatre filles, Marianne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu avec moi aux orages de la révolution. Je fus dans l'ordre de naissance le dernier de ces infortunés. Je vins au monde le ■4 octobre de l'année 1798. La maison dans laquelle je suis né appartenait alors à M. de Boisgarriau, père de la princesse de Carignan. Cette maison est située dans une petite rue de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs ; la chambre où ma mère accoucha domine les murs déserts de la ville et donne sur une mer qui
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s'étend à perte de vue, en se brisant parmi do< écueils. J'eus pour parrain mon malheureux frère, et pour marraine madame la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. Je fus nommé François du jour oi^i j'étais né, et René à cause de mon père. J'étais presque mort quand je sortis du sein maternel, et les mugissements des vagues battues par une tempête d'équinoxe empêchaient d'entendre mes cris. Mes sœurs, me tenant encore enfant dans leurs bras à la fenêtre de la chambre de ma mère, m'ont souvent raconté les circonstances de ma naissance. La tristesse de ces premières impressions ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et il n'y a pas de jour encore où, en rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère me fit le funeste présent de la vie, la tempête et les flots dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le mal--
hi'ur. C'est à moi que s'appliquent trop bien les vers (|r Luci'èco :
Tuin porro puer, ut sœvis projeclus ab undis Navita, nudus liumi jacet, inCans, indigus omni Vitali auxilio, cum primum in luminis oras Piscibus ex alvo matris nalura profudit.
Lucrèce, v, 222.
Il semble que le ciel ait voulu rassembler toutes ces circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées et me faire pressentir que je ne serais qu'un voyageur livré au caprice des vents et du sort.
Je fus mis en nourrice à ce joli village de Plancouët dont j'ai parlé. L'unique frère de ma mère, le comte de Bédée, avait près de ce village un château très-agréable qu'il avait nommé Mon Choix. Les biens de ma grand'mère maternelle se trouvaient dans les environs ; ma grand'mère elle-même vivait retirée avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, dans un hameau qui n'était séparé du village de Plancouët que par un pont et qu'on appelait TAbbaye, à cause d'une abbaye de brnédiclines consacrée dans ce lieu à Notre-Dame de Nazareth. La première nourrice qu'on me donna se trouva stérile; on ne s'en aperçut pas d'abord, je pensai mourir; ma bizarre destinée s'obstinait à me faire vivre; une pauvre femme amie de ma nourrice et nouvellement accouchée me prit sur son sein avec son nourrisson, croyant que j'allais expirer. Elle me voua à la patronne du hameau, à Notre-Dame de Nazareth, et promit que si j'en revenais je porterais le
bleu et le blanc jusqu'à l'âge de sept ans en l'honneur de la sainte Vierge. Ma mère ratifia son vœu : je fus sauvé. Si Ton m'eût laissé mourir, on m'eût rendu un grand service ; mais il entrait dans les desseins de Dieu d'accorder au vœu de l'obscurité et de l'innocence la conservation d'une vie qu'une vaine renommée devait atteindre et que devaient troubler tant de passions.
A quatre ans, je fus reporté à Saint-Malo chez ma mère. Mon père venait d'acheter le vieux château de Combourg, dont madame de Sévigné a vanté les bois. Mon père désirait surtout rentrer | dans les biens qui avaient appartenu à ses ancêtres ; mais ne pouvant traiter pour la baronnie de Chateaubriand, passée dans la maison de Condé, il s'était déterminé à faire l'acquisition de Combourg, que plusieurs branches de notre famille avait jadis possédé. Combourg, dans l'origine, formait une partie de l'immense héritage d'Eudon, père du premier Briand; et dès l'an 1100, il y avait un château dans ce lieu; de plus le maréchal de Duras, qui vendit Combourg à mon père, le tenait par succession d'une dame de Coëtquen, notre proche parente. Ce fut le même maréchal qui, comme notre aUié, nous pré-
senta dans la suite à Louis XYI, morTfrère et moi. Tandis que le comte de Chateaubriand poursuivait ses plans pour le rétablissement de sa famille et commençait à en rassembler les titres dans sa gothique demeure, il fixait le sort de ses enfants ; une charge de conseiller au parlement de Bretagne devait être le lot de mon frère, qui avait onze ans de plus que moi ; je fus destiné à la marine royale. On sera étonné peutêtre de voir un homme dévoré de l'orgueil de son nom choisir pour son fils aîné une carrière si peu l'clatante, mais c'étaient là les idées de tous les gentilshommes bretons. Le fds aîné dans le parlement qui était noble, le second fils dans la marine, et le troisième, quand il y en avait un, dans l'Église; l'éloignement ou plutôt la haine du service de la cour était, comme je l'ai déjà dit, naturel à tout Breton et particulièrement à mon père. L'aristocratie de nos états fortifiait en lui ce sentiment, et l'abaissement de sa famille, qui avait rendu de si grands services à la couronne sous saint Louis, Charles V et Henri IV, lui faisait regarder les rois de France comme une race d'ingrats. Il est curieux de remarquer cet esprit d'indépendance de ma province jusque dans la nouvelle constitution de la
France, les Bretons sont presque tous dans Topposition ; toujours loyaux envers le prince, ils n'ont jamais pu souffrir les ministres.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de lantiue anglaise et de mathématiques paraissaient plus que suffisantes pour l'éducation d'un cadet voué d'avance à la rude vie d'un marin. Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père commençait à faire de fréquents voyages à Gombourg, où il finit par se fixer avec sa famille. Mon frère était au collège de Saint-Brieuc, et mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère. Toute la tendresse de celle-ci était portée sur son fils aîné, non qu'elle n'aimât pas ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Gombourg. J'avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme chevalier (c'était ainsi qu'on m'appelait) quelques privilèges sur mes sœurs, mais en dernier résultat j'étais abandonné aux soins des domestiques ; ma mère, d'ailleurs pleine d'esprit et de vertus, était préoccupée par son amour pour mon IVèie, par les soins de la société et par les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son
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amie intime; elle voyait aussi beaucoup les pareil!? de Maupertuis et de Fabbé Trublet, tous deux nés àSaint-Malo; elle aimait la politique, le bruit, le monde : elle s'était jetée avec chaleur dans l'affaire de M. de Lachalotais; elle rapportait dans sou intérieur une humeur iirondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie et de chicane qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice; avec de la douceur d'âme, elle grondait toujours; mon père était la terreur des domestiques, ma mère en était le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les luvmiers sentiments de ma vie. Je trouve un charme triste à remonter du présent à la source do mes penchants, et à me demander quelles lurent les personnes que j'aimai aussitôt que je sentis mon existence. Hélas! dans l'enfance même, les tendresses sont mêlées de larmes, l'homme ne s'attache à quelque chose que pour être malheureux.
Mon premier penchant ne fut pas bifn noble, ce ne fut point ma famille qui l'obtint, ceci pourra faire faire des réflexions aux pères et mères: j'aimai
avec fureur celle qui prit soin de moi ; c'était une bonne fille appelée la Villeneuve, dont j'écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, tantôt bonne d'enfant, tantôt à l'office, tantôt à la cuisine; me portant partout dans ses bras, me donnant à la dérobée tout ce qu'elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans im coin, me reprenant et marmottant toujours : t' C'est celui-là qui ne sera pas fier, qui a un bon cœur, qui aime les pauvres gens ; tiens ! petit garçon ! )» Et elle me bourrait de vin et de sucre. Je ne pouvais quitter cette femme. Je poussais des cris aigus s'il fallait m'en séparer; ayant été une fois renvoyée par ma mère, on fut obligé de la faire revenir ou je serais mort. Je restai pâmé de douleur une journée entière, refusant toute nourriture. En me rappelant la violence de mon chagrin, je vois que les enfants sont capables d'aimer plus fortement qu'on ne pense.
Le valet de chambre de mon père, le bon Lafrance, partageait avec la Villeneuve une partie de mes affections.. Mais bientôt je contractai une amitié plus digne, qui fit longtemps le charme et qui
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fait aujourd'hui le regret de ma vie. Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi; comme la dernière des quatre filles, elle était la plus négligée et la moins aimée. Elle n'avait que la dépouille de ses sœurs. Qu'on se représente une pauvre petite fille maigre, trop grande pour son âge, ayant des bras dégingandés, un air timide et malheureux, languissant dans un coin comme une chevrette malade; qu'on se représente encore cette pauvre petite fille parlant avec difficulté et ne voulant rien apprendre, et qu'on lui mette une robe usée, faite pour une autre taille que la sienne, qu'on renferme sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés, qu'on soutienne son long cou par un collier de fer garni de velours brun, des cheveux retroussés sur le haut de la tête, fortement poudrés et pommadés, avec un toquet d'étoffe noire : voilà la pauvre créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour se montrer en elle. Elle me fut livrée comme un jouet et comme ma servante : je n'abusai point de mon pouvoir. Si quelque chose me faisait m'estimer moi-
même, ce serait le sentiment que j'éprouvai à l'àijfe de six ans pour ma sœur; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur : j'avais li^ cœur gros lorsque je la voyais plus mal habillée que mes autres sœurs. Quand le maître d'écriture la grondait ou lui donnait des coups de règle sur ses doigts, enflés par les engelures, je me jetais furieux sur le maître. Si on la punissait, il fallait abréger la pénitence ou consentir à entendre mes éternels pleurs. Mon cœur saignait de l'injustice dont ma Lucile était l'objet. Le sentiment le plus prononcé en moi est certainement l'horreur de l'oppression et le désir de secourir la faiblesse. Ce désir m'a souvent compromis, car il m'entraîne d'une manière irrésistible; voilà pourquoi les triomphes des méchants, loin^de me faire céder, m'ont constamment porté à la résistance. Plus le crime obtient de victoires, moins je capitule. 11 m'a quelquefois tenu la baïonnette sur la poitrine, il a mis ma vie et ma fortune au prix de mon silence, mais j^ai toujours, comme d'Assas, crié à ceux qui me suivaient : « A moi, c'est l'ennemi! »
Je croissais donc sans étude dans ma famille. Nous n'habitions plus la maison où je suis né; ma
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mère occupail un très-bel hôtel en lace de la porte de la ville qui s'ouvre sur la chaussée appelée le Sillon, parce qu'elle s'élève en effet comme le dos d'un sillon, au milieu des flots.
Sainl-Malo est bâti, comme on sait, dans une île qui n'est jointe à la terre ferme que par la chaussée dont je viens de parler. Cette chaussée a une demilieue de long; elle est battue d'un côté par la pleine mer, de l'autre elle est lavée par le flux qui entre dans le port après avoir embrassé la ville. Quand la mer est basse, le port reste à sec, et du côté de la pleine mer se découvre une grève du plus beau sable, on peut alors faire à pied le tour de la ville. On voit, auprès et au loin, des forts bâtis au milieu de la mer sur des rochers, des îlots déserts, des récifs et des écueils ; la ville est ceinte de murs divisés en grands et en petits murs sur lesquels on se promène, et défendue par un château de construction demi-gothique, ouvrage de la duchesse Anne.
(7est donc sur les grèves du côté de la pleine mer, entre le château et un fort appelé le fort Royal, que se rassemblaient les enfants de la ville ; c'est là que, conduit par une bonne ou par un domestique, j'ai
été élevé comme le compagnon des vents et des flots. Mon grand plaisir était de lutter contre les tempêtes avec les vagues, qui tantôt se retiraient devant moi, tantôt couraient après moi sur la rive. Une autre occupation était de bâtir avec mes camarades des monuments de sable que nous appelions des tours ; ils étaient plus ou moins vastes, plus ou moins beaux, selon la force ou le goût des petits architectes. Notre joie était extrême lorsqu'à la mer montante nous voyions s'approcher le premier flot pour envahir nos retranchements, comme Neptune lorsqu'il attaqua la muraille des Grecs. Souvent nous ménagions des ouvertures souterraines par où l'eau entrait dans l'intérieur de nos murs avant de les avoir renversés, le second flot sapait la base du monument, qui disparaissait au troisième. Combien de fois, depuis cette époque, ai-je cru bâtir pour l'éternité des châteaux qui se sont plus vite évanouis que mes palais de sable !
On me conduisait tous les matins avec Lucile chez des espèces de religieuses qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal, je lisais encore plus mal qu'elle. On la grondait, je battais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je
commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un ane enfin. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ces idées-là entraient dans la tète de mes parents. Mon père disait gravement devant moi en branlant la tête que tous, les chevaliers de Chateaubriand avaient été des coureurs de lièvres, des ivrognes, des querelleurs; ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma parure. Tout enfant que j'étais, le propos de mon père me révoltait, j'en sentais pour ainsi dire le danger et l'inconvenance. Quand ma mère couronnait sa remontrance par l'éloge de mon frère, qu'elle appelait un Caton, un héros, je me sentais prêt à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi. Il est vrai que je remplissais la maison de tous les polissons de la ville. J'avais fait connaissance avec eux sur la grève, et ils étaient devenus mes plus chers amis. J'étais vêtu comme eux, mes chemises tombaient en lambeaux, je n'avais jamais une paire de bas qui ne fût outrageusement trouée. Je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, éûfratisné, meurtri, les mains noires, et j'étais si sale qu'on n'osait pas me toucher. Frisés par-dessus l'oreille,
mes cheveux, qu'on ne peignait que tous les samedis, devenaient ce qu'ils pouvaient sous une couche de poudre et de pommade. Entin ma figure était quelquefois si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne pouvait s'empêcher de rire et de s'écrier : « Qu'il est laid ! » J'aimais et j'ai toujours aimé la propreté et même l'élégance ; souvent la nuit j'essayais de raccommoder mon ajustement. La bonne Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette pour m' épargner des pénitences et des gronderies. Mais ces soins ne servaient qu'à rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants parés de leurs plus beaux habits, à certains jours de l'année. Il y a à Saint-Malo des espèces de foires aux environs de la ville ; on s'y rend à pied quand la mer est retirée , ou en bateau lorsqu'elle est pleine. La foule des matelots et des paysans, le concours des marchands, les tentes élevées au bord de la mer, les vaisseaux qui entraient au port ou mouillaient en rade, les salves d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces fêtes le mouvement et la gaieté. J'étais le seul qui n'en partageât pas la joie : j'y paraissais mal vêtu
SOIVEMRS ICENFANCE ET DE JEl'NESSE. 'M
et sans argent pour acheter des jouels ou des gâteaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la mauvaise fortune, j'allais m'asseoir loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer laisse dans la concavité des rochers ; je m'amusais à voir voler les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages ; le soir en rentrant, je n'étais guère plus heureux. J'avais le malheur d'avoir pour certains mets une rt'pugnance invincible, on me forçait d'en manger. J'implorais des yeux Lafrance pour qu'il m'enlevât mon assiette lorsque mon père par hasard tournait la tète, car si je laissais ce qu'on m'avait servi, j'allais me coucher sans souper. J'ai souvent ainsi souffert delà faim; pour le l'eu, même rigueur : on ne souffrait pas que j'approchasse de la cheminée. II y a loin de là aux soins qu'on donne aux enfants aujourd'hui.
Mais si j'avais des peines qui ne sont pas connues de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs qu'elle ignore presque entièrement : on ne sait plus ce que c'est que ces fêtes de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir avec, vous. Noël, le premier jour de l'an, les I\ois, Pà(jues, h Pentecôte, la Saint-Jean, grâce à h re-
ligion, étaient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la Saint-François qu'on ne chômait point. On n'a jamais célébré ma fête, car je n'ai jamais apporté de joie à personne. Comme Job, j'ai maudit le jour où je suis né. Cette petite ville de Saint-Malo, remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués aux périls, se distinguait par sa piété, elle avait de plus quelque chose d'étranger et rappelait singulièrement l'Espagne par ses mœurs et môme parle costume de ses habitants. Plusieurs familles en étaient établies à Cadix et plusieurs familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. Saint-Malo lui-même, par sa position dans une presqu'île, par le caractère de son architecture, par sa chaussée, ses citernes,.ses murs, ses forts avancés dans la mer, a beaucoup de ressemblance avec Cadix, et quand j'ai vu cette dernière ville je me suis souvenu de la première.
La cathédrale de Saint-Malo, placée au centre de la ville, d'un assez mauvais gothique, est grande, sombre et religieuse, et la multitude des autels, des saints et des chapelles la rend extrêmement dévote. Deux couvents de filles, dontl'un collé auxremparts avait vue sur la mer, un couvent de cordeliers et un autre de bénédictins, l'église d'un très-
bel hôpital appelé Saint-Sauveur, quelques petites chapelles isolées où les matelots accomplissaient des vœux après des naufrages, composaient les édifices reliiiieux de la ville. Il y en avait d'autres dans un faubourg charmant, appelé Saint-Servan , situé en terre ferme, entre le port marchand et le port militaire, à l'embouchure de la Rance. Aux fêtes dont j'ai parlé plus haut, on me conduisait avec mes sœurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était le couvent des ursuhnes, bâti sous les murs de la ville au bord de la mer. Mon oreille était frappée par les douces voix de quelques femmes invisibles dont les paisibles cantiques se mêlaient aux mugissements des vagues, pour louer Celui qui creusa le gouffre des mers et l'abîme du cœur de l'homme ; le plus souvent on nous menait à la cathédrale. Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la basilique était remplie d'une foule immense , que les autels étaient illuminés de toutes parts, qu'on voyait de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants tenant de petites bougies pour éclairer leur livre de prières, que la multitude, au moment de la bénédiction , chantait en chœur le TanUim ergOy que dans l'intervalle de ces chants on enten-
:t-i MÉMuIREb DE MA VIK.
liait le venl de la mer et les tempêtes de Noël ébranlant les vitraux de l'église, j'éprouvais, tout enfant que j'étais, un sentiment extraordinaire de religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre mes mains pour prier Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris. Ce que je ne vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le voyais comme une réalité, Dieu descendant sur l'autel au son de la cloche sacrée, les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux à l'Éternel. Je courbais mon front. — Hélas! il n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent quelquefois si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tète lorsqu'on l'a inclinée aux pieds des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme de l'éslise, car le clocher de la cathédrale de Saint- Malo est placé de manière qu'il sert de relèvement a\ix pilotes pour se diriger à travers les passes dangereuses de la rade. C'est ainsi que la religion et les périls étaient continuellement en présence sur mon écueil patornfl, ot que leur double image se
présentait inséparable à ma pensée. A peine élaisje né, que j'entendis parler de mourir : les nuits, un homme allait avec une sonnette par les rues, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères qui venait do quitter la vie. Je voyais presque toutes les années des vaisseaux se perdre sous mes yeux, et lorsque je jouais avec les flots sur les grèves, la mer roulait quelquefois des cadavres à mes pieds; on avait eonlié mon éducation à la Providence, elle ne m'épargnait pas les leçons.
Voué à la sainte Vierge, comme je l'ai dit, on avait eu soin de me faire connaître et aimer ma protectrice. Son image était placée au chevet do mon lit et je la retrouvais partout, dans les ex-voto et dans les chapelles. La première chose que j'ai su par cœur, c'est un cantique de matelots conniienranl ainsi :
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours.
Servez-moi de défense, i'rencz soin de mes jours.
Et «juand ma dernière heure Viendra finir mon sort, Permettez que je meure De la plus sainte mort.
J'ai entendu depuis eliantt'i' cf cantique sur la
mer dans un naufrage où je me trouvais moi-même engagé; telles sont les impressions de l'enfance, que je répète encore ces méchantes rimes avec plus de plaisir que les plus beaux vers d'Homère, et qu'une Vierge gothique vêtue d'une robe de soie bleue, garnie d'une dentelle d'argent, m'inspire plus de dévotion que la plus belle Vierge de Raphaël.
Du moins, si ma sainte patronne, si cette étoile des mers, Stella maris, qui calme la fureur des flots, avait pu apaiser les troubles de ma vie ! Mais il fallait que je fusse agité même dans mon enfance. J'ai dit comment ma révolte contre la maîtresse de Lucile commença ma mauvaise renommée : un camarade, qui devint mon intime ami, acheva de me perdre.
Mon oncle de Chateaubriand du Plessy, établi à Saint-Malo comme son frère, avait comme lui quatn^ filles et deux garçons. De mes deux cousins, Pierre et Armand, qui formaient d'abord ma société, Pierre devint page de la reine. L'autre, Armand, fut envoyé au collège, comme destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir de page, entra dans la marine et j périt dans un voyage à la côte d'Afrique. Armand | prit le parti des armes, servit pendant toute l'émi-
SOUVEMUS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. Zl
pration, Jît intrépidement dans une petite chaloupe vin^t voyages à la cote de Bretagne et vint enfin mourir pour \n roi en 1808, à la plaine de Grenello. II a laiss!' un fils rpie j'ai placé dans les gardes de .Monsieur ; sa sœur aînée, qui a pris le voile, est aujourd'hui supérieure des religieuses trappistes.
Privé presque tout de suite de la société de mes cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle. Au second étage de l'hôtel que nous habitions demeurait un gentilhomme nommé Gesril, qui avait un his et deux, filles. Le fils était élevé tout autrement que moi; enfant gâté, tout ce qu'ij faisait était trouvé charmant. C'était un vérit[ible démon, il ne se plaisait qu'à se battre et surtout à exciter des querelles dont il se créait le juge ; il jouait des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'('tait bruit que de ses espiègleries, qu'on Iransformait on crimes les plus noirs. Le père riait de tout et Gesril n'en était que plus clii'ri. Gesril avait deux ans de plus que moi : il devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable. Je profitai sous un tel maître, quoique mon cai'aclère fût entièrement opposé au sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril reclier-
chait les plaisirs de la foule el ne se plaisait gifaii milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : Tu le soufrres?A ce mot je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire qui avait osé s'approcher de moi; la taille et l'âge n'y faisaient rien et j'étais souvent battu; mon ami, .spectateur du combat, applaudissait à mon courage, mais il ne faisait rien pour me secourir. Quelquefois il formait une armée de tous les. petits garçons qu'il renconirail, nous nous divisions en deux bandes et nous nous battions sur la grève à coups de pierres..
Un autre jeu inventé par Gesril était encore plus dangereux. Lorsque la mer était haute et qu'il y avait une tempête, les Ilots, en se brisant au pied du château du côté de la grande grève, jaillissaient jus- ([u'aux embrasures des tours à trente pieds d'éli'vation ; au-dessous de la base de ces tours régnait un parapet étroit, glissant et incliné, par lequel on pouvait communiquera Fouvrage extérieur qui défendait le fosse du château : il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues et de passer rapidement dans l'endroit périlleux avant que le flot ne se brisât et ne couvrit la tour. Voici venir une montagne d'eau
qui s'avançait en mugissant et qui, si vous tardiez d'une minute, pouvait vous entraîner ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l'aventure, mais j'ai souvent vu des enfants pâlir avant de la tenter.
On pouvait craindre, par le penchant de Gcsril à pousser les autres à des combats dont il restait spectateur, qu'il ne déployât pas dans la suite un caractère fort généreux ; c'est lui pourtant qui, sur un petit théâtre, a peut-être surpassé l'héroïsme de Régulus. Devenu officier de marine, il fut pris h l'affaire de Quiberon. Le combat étant fini et les vaisseaux anglais continuant de tirer sur l'armée républicaine, Gesril se jeta à la nage, gagna les vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu en leur annonçant le malheur de la capitulation des émigrés ; on voulut du moins le sauver en lui jetant une corde et l'engageant à monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole », cria-t-il du milieu des flots; et il retourna à terre à la nage. Il fut fusillé avec ses nobles compagnons.
Je pense avec orgueil que cet homme a été mon premier ami, et cpie tous les deux, mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour, et que c'est dans
iO MÉMOIRES DE MA VIE.
le coin le plus obscur de la monarchie, sur un misérable rocher, que sont Uf's ensenii)leet presque sous le même toit deux, hommes dont les noms ne seront peut-être pas tout à fait inconnus dans les annales de Flionneiir et de la fidélité.
Les malédictions dont les bonnes frappaient Gesril rejaillissaient sur son ami et augmentaient considérablement ma mauvaise rt''pulation. On me lit surtout un crime d'une chose dont j'étais innocent : les méprises sont communes dans la vie.
Nous (''tions loii-;. un dimanche, sur la orande grève : c'é'lait riieure du llux. On voit au pied du château et le long de la chaussée qui unit Saint-Mahi à la terre l'crme, de gros }»ieu\ enfonci'S dans le sa- Itle et destim's à rompre rimpétuositi' des vagues ; un | de nos grands plai>irs é-tait de monter en haut de ces pieux, de nous y asseoir et de voir passer au-dessous de nous les premiers flots de la mer montante. Nous avions tous pris nos places comme de coutume, plusieurs petites filles avaient grimpé sur les pieux avec nous, et nous étions une vingtaine d'enfants assis el rangés à la lile. J'étais le plus avancé vers la pleine mer, et je n'avais au-dessous de moi qu'une jolie petite fille, qui liait de plaisir et qui pleurait de
peur. Gesril se trouvait à l'autre extrémité de la file, du côté de la terre. La mer arrivait, il faisait du vent, déjà on entendait les bonnes et les domestiques qui criaient : « Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur! » Gesril attend une L;rosse lame; lorsqu'elle passe au-dessous de nous, il pousse tout à coup l'enfant qui était assis devant lui, celui-là se renverse sur un autre et celui-ci sur un autre, toute la file s'abat comme des moines de cartes; mais chacun est retenu par son voisin ; il n'y eut que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je tombai et qui, n'étant appuyée par personne, fut jetée dans la mer; la lame l'entraîna en se retirant. Aussitôt mille cris. Toutes les bonnes retroussent leurs robes jusqu'aux genoux et tripotant dans la mer, chacune saisissant son enfant et lui donnant une tappe. La petite fille fut repêchée : mais elle dit que c'était moi qui l'avais jetée en bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur échappe. Je cours me cacher dans la cave de la maison. L'armée femelle arrive hurlant; mon père et ma mère étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et souffleté l'ennemi le plus avancé. Le véritable auteur du mal, Gesril, riant à mourir quand il m'avait vu poursuivi
par les bonnes, me prêta pourtant du secours; il monte chez lui, et avec ses deux sœurs il jette par la fenêtre de l'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l'entrée de la nuit, mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de sept ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces méchants garnements dont saint Aleth avait purgé son rocher.
Une autre aventure mit fin à cette première partie de mon liistoire et produisit un changement considérable dans le système de mon éducation.
J'allais un jour à Saint-Servan avec Gesril; ce joli faubourg dont j'ai déjà parlé est en terre ferme et séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y arriver lorsque la mer est retirée, on passe des courants d'eau sur de petits ponts de pierre fort étroits, que la mer couvre au moment du flux. Les deux domestiquci^ qui nous accompagnaient étaient restés assez loin derrière nous. Nous apercevions à l'extrémité d'un dès ponts deux grands mousses qui venaient à notre rencontre. Gesril me dit : « Laisserons-nous passer ces gueux-là? » et aussitôt il leur crie : « A l'eau, canards! » Ceux-ci, qui étaient les plus forts, et qui, en qualité de mousses, n'enten-
liaient pas la raillerie, avancent fièrement. Gesril recule avec moi, nous nous plaçons à l'extrémité du pont, et saisissant des pierres, nous les jetons à la tête des mousses. Ils courent sur nous, nous forcent à abandonner notre poste, s'arment eux-mêmes de cailloux et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne lus pas comme Horatius Codés frappé à l'œil, mais à l'oreille. Un galet m'atteignit si rudement que mon oreille droite à moitié déchirée tombait sur mon épaule. Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour à la maison paternelle. Quand mon ami rentrait avec un œil poché, une culotte déchirée, il était plaint, choyé, habillé; moi, j'étais grondé, mis en pénitence, et je demeurais tout nu. Le coup que j'avais reru était dangereux, mais jamais Lafrance ne put me persuader de rentrer chez mes parents, tant j'étais elïrayé. Je m' allai cacher au second étage cliez Gesril, qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train, elle lui représenta une mitre : il me transforma en évêque et me fit chanter la grand'messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper ; le pauvre pontife fut alors obligé de descendre. Le cœur me battait de frayeur. Mon
père, surpris de ma figure et me voyant tout barbouillé de sang, ne dit pas un mot ; ma mère poussa un cri, Lafi'ance conta mon histoire en m'excusant. Je n'en fus pas moins grondé, on pansa mon oreille, mais il fut résolu qu'on me séparerait de Gesril et qu'on me ferait sortir de Saint-Malo le plus tôt possible.
Tels furent les jeux et les premiers attachements de mon enfance. Je ne sais si une éducation aussi rude est bonne en principe, mais elle fut adoptée par mes parents sans système et seulement par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a pu donner à mes idées quelque chose de moins semblable à celle des autres hommes. Ce qu'il y a de plus certain encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de tristesse, né chez moi de l'habitude de souffrir, même physiquement, pendant mon enfance. Dira-t-on que cette manière de m'élever aurait pu me conduire à détester mes parents et à devenir mauvais fils? loin de là; le souvenir de leur rigueur m'est presque agréable. J'estime et honore les grandes qualités des auteurs de mes jours. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre furent té-
moins de mes regrets. C'est à ma mère que je dois la gloire et le bonheur de ma vie, puisque c'est d'elle surtout que je tiens ma religion. Aurait-on moins développé mes talents naturels en me jetant de bonne heure dans des études coriimunes aux autres hommes? J'en doute. Les flots, les vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à la nature de mon esprit et de mon cœur. Peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelques vertus que j'aurais ignorées.
La vérité est qu'aucun système d'éducation n'est préférable à l'autre. Les enfants aiment-ils mieux leurs parents, aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les craignent plus? Gesril était gâté dans la même maison où j'étais battu ; nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise devient celle môme qui rend votre enfant distingué ; telle autre qui vous semblait bonne fait de votre fils un homme commun. Dieu fait bien ce qu'il fait, et c'est sa providence qui nous dirige lorsqu'elle nous réserve pour jouer un rôle sur la scène du monde.
Une occasion de quitter Saint-Malo se présenta tout naturellement. Je touchais à ma huitième année
et mon père me conduisit à Plancouët, afin d'être relevé du vœu ({ue ma nourrice avait fait pour moi à la Vierge de Nazareth. Nous descendîmes chez ma grand'mère, madame de Bédée.
Si j'ai vu le bonheur sur la terre, c'était certainement dans cette maison. Ma grand'mère occupait, dans l'unique rue du hameau de l'Abbaye, une jolie petite maison dont les jardins descendaient en terrasse sur une vallée et au bout desquels se trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bédée ne marchait plus; mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients de son âge ; c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre; l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à pli à l'antique et une coifle noire de dentelle nouée sous le menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, qui avait dû l'épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante, délaissée, s'était consolée en chantant ses amours, car elle était poète. Je me rappelle lui avoir
soljVE^•I^s d'enfa^'ge et de jeunesse, h
souvenl entendu chantonner en nasillant, et les lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait des manchettes à deux rangs pour sa sœur, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette, Et, ce dit-on, il en était aimé.
Ce qui m'a toujours paru singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Tréniigon, la fable est-elle obscure ? Turelure, lure !
Que de choses iinissent dans le monde comme les amours de ma pauvre tante, par turelure, lure !
Ma grand'mère se reposait sur sa sœur du soin de toute sa maison; elle dînait à onze heures du matin, donnait deux, heures après son dîner. A une heure elle se réveillait ; on h\ portait dans son jardin, où elle prenait l'air, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants. A quatre heures, elle rentrait dans son salon, on mettait une table de jeu, mademoiselle de Boisteilleul frappait avec la pincettc <;ontrc la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante. Ces trois
sœurs, dont la plus jeune avait cinquante-huit ans, se nommaient les demoiselles Vildéneuf. Filles d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son petil héritage, elles en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, cl n'('taient jamais sorties de leui' village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma giand'mère, elles logeaient porte à port(.', et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur vieille amie. Le jeu commençait, les bonnes dames se querellaient : c'était le seul événement de leur vie et le seul moment où l'égalilé de leur humeur fût altérée; à huit heures, le souper ramenait la séréniti'. Souvent mon oncle de Bédéc, hère de ma mère, avec son fils et ses trois iilles, assistaient au souper de l'aïeule; celie-ci, animée par celte réunion, faisait mille contes du vieux temps; mon oncle racontait à son tour la bataille do Fontenoy, où il avait été blessé, et finissait par des histoires un peu franches qui faisaient pâmer de rire les bonnes dames. A neuf heures, le soujjcr étant fini, les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait la prière. A dix. heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se
faisait faire la lecLurc par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.
Cette société, la première (|ue j'ai observée dans la vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre, puis une autre qui ne se rouvrait plus, .l'ai vu ma Lirand'mère forcée de renoncer à sa partie de jeu, faute des partenaires accoutumés. J'ai vu diminuer le nombre de ses vieilles amies jusqu'au jour où mademoiselle de Boistcilleul tomba la dernière. Je suispeut-ètre le seulhomme au monde qui se souvienne ou qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois depuis cette époque j'ai fait la même observation, et vingt fois, sans éti^e très-vieux, des sociétés se sont formées et se sont dissoutes autour de moi. C-ettc impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons bumaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincil)îe silence qui s'empare de notre cercueil, qui s'étend sur notre maison et sur notre tombe, me l'amènent sans cesse à la nécessité de l'isolement dans la vie; toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la lièvre de la mort. ,\h! qu'elle ne nous soit pas tiop chère!
car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son cœur !
Le château de mon oncle, le comte de Bédée, était situé à une lieue de Plancouët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie : l'hilarité de mon oncle était inépuisable; il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un û\<, le comte de la Bouëtardais, conseiller au parlement, qui partageait son épanouissement de cœur. Mon Choix était toujours rempli des gentilshommes du voisinage; on faisait de la musique, on dansah, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bédée, qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement, mais on ne l'écoutait pas; sa mauvaise humeur augmentait au contraire la bonne humeur de sa famille, d'autant que ma tante elle-même était sujette cà bien des manies; elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux, couché dans son giron, et un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison paternelle, sombre et silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis.
Ce contraste surtout devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne. Passer de Combourg- à Mon Choix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon d'un vieux baron gaulois à la villa d'un prince romain.
Le 4- octobre de l'année 1775, je partis de chez ma grand'mère avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bédée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour être relevé du vœu de ma nourrice, à Notre-Dame de Nazareth. J'avais un habit blanc tout neuf, une écharpe de soie bleue, des souliers, des gants et un chapeau blancs. C'était la première fois de ma vie que j'étais décemment habillé. Je devais tout devoir à la religion, même la propreté, que saint Augustin appelle une demi-vertu. Nous montâmes à l'abbaye à dix heures du matin; J'église était plac(!'e au bord du chemin et environnée de grands ormes; les habitants du village de Plancouët et ceux des environs étaient accourus à cette cérémonie. Déjà les religieux occupaient les stalles du chœur et Tautel était illuminé. A l'instant où j'entrai dans l'église avec ma famille, on entonna VAve maris Stella. Les bedeaux vinrent me prendre en cérémonie et me
conduisirent dans le cho:iir, en face de l'autel; on avait préparé trois sièges; je me plaçai dans celui du milieu, ma nourrice se mit à ma gauche et mon frère de lait à ma droite. La religion, qui ne connaît pas les rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyait dans cette cérémonie que la pauvre femme dont la charité m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait sucé le même lait que moi; la grande dame ma mère était à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.
La messe commença ; elle fut chantée au son de l'orgue et sous l'invocation de la sainte Vierge. A l'oflerloire, deux religieux me conduisirent avec ma nourrice et mon frère de lait au pied de l'autel; nous nous mîmes tous les trois à genoux; le célébrant se tourna vers moi, lut sur ma tète des prières en m'imposant les mains» après <pioi on me dépouilla de mon habit blanc, de ma ceinture bleue et de mon scapulaire, qui furent suspendus en ex-voto dans la chapelle devant l'image de la Vierge. On me revêtit d'un lial)it de couleur. Le prieur prononça alors un discours sur la sainteté et l'efficacité des vœux. Il rappela l'histoire de ce comte de Chateaubriand qui , passé dans l'Orient avec .saint Louis,
accomplit à son relour un vœu qu'il avait lait pendant son esclavage chez les Sarrasins. Il me dit que je visiterais peut-être aussi dans la terre sainte cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par Tintercession et les prières des pauvres, toujours agréables à Dieu; il m'exhorta à vivre en bon chiétien, en honnête homme, comme cet ancien gentilhomme mon parent. Quand cela tut Hiit, on acheva de célébrer la messe ; ma mère connuunia après le prêtre, et ti'ès-certainement ses vœux cherchèrent à détourner sur moi les grâces que cette communion devait répandre sur elle. Combien il est essentiel de frapper rimagination des enfants par des actes de religion ! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai oublié le relèvement de mon vœu. Il s'est présenté à ma mémoire au milieu des plus grands égarements de ma jeunesse ; je m'y sentais attaché comme à un point llxe autour duquel je tournais sans pouvoir me dél)rendre. Depuis l'exhortation du bénédictin , j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes, laissent au fond du cœur de nobles souvenirs, nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent à aimer les choses
belles et touchantes ; que de droits la religion n'a- I vait-ellc donc pas sur moi! Ne devait-elle pas me dire : c Tu m'as été consacré dans la jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon défenseur. La dépouille de ton innocence, trempée des larmes de ta mère, repose encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements qu'il faut suspendre à mes temples, ce sont tes passions. Consacre-moi ton cœur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle offrande. •' Sainte religion, voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le vide que j'ai toujours senti en moi, et guérir cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent; je ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui ne paraîtra qu'après moi, que jai entrepris pour me soulager, pour donner une issue aux sentiments qui m'étouffent, pourquoi me contraindrais-je? Rassasions-nous de nos peines secrètes, que mon àme malade et blessée puisse à son gré repasser ses chimères et se noyer dans ses souvenirs !
Au mois d'octobre, nous retournâmes à Saint-Malo; on arrêta définitivement le nouveau mode de mon
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•éducation. Ma mère avait loujours désiré qu'on me donnât une éducation classique : elle pensait avec raison que l'état d'officier de marine auquel on me destinait ne serait peut-être pas dans mes lioùts, et qu'il était bon, à tout événement, de me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété lui faisait désireique je me décidasse pour l'Eglise. Elle proposa donc de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le dessin, les armes, la langue anglaise, sous des maîtres réguliers, et où je serais surveillé par des supérieurs pieu:^ et sévères. Elle ne parla point de grec ni d(^ latin, de peur d'efiaroucher mon père, mais elle comptait me le faire enseigner d'abord secrètement, ensuite à découvert, lorsque j'aurais fait des progrès sensibles et qu'il n'y aurait plus moyen de reculer. Mon père agréa la proposition de ma mère : il fut résolu qu'on me mettrait au collège de Dol; cette ville eut la préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à Combourg. L'hiver se passa en préparatifs de départ. Le feu prit à l'hôtel où nous demeurions; je pensai être la proie des flammes, et je fus sauvé par ma sœur aînée, qui m'emporta dans ses bras. Nous retournâmes alors pour quelques moments dans cette
triste maison do la rue des Juifs où j'étais né; mon père se retira dans son vieux château et appela bientôt ma mère auprès de lui; il l'allait obéir et s'établir désormais au milieu des bois, sauf pendant quelques mois de la mauvaise saison, que ma mèni revenait à Sainl-Malo avec ses filles.
Le d(''part pour Comliourii, qui fut une grande peine pour ma mère, l'ut une grande joie pour sa petite famille; les enfants aiment la campagne. Je devais accompagner mes sœurs au château et être ensuite ramené au collège. Nous partîmes dans la première quinzaine de mai ; le printemps en Bretagnii est beaucoup plus beau qu'aux environs de Paris et commence trois semaines plus tôt. La terreuse couvre d'une multitude de primevères, d'hyacinthes des champs et de fleurs sauvages; le pays, entrecoupé de haies plantées d'arbres, offre l'aspect d'une continuelle forêt et rappelle singulièrement l'Angleterre ; des vallons jtrofonds où coulent de petites rivières non navigables présentent des perspectives riantes et solitaires; les bruyères, les rochers, les sables qui séparent ces vallons enli-e eux en font mieux sentir la fraîcheur et l'agrément.
Nous partîmes de Saint-Malo au lever du soleil ;
ina mère, mes quatre sœurs et moi uous étions dans une énorme berline dorée, traînée par huit chevaux, parés comme les mulets en Espa;4ne, avec des sounettes et des houppes de laine de diverses couleurs. Tandis ({ue ma mère soupirait en silence, mes sœurs parlaient à })erdre haleine; pour moi, j'ouvrais de grands yeux,j'écoutaisde toutes mes oreilles, je m'émerveillais à chaque tour de roue. En nu; rappelant le premier voyage d'un homme qui devait vovaser toute sa vie, i'ai fait des n'flexions sur les vicissitudes de la fortune et les changements plus déplorables qui arrivent dans h^ cu'ur de l'homme. Nous nous arrêtâmes, pour laisser reposer les chevaux, à im village à rentrée des marais de Dol ; nous repartîmes ensuite, travei'sani la irislc ville de Dol, et passâmes à la })ort(' ménu' du colk'gi^ où j'allais bientôt revenir, et suivant le i^raiid chemin (pii mène à (londiouig. .\oiis coninien(;ànies à, nous enfoucei' dans rintcricin- du |tavs. Pendant l'espace de six lieues nous n'apeicùmes que des landes bordées de forets, des chaiirps à peine cultivés, des paysans qui ressemblaient à des sauvages; enfin du haut d'une colline nous d''couvrîmes une vallée de toutes parts fermée par des bois; du fond
de cette vallée s'élevait, au bord d'une espèce de lac, le clocher d'une grosse bourgade ; à l'extrémité occidentale de cette bourgade paraissait, sur un terrain élevé , un château gothique dont les tours se perdaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant.
J'ai été obligé de m'arriMer après avoir tracé ces dernières lignes ; mon cœur battait au point de faire trembler ma main et de repousser la tal)le sur la- (|uelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent par leur force et leur multitude ; mais n'interrompons pas mon récit, et que chaque souffrance vienne dans son ordre et a sa place.
Descendus de la colline, nous franchîmes un ruisseau, et, après avoir marché une demi-heure, nous quittâmes le chemin pour gagner une futaie voisine; la voiture roula ]iient(')t dans une allée de vieilles charmilles dont les cimes .s'unissaient en berceau à une grande hauteur au-dessus de nos tètes. Je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie mêlée de crainte que j'éprouvai en sortant de l'obscurité de ce bois. Nous atteignîmes une avant-cour plantée de noyers, de là nous pénétrâmes par une porte bâtie dans une vaste cour
de gazon appelée la cour verte. J'apeivus à droite de longues écuries et un bouquet de vieux marronniers, à gauche un autre bouquet de marronniers; au fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château se montrait entre les deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentait un corps de logis ou plutôt une courtine portant une galerie denticul(5e et couverte; cette courtine liait ensemble deux tours inégales de hauteur et de grosseur, lesquelles tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu comme un bonnet posé sur une couronne gothique ; quelques fenêtres grillées, d'un goût mauresque, apparaissaient çà et là sur la nudité des murs. Un large perron droit, de vingt-neuf marches sans rampe et sans garde-fou, remplaçant sur les fossés comblés l'ancien pontlevis, servait à monter à la porte du château, percée an milieu de la court ince à égale distane des deux tours; au-dessus de cette porte se voyaient les armes des seigneurs de Combourg, sculptées dans la pierre, et les longues et étroites ouvertures par où sortaient jadis les bras et les chaînes du pont-levis.
La voiture s'arrêta au pied du perron, mon père vint au-devant de nous; l'arrivée de sa famille dans
lin lieu on il vivait selon s(3s goûts adoucit tellement son Inuneur pour le moment, qu'il nous fit sa mine la plus liraeieuse. Nous montâmes avec lui le grand ])crrun, nous entrâmes dans ini vestibule voûté, et de ce vestibule dans une pelile cour intérieure. Cette coiu' était formée par la courtine ou le corps de logis de l'entrée, par un autre corps de logis parallèle à celui-ci, qui réunissait (''gaiement deux toiu's, mais plus jtetitesque les premières, et par deux autres courtines qui liaient la grande et la grosse tour J aux deux petites tours; le château entier présentait la l'orme d'un char à quatic roues.
Nous franchîmes la petite cour, où l'on lemarquait ' un puits d'une profondeur immense, une tourelle lormant la cage d'un magnilique escalier de granit I en si)iiale jiar lequel on atteignait à toutes les parties du château. De la cour intériciu'e, pénétrant dans le i corps de logis des deux petites tours, nous entrâmes de plain-pied dans une longue salle appelée autrefois la salle des gardes. Ti'ois fenêtres s'ouvraient à chaque extrémité de celte salle, deux autres cou- [laicnt la ligne latérale. Pour agrandir les quatre tcnètres, il avait fallu creuser des murs de dix à douzi? pieds d'épaisseur pratiqués dans le massif de
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la maçonnerie. Deux corridors à plan incliné, comme le corridor de la grande pyramide en Eg^-pte, partaient des deux angles de la salle et conduisaient aux deux petites tours. Un escalier, S(?rpentant dans l'une de ces tours, établissait des communications entre la salle des gardes, la galerie et l'étage supérieur. Tel était ce corps de logis.
Celui de la façade des grandes tours du rôt(3 de la cour verte se composait : d'une espèce de dortoic servant de cuisine, du vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces se trouvait un appartement appelé le salon des chevaliers, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons découpés en losange : cetappartement se rattachait aux chambres de la grosse tour. Deux petites fenêtres en ogive éclairaient à peine les chambres, et les embrasures de ces fenêtres étaient si profondes qu'elles formaient des espèces di^ cabinets autour desquels régnait un banc de granit. Mêlez à cehi, dans les diverses [)arties de l'édifice, des passages tournants, des escaliers secrets, des cachots, des donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des chambres abandonnées, des souterrains, les uns murés, îes autres ouverts, dont les ramifications sont inconnues.
Partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg!
Un large et bon souper servi dans la grande salle, où je mangeai sans frayeur et sans contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie : c'était le bonheur à peu de frais.
A peine fus-je éveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du château et prendre possession de la solitude. Le perron faisait face au nord; quand on était assis sur le perron, on avait devant soi la cour verte, au delà de cette cour un immense et long potager étendu entre deux futaies : l'une, à droite, s'appelait le petit mail, et c'était celle qui rejoignait le chemin de Dol; l'autre, à gauche, était connue sous le nom de grand mail. Celle-ci, où j'ai passé ma première jeunesse, était un grand bois de chênes, de hêtres, d'ormes et de châtaigniers. Madame de Se vigne vantait, en 1669, ces vieux ombrages; depuis cette époque, cent quarante années avaient été ajoutées à leur beauté.
Du côté opposé, c'est-à-dire du côté du midi, le paysage offrait un tout autre tableau. Par les fenêtres de la grande salle on apercevait le haut clocher de la paroisse et les maisons confuses de Combourg;
ensuite un étang aussi grand qu'un lac, la chaussée de cet étang sur laquelle passait le grand chemin de Rennes, un moulin, une plaine couverte de troupeaux, séparée d€ l'étang par la chaussée, et le long de cette prairie un joli hameau dépendant d'une abbaye. Depuis l'étang, le terrain, s'élevant par degrés, formait un amphithéâtre de forêts d'où sortaient des clochers de villages et les tourelles de quelques gentilhommières. Sur un dernier plan de l'horizon, entre le couchant et le midi, les hauteurs de Bécherel se profdaient comme une petite montagne isolée. Une terrasse bordait le pied du château de ce côté, passait en tournant derrière les écuries, et allait rejoindre le jardin des bains, qui communiquait à la grande futaie.
Ma première apparition à Combourg fut de courte durée : quinze jours s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal du collège de Dol. On me remit entre ses mains et je le suivis malgré mes pleurs.
LIVRI:: Il
En arrivant au collège, je fus confié au\ soin< particuliers de l'abbé Leprince, qui professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie ; c'était un homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts et peignant assez bien le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon Bezoul. L'abbé Legay, régent de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais les mathématiques dans une chambre auprès de l'appartement de l'abbé Leprince, et j'allais travail 1er au latin à la salle d'études.
Il fallut quelque temps à un sauvage de mon espèce pour s'accoutumer à la servitude d'un collège et pour régler ses mouvements au son d'une cloche. Je ne pouvais avoir les prompts amis que donne sur-le-champ la fortune, car il n'y avait rien à ga-
gner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent de semaine . Je ne m'enrôlai point non plus dans une clientèle; car je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener personne, mais aussi je ne voulais pas être mené. Je n'étais bon ni pour tyran ni pour esclave, et je suis resté tel toute ma vie. Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion ; j'ai éprouvé dans la suite à mon régiment la même chose : simple sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers venaient volontiers passer la soirée chez moi et préféraient mon appartement au café . Je ne sais à quoi cela tient, si ce n'est peut-être à ma facilité à entrer dans l'esprit et à prendre les mœurs des autres : j'aime autant à chasser, courir, danser, fumer une pipe au bivouac, jouer au domino dans un café, que j'aime à étudier et à écrire. Il m'est indifférent de parler des choses les plus triviales, ou de causer sui les sujets les plus relevés. Je suis très-peu sensiblr à l'esprit, et j'ai horreur des prétentions; aucun défaut ne me choque. Je trouve cp.ie les autres onl toujours sur moi une supériorité quelconque. Si je me sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrassé; depuis que j'ai acquis une malheureuse
célébrité, il m'est arrivé de passer des jours, des mois entiers avec des personnes qui ne se souvenaient plus que j'avais fait des livres; moi-même, je l'oubliais si bien, que cela nous paraissait à tous une chose de l'autre monde. Ecrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'aftccte un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais de mon talent, et que les lettres ont si cruellement troublé ma vie que j'ai pris mes ouvrages en aversion. Quelques qualités naturelles que ma première éducation avait laissé dormir en .moi s'éveillèrent au collège. Ma facilité de travail était remarqual^le et ma mémoire extraordinaire; je fis des progrès rapides en mathématiques, où j'apportais une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince. Je montrais en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre. J'attendais l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie; en moins d'un an, je devins fort en cinquième. Une chose assez singulière, c'est que ma phrase latine se formait si naturellement en pentamètres, que l'abbé Leprince m'appelait en riant
l'Élégiaque; ce nom pensa me rester parmi mes camarades.
Quant à ma mémoire, en voici deux traits : j'appris par cœur la table des logarithmes de Kepler.
Après la prici'e du soir, que l'on disait en commun à la chapelle du collège, le principal faisait une lecture ; un des enfants choisi au hasard était obligé de rendre compte de ce qu'on avait lu. Ordinairement, nous arrivions fatigués de jouer et mourant de sommeil à la prière ; nous nous jetions sur les bancs de la nef, tâchant de nous enfoncer dans quelque coin obscur pour y dormir, n'être pas aperçus et conséquemment pas interrogés. Il y avait surtout un confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée ; un soir, j'avais eu le bonheur de gagner le port et je m'y croyais en sûreté contre le principal. Malheureusement il m'aperçut et résolut de faire un exemple; il lut longuement et lentement le second point d'un sermon de Massillon : chacun s'endormit. Je ne sais par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je ronflais comme les autres, et tout à coup m' apostrophant il me demanda ce qu'il avait lu.
Le second point du sermon contenait, autant qu'il m'en souvient, une énumération de la manière dont on pourrait bien offenser Dieu. Non-seulement je dis le fond de la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre et répétai presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, peu intéressante L't presque inintelligible pour un enfant. Un murmure d'approbation se fit entendre dans la chapelle. Le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me permit pour récompense de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades, et je profitai de la grâce accordée; car j'ai toujours été grand dormeur. Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont j'aurai peut-être occasion de parler dans la suite.
J'allai passer le temps des vacances à Combourg : ces deux mois ne furent pour moi qu'un seul accès de jeu. La vie de château aux environs de Paris ne peut donner aucune idée de la vie de château qu'un seigneur d'autrefois menait dans une province reculée. La terre de Combourg n'avait pour
tout domaine que des iandes incultes , quelques moulins et les deux tirandes forets de Bouraouët et de Tanoërn, dans un pays où le bois esti)resque sans valeur. Mais Combourg était riche en droits féodaux et en droits honorifiques. Cinquante-deux paroisses relevaient de son château; son revenu annuel avanl la révolution s'est élevé quelquefois, par le produit des lots de ventes, à soixante-dix et quatre-vingt mille francs, et il est tombé au-dessous de dix mille après la suppression des droits féodaux. Ces droits étaient de diverses sortes : les uns déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne semblaientavoirété dès l'origine que des divertissements pour le seigneur et ses vassaux.
Mon père, en arrivant à Combourg, avait fait revivre quelques-uns de ces anciens droits pour prévenir la prescription; lorsque la l\miille était encore réunie, nous prenions une grande part à ces amusements gothiques. Les trois principaux étaient le saut des poissonniers^ la qninlaine, et une foire appelée Yangevine.
Ce saut des poissonniers tirait son nom d'un droil par lequel les marchands de poisson étaient obligés,
. à la Saint-Jean, de sauter dans Tétanii- du château et de lutter ensemble plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture. Des paysans en sabots, en braies, en sayons de peaux de brebis ou de peaux de clièvre, les cheveux longs et épars, hommes d'une France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'un autre siècle. Il y avait un prix pour le vainqueur, une amende pour le vaincu.
La quintaine conservait la tradition des tournois : elle avait sans doute quelque rapport avec l'ancien service militaire des fiefs; elle est très-bien décrite dans du Gange.
Tous les nouveaux mariés de l'année dans la mouvance de Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir rompre une lance de bois contre un poteau placé dans un chemin creux qui passait au haut du gi-and mail; les jouteurs étaient à cheval; le baillif, juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il n'y avait ni fiaude ni dol dans les armes : on pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au troisième lour, si la lance n'était pas rompue, les gabeurs du tournois champêtre accablaient de plaisanteries le joutier maladroit, qui payait un petit écu au seigneur. La foire appelée l'angevine se tenait dans
la grande prairie de l'étang, le 4 septembre de chaque année. Les vassaux étaient obligés de prendre les armes, ils venaient au château avec la bannière du seigneur, de là ils se rendaient à la foire pour établir l'ordre et maintenir un péage de bestiaux dû aux comtes de Gombourg, espèce de droit de souveraineté. A cette époque, mon père tenait table ouverte; on dansait pendant trois jours, les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon, les vassaux dans la cour verte, au son d'une musette; on chantait, on poussait des acclamations, on tirait des coups de fusil; ces bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire ; la foule se répandait dans les jardins et dans les bois, cl (lu moins une fois l'an on voyait à Cornbourg ({uelque chose qui ressemblait à de la joie.
Ainsi j'ai été placé assez singulièrement dans l;i vie pour pouvoir assister aux courses de la quintainr et à la proclamation des droits de l'homme, poui avoir vu flotter la bannière des comtes de Combouret le drapeau de la révolution. Je suis comme If dernier témoin des mœurs féodales : c'est de l'impression qu'elles ont faites sur mon éducation et du caractère de mon esprit en contradiction avec ces
miriirs, ([lie s'est Ibi'iiK' on moi 1(? iiiélaiiiic d'id(k^s chevaleresques et de sentiments indi'pendants que j'ai répandus dans mes ouvrages. Gentilhomme et ('ciivain, j'ai (''té royaliste par raison, boiu'bonistc par honneur, et républicain par goût.
La société que l'on voyait au château se composait des bourgeois du village et des gentilshommes voisins. Que de l'ois, sur un théâtre plus éclatant, j'ai regretté le petit monde où se cacha ma jeunesse! (juand le ciel eût dispos(' de moi à douze ans, il ne m'eût di'robé qu'une renommée qui m'ennuie et des chagrins dont je ne vois point le terme. Et pourquoi rougirais-je de parler des honnêtes gens qui l'urent mes premiers amis à Combourg? Notre vanité met trop de prix, au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de Paris rit du bourgeois d'une petite ville, la noblesse de cour se moque de la noblesse de province, l'honnue comui d(''daigne l'homme ignon'', sans songer ([ue le teirq)s fait ('gaiement justice d(^ leurs ]U'ét(Mitions, et qu'ils sont tous (''galt^uenl ridicules ou iiiditlV'rents aux yeux des générations ({ui se succèdent.
Le premier habitant de CondDourg était un M. Po-
telet, ancien capitaine de vaisseau de la compagnie
des Indes, qui redisait de grandes histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette à la tète. Venait ensuite l'entrcpositairc des tabacs, M. de la Billardière, père de famille, qui comptait douze enfants, comme Jacob, neuf filles très-laides et trois garçons, dont le plus jeune, David, était mon camarade de jeux. Le bonhomme s'avisa de vouloir être noble en 1780: il prenait bien son temps! Dans cette maison il y avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéclial Gerbert, dont le fils est devenu pendant quelque temps mon secrétaire; le procureur fiscal. Petit; le receveur, Courvoisier; le chapelain, l'abbé Charmel : Voilà la société de Combourg. On se souvient peutêtre que je n'ai pas rencontré à Athènes de personnages beaucoup plus célèbres. MM. du Petitbois , de Chàteau-d'Assie, de Tinténiac, descendant du fa^ meux Tinténiac du combat des Trente, un ou deux autres gentilshommes des environs venaient le dimanche entendre la messe à la paroisse et dîner ensuite au château. ?sous étions plus particulièrement liés avec la famille de M. de Trémaudan; celte Camille se composait du mari, de la femme, extrê-
SOlVENlllS D'EM-ANCl:: ET HE .lEl.NESSE. 75
memeiU Ik'IIc, (Tiiiic sœur et dr j[)liisieui's curants; elle était pauvre et habitait une espèce de uK-tairie qui n'attestait sa noblesse que pai" un vieux colombier. Les Trémaudan vivent encore dans une extrême vieillesse. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans, ils font encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger du pain bis cl leur table hospitalière ; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai plus; peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette page : je me reproche comme une sorte de crime de tirer leur nom de sa protectrice obscurité. Je sais (pi'ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parlerfùt le petit chevalier qu'ils avaient connu. Le curé de Combourg, qui est encore celui dont j'écoutais les prônes, a montré la même incrédulité : il ne pouvait se persuader que le polisson, ami des paysans et des gardes-chasse, fût le (Icfenseur d(3 la religion. Il a fini par le croire, et Mw cite dans ses sermons après m'avoir tenu sur ses genoux, ('es dignes gens, qui ne inêlenl à mon image aucune idée étrangère, qui me voient tel que j'f'tais dans mon enfantée etdans ma jeunesse, me reconnaî-
7fi MKMOir.ES DE MA VIE.
ti'iii('iil-ils .lujoiiid'liiii à li'iivcis h; Leiiips cL l'advcrsil('? Je sijiaispeul-rlre ohli;^!'' de leur dire mon nom avant qu'ils voulussent nie presser dans leurs bras. Je jiorte malheur à mes amis. Un garde-chasse ;i|>|)('l('' Uaulx, ()ui sortait |)ai'lirulièrement attaché à moi |)en(lant mes premières vacances à Combourg, l'ut lu('' })ai' un bracoimiei'. (le meurtre me lit une iuipression extraordinaire. (Juel iHrange mystère dans le sacrilice humain? Pour(pioi laut-il que le plus grand crime et la plus grande gloire soient de verser le sang de l'iionmie? Mon imagination me repr(''sentait ]>aul\ tenant ses entrailles dans ses mains et se trahianl à luic chaumière prochaine où il expira. Je conçus Tidf'e de la veiiLieance ; j'aïu'ais voidu me hallrc ((Mihc, Tassassiu. Sou^ ce rapport, je suis singulièrcmcul ii' : dans le premier moment (rime oll'cnse, je la smis à peine; mais elle se gi'av(3 dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur des mois, des ann(''es eiUières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure (le\ient |)liis vive (jue le [)renuer jour. Mais si je ne pardonne i)oint à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal : je suis rancunier, je ne suis \k\<
SOrVENIRS D'ENFANCi; KT DF. .IRINF.SSE. 77
vindicatif. Ai-jo la piiissanco de mo venger? A l'instant j'en perds l\'nvie, je ne suis dangereux que dans le malheur. Ceux qui ont riu me faire^ céder en m' opprimant se sont ('trang(Mnent trompés. L'adversité est pour moi ce qu'('lait la terre pour Ant'M'; j(^ reprends de nouvelles forces dans le sein de ma mère : si le ])onheur m'avail eidcvi' dans ses bras, il nrcùt (''touUV'.
.I(^ retournai à Dol, à mon grand regi'et.
L'année suivante, le projet de descente en Angleterre lit former un camp auprès de Saint-Malo ; des troupes furent cantonnées à Combourg. Mon père voulut bien, par courtoisie, donner un appartement dans son château aux colonels des régiments de ïouraine et de Conti. L'un ('lail le martfuis de Saint-Simon, et l'autre le comte de (lausans ' ; j'ai (''[U'ouvé un sensible plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses vertus cbiM'tienncs , dans celte chambre des députés qui fera à jamais l'honneur et
1. L'ordonnance de dissolution de rassemblée de 1815, connue sons le nom de clianihie introuvable, à laquelle il est fait ici allusion, est du .") septembre 1810.11 semble donc qu'on peut assigner comme date à la rédaction de ce second livre des Mémoires la fin de 18IG, ou plutôt le commencement do 18 17, époque où M. de Chateaubriand publiait la Monarchie selon la char le.
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les regTt'ls de la Fiance, quand le temps des factions sera passé et celui de la justice venu; dans celte Chambre que la Providence avait envoyée pour sauver la Fiance et l'Europe, qui n'a pu être cassée que })ar un véritable crime politique, et dont la gloire survivra à la renommée des misérables ministres qui s'en firent les persécuteurs.
L'orgueil de mon père était plus grand que son avarier. Vrai seigneur de château, trente officiers élaii'nt tous les jours invités à sa table. Ces botes étrangers dérangèrent mes plaisirs pendant les vacances. Les plaisanteries des officiers me déplaisaient, les soldats troublaient la paix de mes bois. C'esi pour avoir vu un jour le colonel du régiment de Conti, le marquis de AVignacourt, galoper sous des arbres, que des idées vagues de voyage me passèrent par la tète. L'accent des soldats gascons et auvergnats me faisait aussi une grande impression; je me figurais que ces gens-là venaient du bout de la terre. Quand j'entendais quelque officier parler (le Paris et de la coui^, je devenais triste, je chercliais à deviner ce que c'était que la société : j'entrevoyais quelque rliose de confus et de lointain, je sujiposais des choses cachées, des mystères, mais
Lieiitùl, je me ti'oublais : des tranquilles régions de l'innocence., en jetant les yeux sur le monde, j'avais des vertiges, comme la tête tourne lorsqu'on regarde la terre du haut de tours qui se perdent dans le ciel. Je reculais effrayé et me retrouvais avec joie le petit François dans la retraite de mes bois, à l'abri i]o l'amitié de mes sœurs et sous Taile de ma mère. La troisième année de mon séjour au collège de Dol fut marquée par quelques changements dans l'intérieur de ma lamille. Mes deux sœurs aînées se marièrent. Marianne épousa le comte de Marigny, et Bi'nigne le comte de Guébriac; elles suivirent leurs luaris à Fougères. Ce lut le commencement de la séparation d'une nombreuse famille, dont tous les membres devaient bientôt se disperser comme des oiseaux qui s'envolent pour jam;iis du nid paternel. Mes sœurs furent mariées le même jour, à la même heure, au même autel. Elles pleuraient, ma mère pleurait aussi; je fus frappé de cette douleur dans une cérémonie qui semblait ne devoir respirer que la joie. Je comprends aujourd'hui cette tristesse, et je n'assiste pas à un baptême, à un mariage, sans sourire amèrement ou sans éprouver un serrement de cœur : après le malheur de naître, je n'en con-
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nais pa? nn jilus prand qut^ ("lui de donner, le jour à un honmie.
Cette année conimenra une n'-voliilion dans mes idées comme dans ma l'amilh'. ]j' hasard fit toml)er entre mes mains di'ux livres liicn dillérents ]iai' leur natui'e. L'un était un Horace non ehàtii' ; l'autre, une histoire effrayante des eonfes^ions mal (ailes; le houleversenienl que ees deux livres firent dans ma tète est incroyable. Un monde myst('i'ieux s'éleva autour de moi; je découvrais d'im côté des secrets incompréhensibles à mon âge, je soupçonnais une autre existence que la mienne, d'autres plaisirs que ceux de mes jeux, des charmes inconnus, où je n'avais vu (ju'une mère et \me sseur. D'un autre cùté, des spectres traîiian! (\r< eliaînes m'annonçaient les supplices éteinels pour un seul péché' dissimuli'. Je perdis le sommeil, je fus saisi de terreurs. La nuit, je croyais voir des mains noires passer à travers mes rideaux, ou je poursuivais des images moins terribles, mais plus dangereuses. Je vins à penser avec raison que ces derniers fantômes étaient réprouvés par la religion, et cette idée accrut les fraveurs (pie j'avais des choses intéi'nales. .le cachai profoud'-ment et mes espérances et mes
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craiiiles ; je devins rêveur et mélancolique, mes yeux se creusèrent, ma voix s'altéra. Je cherchais dans le ciel et dans l'enfer l'explication d'un double mystère, et, frappé à la fois au moral et au physique, je luttais encore avec mon innocence contre les prejniers orages d'une passion prématurée et les teileurs de la superstition.
Dès lors je sentis en moi les premières élinrclles d'un feu que rien n'a pu éteindre. J'expliquais le (piatrième livre de rÊnéide et je lisais le Télémaque. Tout à coup je découvris dans Didon et dans Eucharis des beautés cpii me ravirent; je devins sensible à l'harmonie de ces vers admirables et de celle prose antique. Je traduisis un jour à livre ouvert Y yEneadum {lenilrix de Lucrèce avec tant de vivacité que M. Liiaux, étonm'', m'ôta lirusquemenl le poème, et me jeta dans les racines grecques. J'alli'apai un ïibuUe : quand j'arrivai aux vers enchanteurs de la première élégie ;
Qiiain jiivat inimités vpiitos aiulire cubanlf'ni...
ce double sentiint'ut de vohqilé et de UK-lancolie sembla iiir n-viMcr ma j)r(tj)r(' ualure. Tout (icNicnl poison dans le vaso (pii loiiniiciin' à s'aitiTcr. Les
Si MÉMO m ES DE MA VIE.
volumes de Massillon qui conlenaienl les sermons de la Péclieresse et de VEnfcmt prodigue ne sortaicnl plus de mes mains. On me les laissait lire, ( ar on ne pouvait pas se douter de ce que j'y trouvais. Je dérobais de petits bouts de cierge dans la chapelle pour lire la nuit ces descriptions trop séduisantes du désordre des passions. Je m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes où je tâchais de mettre le nombre, la douceur et la grâce d'un des plus grands peintres du cœur humain.
Si j'ai moi-même dans la suite peint avec quelque V(''i'it(' les passions mêlées aux sentiments religieux, je suis persuadf'' que j'ai du ce succès au hasard qui me fit connaître deux empires si divers et toujours ennemis. Les ravages que fit en moi un mauvais livre furent balancés et arrêtés par les frayeurs qu'un aulrc livre m'inspira, et celles-ci furent comme adoucies par les molles pensées que m'avaient laissi'cs des tableaux criuiiiiels. Une nature triste et tendre comme la mienne était propre à recevoir de pareils germes. Aussi se développèrentils avec énergie.
Ce qu'on dit d'un malheur qu'il n'arrive jamais seul, on peut le dire des passions ; elles viennent
ensemble, comme les Muses ou comme les Furies. Avec le vague penchant qui commençait à me tourmenter, naquit chez moi le sentiment de l'honneur, principe exalté, qui élève un simple besoin à la dignité d'un sentiment, et maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption; sorte de passion réparative que la nature a placée auprès d'une passion dévorante, comme la source inépuisable des prodiges que l'amour demande et des sacrifices qu'il exige.
Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le jeudi cl le dimanche sous la conduite du préfet de semaine. Nous allions souvent nous promener à une petite montagne isolée au milieu des marais, appelée le mont Dol, du haut duquel on voit des ruines druidiques. Du sommet du mont Dol on aperçoit la mer et les vastes marais couverts d'une multitude de feux follets pendant la nuit. Un autre but de nos promenades était le séminaire d'eudistes dont j'ai parlé.
Un jour donc on nous avait conduits à ce séminaire; on était au mois de mai. On nous laissait une grande liberté de jeu, mais il était expressément défendu de monter sur les arbres pour dénicher
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des œuls d'oiseaux. Le préfet de semaine, qui se trouvait être l'abbé Ei^aux, nous avait établis dans une prairie et s'était éloigné du bruit pour dire son bn'viaire. La prairie était bordée d'arbres, cl tout en baut du plus giand élail un nid de pie, sur lequel nous voyions la mère. Nous voilà tous dans l'admiration, nous montrant mutuellement la pie, et pressés du plus vif désir de saisir une si belle proie. Mais qui oserait tenter l'entreprise? L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut! Tous les yeux se tournent sur moi, ear je grimpais aux arbres comme un «bat. J'bésite un moment: enfin l'bonneur l'emporte. Je me dé'pouille de mon babit, j'embrasse l'arbre fatal et je commence à monter. Le tronc était sans brandies, excepté vers la cime, où il formait une fourche dont une des pointes portait le nid. Mes camarades étaient assemblés sous l'arbre, applaudissant à mes efforts, me regardant, regardant vers l'endroit d'oi^i pouvait venir le préfet, sautant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente du châtiment. J'ari'ive à la cime de l'arbre, la pie s'était envolée; je saisis les six oaufs que je mets dans ma chemise et je commence à descendre.
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MallR'iii'ei!.>^eiiieiil, je me laisse lilisser dans la fourche, où je reste à califourchon sans pouvoir en sortir. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer rnes pieds ni à di'oitc ni à gauche pour me soulever et reprendre les dehoi's du troue. Je demeure doue ainsi suspendu dans Tair à soixante pieds. ïoui à coup mes camarades me crient : Voici le pr(^lél ! et dans l'instant je me vois abandonné de mes amis, comme cela arrive dans la mauvaise fortune.
Il n'y en eut qu'un, appelé le Gobbien, qui essaya de monter pour me poi'ler secours, mais il hu luenlùl obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. Le danger me donna du couiage; il n'y avail (priiii moyen de sortir de la position où je me trouvais : c'était d'embrasser une des branches de la l'oiiiclie, de m'y suspendre en dehors par les mains, ei de tâcher de saisir avec mes pieds le lionc de raibie au-dessous de sa Itifurcation.
J'exécutai cette manœuvre au péiil de ma vie, et je réussis. Au milieu de mes tribulations, je n'avais point renoncé à mon lii'sor, j'aurais pourtant mieux lait de le jeter, car en me laissant glisser le long du tronc, je me déchirai les mains, les jand)es et la puiliine, et j'('ci'as;ù les (euls dans nia clieiiiise. (le