‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 10 sur 39 · LA BIBLIOTHÈQUE COLOMBINE · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHÈQUE COLOMBINE

Par ce temps de Colombomanie qui court en Espagne, il semble qu'il ne peut être plus à propos que de s'occuper un peu de cette merveilleuse bibliothèque colombine, conservée encore à Séville dans presque toute son intégrité.

Certes, sous ce rapport, l'Espagne est un pays privilégié,

car n'ayant connu ni guerre de religion ni révolution, qui ont bouleversé l'état social de la France, on peut dire que ses anciennes collections ont traversé les siècles, entières et complètes, pour se développer sous nos yeux dans tout leur radieux éclat.

Ce qui est encore une particularité curieuse à noter, c'est cette sorte de provincialisme qui existe dans la péninsule au point de vue des productions, et principalement des centres intellectuels. Chez nous, Paris a tout absorbé, et à part des archives départementales ou des bibliothèques locales, quelquefois fort riches, il est vrai, tout a été centralisé à Paris. De l'autre côté des monts, il y a encore des traces des anciennes Espagnes, et pour n'en citer que quelques exemples, nous désignerons tout d'abord Simancas, petite ville tout près de Valladolid, où sont entassées les archives historiques du royaume, la bibliothèque de l'Escurial et ses douze cents manuscrits arabes, la plupart inédits, les magnifiques archives des Indes de Séville, et enfin cette bibliothèque Colombine, sur laquelle nous allons porter toute notre attention.

Elle fut formée par Fernand Colomb, fils de l'illustre navigateur. Celui-ci avait fait plusieurs fois le voyage des Indes, soit avec son père, soit avec son frère, l'amiral don Diego. Il mourut à 52 ans, ayant voyagé dans toute l'Europe dans le but d'acquérir les ouvrages les plus rares et les plus curieux. Il légua cette richissime collection au chapitre de la cathédrale de Séville et, après diverses difficultés avec quelques ordres religieux, elle fut définitivement remise aux chanoines.

En débouchant de la calle Mercaderes, qui aboutit directement sur la petite place qui entoure de tous côtés la cathédrale, on entre dans le fameux Patio de los Naranjos, cour des orangers, où ces beaux arbres sont plantés en pleine terre, non loin de la fontaine où les Arabes faisaient leurs ablutions avant d'entrer dans l'ancienne mosquée qui précéda la cathédrale. Dans un bâtiment qui forme l'un des trois côtés

— Sade la cour a été placée la bibliothèque Colombine, qui comprend trois grands salons et un cabinet. Les ouvrages sont, conservés dans de belles armoires en acajou massif et bien sculptées.

Il faudrait un volume si on voulait citer toutes les œuvres rarissimes qui sont conservées dians ce trésor. Je me contenterai donc d'appuyer plus particulièrement sur les principales.

Cette bibliothèque possède un grand nombre d'excellents manuscrits appartenant à la meilleure époque, et d'autres qui, quoique d'une époque plus ancienne, n'en sont pas moins bien écrits. Parmi ceux-ci on doit distinguer une Divine Comédie, exécutée bien peu d'années après que le Dante l'eut composée; des missels, des Bibles latines ou hébraïques, des offices de la Vierge, pontificaux et évangéliaires, d'une haute curiosité par leurs vignettes, encadrements et lettres initiales; le livre du Tesoro, que l'on a cru longtemps être l'original du roi don Alonso le Savant. L'un des plus notables de ces manuscrits est le fameux Missel, dit du cardinal Mendoza, écrit en beaux et grands caractères du XVe et quelquefois du XVle siècle, et illustré de vignettes dignes de mention. L'une d'elles représente la mort de Jésus, et est d'autant plus curieuse que l'on peut dire que, dans cette composition, on peut voir l'art ancien rompant ses anciennes habitudes et s'élancer vers un monde nouveau. Il faut voir l'expression des visages de Marie et de saint Jean, qui sont assis sur l'un des côtés de la croix; de l'autre se trouve la Vierge, agenouillée et embrassant le bois sacré, les yeux fixés sur le corps de son divin fils. Les soldats, vêtus des costumes de l'époque, sont aussi très remarquables, surtout celui qui, après avoir donné à Jésus le suprême coup de lance, détourne les yeux avec effroi.

Du même prélat et provenant, dit-on, de sa chapelle, existe un autre missel in-folio, de source plus ancienne, moins riche en vignettes, mais précieux pour ses encadrements si variés.

Un pontifical grand in-folio, manuscrit de l'année même de

— sala mort du roi don Juan I de Castille," c'est-à-dire en 1390. C'est un livre d'une extrême richesse en vignettes, à l'aide desquelles il serait facile de faire une étude détaillée des vêtements, meubles, édifices, armes et vaisseaux usités pendant le moyen âge. Il explique la manière de bénir toutes choses, et il porte, en tête de chaque chapitre, une ou plusieurs miniatures relatives à son sujet. Un missel espagnol in-folio, du XlVe au XVe siècle, splendide par ses lettres capitales. Pour se faire une idée exacte de la richesse de son ornementation, il faut voir les pages 2 et 290, dans les encadrements desquelles, et au milieu d'une variété infinie de feuillages et de fleurs, sont figurés des oiseaux de tous plumages, animaux fabuleux, centaures et génies. Dans les lettres A et G de ces deux pages sont r.eprésentées l'Annonciation et la séparation de Jésus et de la Vierge, mais il est impossible de décrire la grâce, l'amour, le charme et surtout le sentiment de chasteté que respirent ces figures. Un missel in-folio, antérieur à l'année 1311, dans lequel le concile de Vienne institua la fête du Corpus. Ce livre est remarquable par les lettres d'en-tête de la nomenclature des saints; ces ornements sont peints en miniature avec une délicatesse telle qu'elle paraît impossible à la main de l'homme. Un évangéliaire avec encadrements réguliers, belles lettres initiales, mais sans miniatures. Un épistolaire de très bon goût, avec beaux encadrements, mais peu de miniatures.

Parmi les manuscrits précieux pour l'histoire locale, qui sont conservés dans la bibliothèque Colombine, il faut en citer un qui a pour titre : Memorias de Sevilla, et dans lequel sont décrits les faits notoires et intéressant l'histoire, des lettres écrites à Philippe II et les réponses du roi, et une foule d'autres documents. Le livre est terminé par la description d'un tournois qui fut célébré dans la maison du marquis de Montesclaro, nommé peu après vice-roi de la Nouvelle-Espagne.

Un autre manuscrit, écrit vers 1700, contient un grand nombre de faits historiques sur la vie du roi Don Pedro le Cruel.

Parmi les manuscrits de littérature italienne recueillis par Fernand Colomb, il faut mentionner un recueil du plus haut intérêt contenant des vers de Ecco d'Ascoli, de Dante, Pétrarque, Facio de Uberti, et plusieurs autres parmi lesquels il y en a sûrement d'inédits.

Je passerai sous silence la collection des gothiques. Maintenant, comment les 20,000 volumes légués par Fernand Colomb sont-ils retombés à 10,000, c'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Le roi Louis-Philippe s'est plu à enrichir la Colombine d'une belle collection de livres modernes magnifiquement reliés, ainsi que d'un portrait de Christophe Colomb, de M. S. Lasalle, qui est très remarqué. On ne manque pas non plus de vous faire voir l'épée de Fernan Gonsalez, agrémentée d'une pièce de vers espagnols dans laquelle elle est qualifiée « de huitième merveille ; qu'elle coupa un nombre extraordinaire de gorges moresques, qu'elle ne peut en dire la quantité, mais que ce qu'elle sait bien, c'est qu'elle conquit Séville ».

La Colombine est aussi précieuse par les livres de Christophe Colomb qu'elle conserve sur ses tablettes, livres couverts de notes marginales. L'un d'eux, entr'autres, contient la carte géographique d'Hispaniola, avec 4e dessin des caravelles Santa Maria, Pinta et Nina, œuvre de la propre main de l'illustre amiral.

Je sors émerveillé de ces salons magnifiques et me retourne à la porte pour lire l'inscription suivante, dont voici à peu près le sens :

* A la mémoire de D. Fernand Colomb, fils de D. Christophe Colomb, premier amiral, qui découvrit les Indes, lequel, étant à l'âge de 50 ans 10 mois et 27 jours, et ayant travaillé autant qu'il l'avait pu pour les lettres, mourut le 12 du mois de juillet de 1539, trente-trois ans après le décès de son père ; priez Dieu pour eux ».

Celte plaque fut placée par les ordres du duc de Veraguas, dernier descendant du grand navigateur.

Page 1