‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 11 sur 39 · DE SEVILLE A CORDOUE · texte numérisé non relu

DE SEVILLE A CORDOUE

Ccst afin de voir tout à mon aise les riches campagnes sévillanes que je pris le train mixte, tren carretay comme disent les Espagnols, qui devait me conduire de la capitale de l'Andalousie à Cordoue. S'il va plus lentement, il a du moins l'avantage de s'arrêter à toutes les stations et a perdu cette vélocité que l'express du Sud semble très envieux de conserver.

La gare du chemin de fer, qui n'a rien de monumental, s'élève entre la Puerta de Triana et la Puerta Real. Je laisse à droite le curieux faubourg de la Macarena, sur lequel je reviendrai plus tard, la statue en bronze de la Giralda, qui brille dans l'azur du ciel et s'efface petit à petit; bientôt on longe les coteaux au pied desquels sont les ruines de cette célèbre Italica, qui a encore aujourd'hui conservé de si beaux restes antiques, on revoit le Guadalquivir qui déroule ses méandres sinueux au milieu de ces riches campagnes, couvertes de la plus belle végétation.

Ces immenses plaines, à peine accidentées, offrent aux regards des plantations d'oliviers qui s'étendent à perte de vue; partout des naranjadas, car les oranges de Séville sont presque aussi estimées que celles de Valence et de Murcie ; enfin, ce ((ui contribue à donner à la voie du chemin de fer et à ses alentours un aspect de paysages africains, ce sont les haies de nopals et de cactus qui ont remplacé ici les clôtures de la Gironde du Midi de la France. Grâce aux épines aiguës qui les garnissent^ elles forment une barrière impénétrable aux nombreux bestiaux qui paissent dans la dehesa.

Mais, malgré sa lenteur, le train dépasse La Rinconado, Rrenes, Tocina, piiebîos de peu d'importance, et qui montrent dans la vaste plaine leur amas de maisons toutes blanches surmontées d'un clocher carré. Puis des oliviers, toujours des

oliviers, et il faut savoir la réputation des aceitunas sevillanas, pour comprendre l'importance capitale des olives comme condiments d'un repas andalous.

Una es oro, dos plata, la tercera mata. — Une c'est de l'or, deux de l*argent, la troisième tue, dit l'un des proverbes de cette riche collection qui règne en Espagne. Il y a des olives de forme ovale qui arrivent à dépasser la grosseur d'un œuf de pigeon, mais ce ne sont pas les meilleures, et il faut voir, dans toutes les tables d'hôte, les convives les piquer délicatement du bout de leur fourchette et en entasser les durs noyaux à côté de leur assiette. Les oliviers de Séville sont la source de l'une des plus grandes richesses du pays, et l'huile que l'on en extrait est envoyée dans toute l'Espagne.

Mais nous voici à Guadajoz où se trouve le petit embranchement qui conduit à la ville de Carmona, et dans laquelle existe encore un très bel alcazar arabe. Puis les plaines recommencent, soulignées au loin par les derniers contreforts de la Sierra Morena, Dans ces prairies immenses on aperçoit de nombreux troupeaux de taureaux et surtout des quantités prodigieuses de ces petits cochons, noirs, maigres et agiles, qui ont acquis parmi les gourmets espagnols une réputation qui me paraît parfaitement justifiée. Il est peu de fondas — j'entends de fondas espagnoles où l'on a conservé encore le culte de la cuisine du pays, où l'on ne vous serve à déjeuner le jamon à la estremena, mais il en est de cela comme du vin de Bordeaux, et l'Estramadure, si vantée, aurait peine à fournir à elle seule tous les jambons qui se. consomment en Espagne.

Ni olla sin tocino,

Ni hoda sin tamborino.

Ni pot au feu sans lard, ni noce sans tambourin; ce dicton populaire, d'une grande antiquité, indique bien, en effet, l'importance de ces pourceaux dans la cuisine du pays, où on les appelle ganado de cerdo^ et qui se nourrissent en grande par-tie de glands doux.

Mais le train s'arrête à Soria del Rio, vieille ville d'origine romaine et, sans descendre de wagon, je puis voir les faïences incrustées de son clocher qui étincellent aux rayons du soleil. Puis le chemin de fer revient entre le Guadalquivir et un torrent, marche plus lentement, et me voici à Palacio del Rio, baigné par le fameux Génil qui arrive de Grenade, et dont les maisons disparaissent en partie sous les orangers et les grenadiers qui les environnent de toutes parts.

Le train reprend sa marche lente; maintenant ce sont les innombrables palmiers nains qui couvrent la plaine, toujours le Guadalquivir qui tantôt s'éloigne et tantôt se rapproche, et tantôt coule entre des rives couvertes d'arbres verts et de buissons épais : on s'arrête quelques minutes à Hornachuelos et à Posadas, et enfin on commence à voir se dessiner à l'horizon l'intéressant château d'Almodovar del Rio, qui est planté sur un rocher aigu et qui domine complètement la voie de la station.

Cette ancienne forteresse fut bâtie par les Arabes et présente encore des parties en excellent état, car du point où l'on se trouve on croirait voir briller, entre les créneaux de ses murailles, les casques d'acier des cawas et des mamelucks. Le donjon principal atteint une grande élévation et les quatre autres tours d'enceinte sont réunies par des courtines dont les pierres paraissent dorées par les raj'ons du soleil et se découpent vigoureusement sur l'azur du ciel. Ce château fut réparé par Don Pedro le Cruel, dont on retrouve toujours la trace dans toute l'étendue des Castilles et qui, s'il n'a pas été un bon roi, a du moins trouvé le moyen de faire beaucoup parler de lui.

Maintenant c'est la station de Villarubia, puis, après avoir traversé ces vastes prairies connues sous le nom de Cordoba la Vieja, je vois, à droite, en me penchant à la portière, grandir et s'élever celte célèbre Cordoue, dominée par sa mosquée, qui a été appelée bien souvent la huitième merveille, et qui fut le plus extraordinaire chef-d'œuvre de ces puissants Corn-

mandeurs des Croyants, dont la bravoure et l'intelligence faillirent asservir le monde.

Page 1