MEDINA -AZZAR AH OU LA VILLE DES FLEURS
Lorsque j'atteignis les dernières stations du chemin de fer de Madrid à Cordoue, le jour venait de se lever et me permettait de jeter un regard curieux sur la campagne, qui commençait à se peupler de maisons. Nous venions de passer Montoro et quelques autres pueblos ; la contrée avait pris un aspect véritablenient enchanteur et les sierras, qui forment un fond à la ville des califes, étaient émaillées de façades blanches à demi cachées dans les masses sombres de la verdure.
Mais je n'étais occupé en ce moment qu'à scruter du regard cette immense dehesa, c'est-à-dire cette lande inculte qu'on appelle aujourd'hui Cordoba la Vieja, et où se trouvait autrefois ce merveilleux palais de Medina-Azzarah, en arabe la Ville des fleurs, qui fut, à l'époque des califes, ce que devait être plus tard Versailles sous le règne du grand roi.
C'est de cette ville enchanteresse que je désire aujourd'hui vous entretenir, et vraiment le sujet en vaut la peine; quelque fantastique que ce récit puisse paraître, je dirai seulement que ce qui va suivre a été extrait des historiens Ibn-Al-Makkari, de la Chronique de Margreb, de Ben Adzari, des notes publiées par le célèbre Gayangos, ainsi que d'autres travaux d'érudits castillans; on me pardonnera de n'être ici que le traducteur plus ou moins fidèle de morceaux rares et excellents.
D'ailleurs, pourquoi n'ajouterait-on pas foi aux assertions des écrivains arabes, puisque ce qu'ils ont dit de la fameuse Mesquita de Cordoue s'est trouvé rigoureusement exact, et que la mosquée est encore debout afin que tout le monde puisse juger et comparer. Mais voici dans quelles conditions Medinah-Azzarah fut construit :
Le grand Amir-el-moumenin, le Commandeur des croyants, calife d'Occident, Abd-er-Rhaman An-Nasir, avait une sultane qui mourut en laissant un trésor immense, et sa volonté très expresse fut qu'on l'employât tout entier au rachat des musulmans captifs des chrétiens. Mais les écrivains arabes racontent que, quelque recherches qui furent faites, telle était la puissance du calife, que les envoyés d'Abd-er-Rhaman revinrent à Cordoue sans avoir trouvé un seul fils de Mahomed dans les prisons des princes étrangers.
Abd-er-Rhaman réfléchissait un jour sur l'emploi qu'il pourrait bien faire de ces trésors, lorsque la belle Azzarah, qu'il aimait tendrement, lui conseilla de faire construire une villa à laquelle il donnerait son nom, et le calife, qui tenait de ses ancêtres un goût artisti(iue très développé, commença à élever sur la coupe de la Montagne de la Fiancée (Giebalal-arus)f à environ une lieue et demie de Cordoue, un superbe palais qui, réuni un peu plus tard à la ville qui se forma autour de lui, prit le nom de l'esclave favorite, et s'appela Med ina-A zzarah .
Dès le principe, tout le travail se réduisit simplement à une élégante maison des champs pour la bien-aimée du sultan, mais celui-ci s'éprit si fort du nouvel édifice et de sa délicieuse situation, qu'il le convertit bientôt en un vaste palais, dans lequel il commença à résider avec sa famille et ses femmes : des dépendances contenaient ses serviteurs et sa garde. C'était un Alcazar exécuté sur un plan très heureusement conçu et dont l'intérieur était splendidement décoré ; l'image de l'esclave favorite brillait, sculptée en haut relief, au-dessus de la porte principale.
Les chroniqueurs arabes disent que lorsque la belle Azzarah se vit pour la première fois à côté de son glorieux maître, dans un des salons de ce palais enchanté, elle resta longtemps appuyée à un aljimez, contemplant avec ivresse la splendide perspective qui se déroulait sous ses yeux. Mais, cependant, .son imagination fut bientôt blessée par le contraste qui se
présentait si vivement entre la blancheur et la gaieté des nbu» velles constructions et la sombre montagne qui leur servait de fond. Après un instant de réflexion, elle s'écria tout à coup, en s'adressant au calife : « Regarde, ô mon maître, comme cette jeune fille paraît jolie entre les bras de ce géant éthiopien ». Pour le Commandeur des croyants, entendre c'était obéir : au même instant il donna des ordres exprès pour faire disparaître cette montagne. Mais il fut promptement convaincu que cette entreprise dépassait cette fois les forces humaines, et il la révoqua aussitôt, ordonnant seulement que les pins et les chênes qui la recouvraient jusqu'à la cime fussent arrachés, et qu'en leur place il fut planté des amandiers, des grenadiers, des figuiers et autres arbres d'une ombre plus épaisse et d'un aspect plus riant.
Le calife avait chargé des travaux de son palais l'architecte le plus renommé de Constantinople, centre principal des sciences et des arts à cette époque. Il divisa l'œuvre entière en trois parties bien distinctes : la première, qui était appuyée à la montagne elle-même, se composait des Alcazars et devait comprendre, en sus des logements du maître, 6,300 femmes, concubines de première et de deuxième catégorie, domestiques et suivantes, et pour l'usage desquelles avaient été disposés 300 bains. La seconde, qui venait immédiatement après, comprenait 400 maisons dans lesquelles logeaient les gens de sa domesticité, ses eunuques et sa garde; les pages et les esclaves qu'entretenait le calife étaient au nombre de 3,750, les eunuques et les gardes, 12,000, magnifiquement vêtus, aux épées et aux ceinturons dorés. Les pages consommaient chaque jour 13,000 livres de viande, sans compter les volailles, perdrix et autres gibiers, ainsi que de nombreuses espèces de poissons. Enfin, la troisième partie delà montagne avait été tratlsformée en jardins et en potagers^ dominés par les Alcazars.
On fut occupé de ce grand travail depuis Tan 325 de l'hégire, c'est-à-dire 936 de notre ère; pendant de longues années,
Ahd-icr-Rhaman en personne, son fils Al-Hakem, plusieurs architectes et douze esclaves chrétiens d'une grande habileté, y travaillèrent constamment. Trois hommes, dont les connaissances étaient très étendues, Abdullah, inspecteur général des travaux, Hassan-Ibn-Mohamad et Ali-Ben-Jafar, avaient été envoyés en Afrique pour le choix des marbres, et il leur était payé dix dinars d'or pour chaque colonne de marbre amenée à Cordoue. Le puissant calife éprouvait un tel plaisir dans la direction de ces travaux, qu'il lui arriva à plusieurs reprises de manquer, le vendredi, à la réunion de la Aljama, si bien que le fameux théologien Mundhir-ben-Said, qui prêchait ce jour-là, finit par le menacer des feux de l'enfer.
Il était employé journellement pour cette construction environ 6,000 pierres de toute taille et de toute dimension, brutes ou taillées, et cela sans compter les briques et autres matériaux enterrés dans les vastes fondations. On entretenait chaque jour pour les transports 1,400 bêtes de somme et 400 chameaux appartenant au sultan, sans parler de 1,000 mulets loués aux habitants; 10,000 charges de chaux et de sable étaient quotidiennement consommées. Quant aux colonnes de marbre, grandes ou petites, qui entrèrent, au nombre de 4,300, dans cette étonnante construction, leur provenance si diverse est assez curieuse à étudier. Quelques-unes vinrent de Rome, 19 de terres chrétiennes, probablement de Narbonne, alors sous la domination du calife, 140 furent envoyées en présent par l'empereur grec, 1,013 colonnes de marbre rose et vert arrivèrent de Carthage d'Afrique, de Tunis et autres villes situées de l'autre côté de la Méditerranée ; les autres furent taillées dans les carrières d'Andalousie : celles de marbre noir et blanc, de Tarragone et d'Almeria ; celles de marmot de agua, ou marbre d'eau, venaient de Raya ; les ouvriers employés étaient au nombre de 10,000.
Les dépenses faites dans les constructions de Medina- Azzarah montèrent annuellement à la somme de 300,000 « dinars d'or durant le règne d'Abd-er-Rhaman, et comme on a
fait le calcul de ce que coûta la construction tout entière, on trouve qu'elle montait à l'effrayant total de sept millions et demi de dinars d'or. On assure que les portes étaient au nombre de 15,000, revêtues de fer bronzé ou de ciiivre doré et argenté.
Cela deviendrait une chose fastidieuse que de conter par le menu les beautés que Fart et la nature avaient rassemblées dans la délicieuse enceinte de Medina-Azzarah. Ces charmes s'alliaient encore avec les splendeurs de cette cour orientale, la multitude des soldats, pages, eunuques et esclaves de tous les pays et de toutes les religions, richement vêtus de soie et de brocart, circulant sans cesse au milieu des larges rues, et les groupes nombreux de juges, katibes, prêtres ou poètes, se promenant gravement dans les somptueux salons, dans les spacieux vestibules et les vastes antichambres. Il y avait là, en plus de l'Alcazar royal, des demeures magnifiques pour loger les hauts fonctionnaires de TEtat; ici, c'étaient des aqueducs qui, amenant les eaux abondantes de la sierray entretenaient une perpétuelle fraîcheur dans les jardins et les bocages ; là, des jardins plantés des fleurs les plus rares, au milieu de charmilles d'orangers, de myrtes et de lauriers; plus loin, des jeux d'eau surprenants, des fontaines, des lacs, des étangs de toute forme et de toute grandeur, des pavillons et des fabriques garantis, par une ombre mystérieuse, des grandes ardeurs du soleil.
Les écrivains de cette époque, les historiens et lès poètes, épuisèrent leur talent si varié en descriptions de cette merveille. Lorsque les étrangers visitaient ce palais, sous le règne d'Al-Hakem, à l'époque où les nouvelles constructions avaient été achevées, tous confessaient qu'il n'y avait rien qui pouvait lui être comparé dans les vastes possessions de l'Islam. Les voyageurs, venant des pays les plus lointains, lès princes, les ambassadeurs, les ti-afi({uants, pèlerins, religieux ou poètes, plus familiarisés avec lés constructions de ce genre, reconnaissaient n'avoir rien vu de comparable dans
le inonde entier. Et de fait, la terrasse de marbre poli qui s'élevait au-dessus de TAlcazar et dominait les jardins, les pavillons d'Orient et d'Occident, le salon doré du pavillon circulaire qui occupait le centre, les extraordinaires travaux de son architecture, la beauté de ses lignes et de ses proportions, la richesse de son ornementation intérieure, ses marbres brillants, l'or bruni, les colonnes du jaspe le plus capricieux, les peintures reproduisant les fleurs les plus variées d'un parterre, son lac d'argent liquide, ses citernes toujours pleines des eaux les plus pures, ses précieuses fontaines ornées de bas-reliefs, chacun de ces objets eût été plus que suffisant pour faire Medina-Azzarah supérieur aux palais si vantés de Bagdad, de Damas et de Constantinople.
Entre toutes ces merveilles on distinguait particulièrement le pavillon central, les fontaines et la mosquée. Le pavillon était soutenu par des colonnes de marbre d'eau incrustées de perles et de rubis et couronnées de chapiteaux d'or massif. Il portait le nom de Salon des Califes (KasTul-Kholafa), parce que, à leur avènement, c'éiait là qu'était placé le trône sur lequel ils faisaient leur serment et leur proclamation. Les murailles étaient recouvertes d'or et de marbres transparents de diverses couleurs; la toiture était composée des mêmes matières, et au centre était suspendue une perle d'une grosseur énorme et d'une valeur inestimable, qui avait été envoyée au calife, entr'autres dons précieux, par l'empereur Constantin- Porphyrogénète. Les tuiles qui recouvraient ce pavillon étaient d'or et d'argent, alternées ; au milieu de ce magique réduit se trouvait un bassin de porphyre rempli du vif argent le plus pur, enfermé dans une arcature de huit arcs d'acier, d'ébène et d'ivoire, incrustés d'or et de pierres précieuses ; le tout était soutenu par des colonnes de marbre poli et de cristal. Lorsque le soleil pénétrait par les ouvertures, ses rayons, qui frappaient la toiture et les murailles, suffisaient pour aveugler. Mais quand An-Nasir voulait intimider quelqu'un des hauts personnages dont la fidélité lui donnait quelque soupçon,
il faisait un signe à un de ses esclaves, et aussitôt la nappe de mercure se mettait à se mouvoir, produisant dans le salon les éclairs les plus fulgurants.
Rien n'était plus imposant et plus majestueux que le serment d'un calife ou la réception d'un grand personnage étranger dans le palais de Medina-Azzarah. Ces deux actes peignent fidèlement la tradition orientale qui est dérivée, on le sait, des puissants rois assyriens et babyloniens. Dans ces deux cérémonies, le but principal que Ton désirait atteindre était d'en imposer à tout le monde et d'amoindrir les spectateurs par l'aspect d'un pouvoir formidable et d'une richesse supérieure à tout ce que Ton pouvait imaginer; pour ces solennités, rien n'était fait à Timproviste. Si, par exemple, la nouvelle arrivait au calife qu'une ambassade lui était envoyée par un empereur, on commençait à tout préparer pour sa réception. Aussitôt que l'ambassadeur touchait terre dans le royaume d'Andalousie, des envoyés du califj s'emparaient de sa personne sous le prétexte qu'ils devaient veiller à ce que rien ne vînt à lui manquer pendant son voyage. Puis ils le conduisaient, avec une nombreuse escorte, de cavaliers armés, dans un palais désigné d'avance et situé dans les environs de la capitale. Là, deux eunuques de la propre chambre du roi, fonctionnaires de haut grade, étaient employés à assurer le service autour de l'ambassadeur et de sa suite, mais veillaient à ce que personne n'eût avec lui aucune relation. Pour cela, on joignait aux eunuques d'autres officiers du palais et des manlis du calife, qui se hâtaient de balayer les intrus (1).
Pendant ce temps, le roi s'occupait avec activité du cérémonial de la réception. Il allait et venait de l'ancien palais au nouveau, dictait des ordres, et indiquait enfin le jour où les élrnngcrs dovoîenl êlre admis en sn présence. Tantôt c'était
(i) Il fjut voir dans All-Makkari la curieuse description de la réception de l'ambassa \z envoyée par -l'empereur Constantin à Abd-er-Rahman III.
dans rintérieur du pavillon central, lântôt dans les pavillons d'Orient ou d'Occident, où tout était préparé pour la cérémonie (I).
Alors ce salon s'ouvrait dans toute sa splendeur, luxueusement décoré, ayant en son centre un trône magnifîcjue, joyau inappréciable, resplendissant d'or et de pierreries, et sur le([uel était assis le calife dans loute sa majesté. A sa droite et à sa gauche ses fils étaient rangés ; puis venaient ses vizirs, ses gentilshommes, les fils des vizirs, les gardes, les loakiles et les officiers de la maison. Le patio de l'Alcazar était recouvert de riches tapis et les murailles de guadajnacilea ou cuirs dorés de Gordoue, dont le secret est aujourd'hui perdu : voiles, dossiers, courtines de soie brillantes, ornaient les poi'tes et les arcades et reflétaient les vives couleurs des oiseaux et des bouquets de fleurs dont elles étaient semées.
Maintenant, que l'on se figure la réception de l'envoyé de Constantin parle calife An-Nasir. En se voyant introduit dans ce magnifique salon, le Grec, à l'imagination ardente, ne pouvait dissimuler son émotion, et sa suite, éblouie et confuse, l'accompagnait jusqu'au pied du trône, où le sultan siégeait dans une attitude hiératique. Il lui remettait ses lettres de créance, et Ben Hayyan, l'un des chroniqueurs arabes de cette époque, nous en a conservé la description.
La lettre de Constantin au Commandeur des croyants était écrite sur vélin azur céleste, avec des caractères d'or; au centre, en caractères d'argent, se trouvait la liste des présents que lui envoyait l'emperour. Elle était scellée d'un sceau d'or du poids de quatre mitcall, avec l'image du Messie d'un côté et, de l'autre, les effigies de Constantin et de son fils. Ce document précieux était enfermé dans une bourse tissée d'argent, et cette dernière dans une boîte d'or enrichie d'un
(i) Ben-Hayyan dit qu' An-Nasir reçut l'envoyé de Constantin dans le Pavillon Voûtéy ce qui tendrait à prouver qu'il n'y avait dans le palais qu'un seul pavillon à voûte : ce dernier devait être probablement le Pavillon Central, appelé au^sj Pavillon Circulaire^ Pavillon Doré et Salon des Califçs,
portrait de l'empereur admirablement émaillé. Enfin, le tout était placé dans un étui de soie et d'or tissé.
La lettre aussitôt reçue, le faguih Mohammed ben Adi-1barr, choisi par le calife comme étant l'orateur le plus éminent par son génie et son éloquence, commença une pompeuse harangue, longuement préparée à l'avance, sur le pouvoir et la splendeur de l'empire d'An-Nasir et sur la consolidation définitive de l'empire de Cordoue sous son glorieux règne. Mais, dit le môme chroniqueur, cette imposante cérémonie, le silence de cette illustre assemblée, l'éblouissante lumière qui enveloppait le sultan, le troubla au milieu do son discours : sa voix devint défaillante, sa langue se glaça, et il tomba à terre privé de sentiment.
Un étranger, consommé dans le discours et réputé à Iraca comme le prince de Tart oratoire, Abn Ali Al-Kali, en ce moment l'hôte du calife, voulut remplacer l'orateur : il commença par plusieurs phrases éloquentes, mais, à lui aussi, les paroles lui manquent, il devient muet et se retire. Enfin, Ibn-Said reprend le discours commencé là oii l'avait laissé Abn-Ali, improvise une péroraison brillante en prose et en vers qui ravit tous les assistants, et le calife, d'un geste gracieux, lui témoigne sa satisfaction, quitte à le récompenser plus tard royalement. Malheureusement cette cérémonie est inachevée chez les chroniqueurs arabes. Maintenant nous ferons pénétrer de nouveau le lecteur dans ce même salon transformé pour la cérémonie du couronnement d'Al-Hakem, peu de temps après la mort de son père An-Nasir, et cette scène peut figurer dignement parmi les cadres les plus magiques des Mille et une Nuits.
Les huit frères du nouveau calife, conduits à Azzarah au milieu de détachements de troupes armés, et moitié de force, occupaient les pavillons d'Orient et d'Occident : les autres pavillons du palais étaient réservés aux nobles, employés ou courtisans, qui tous attendaient le moment de saluer le puissant souverain. Al-Hakem était assis sur le trône du pavillon
doré. La cérémonie comnieiK^ait, et les premiers qui s'approchaient de sa personne étaient ses frères, qui lisaient la formule d'inauguration et prêtaient ensuite le serment accoutumé; puis venaient tour à tour les vizirs, leurs fils et frères, les gardes du roi et les serviteurs du i^alais. Cela fait, les frères du calife, les vizirs et les nobles prenaient place do chaque côté du trône, à Toxception de Isa-ben-Fotoeys, qui restait debout, un peu en avant, pour faire prêter le serment à tous ceux qui entraient.
Dans ce beau salon doré, et de chaque côté de leur maître, se tenaient les eunuques, armés de leurs épées et vêtus do tuniques blanches ; aussitôt après, deux autres longues files d'eunuques couverts de mailles et Tépée nue à la main. Les eunuques de garde, aussi armés d'épées, les csclavons, également vêtus de blanc et armés, s'étendaient de chaque côté du parapet. Après ceux-ci c'était encore d'autres esclaves d'un ordre inférieur, puis les archers de la garde avec leurs arcs et leurs carquois. A côté des esclavons se trouvaient les esclaves noirs superbement vêtus et couverts d'armes resplendissantes : ils portaient des tuniques blanches, des casques siciliens, au bras des écus de couleurs variées et des épées damasquinées d'or. A la porte de As-Siiddah, c'étaient les alcaïdes de l'AIcazar et, non loin d'eux, la garde à cheval des esclaves noirs qui s'étendait jusqu'à la porte des Coupoles (Babii-l-Ahaba) . Puis se continuait sans interruption la garde des maulis ou affranchis du calife, aussi à cheval, et le reste de l'armée, des esclaves et des archers, se prolongeant jus([u'à la porte de la ville qui donnait sur la campagne. La cérémonie terminée, le peuple se retirait et les frères du calife, les vizirs et autres dignitaires demeuraient au palais pour reconduire à Cordoue le cadavre du dernier Commandeur des croyants et lui donner la sépulture dans le cimetière des rois, qui était placé dans renceiiile dos anciens Alcazars.
Mais avant de passer à la description des autres richesses artistiques de la Ville des Fleurs, je terminerai le récit des
splendeurs de la cour de Omniades de Gordoue, par la réception du roi Ordofio IV de Galice, lorsqu'il vint solliciter du même calife Al-Hakem sou aide et sa protection. Il s'agissait pour lui de recouvrer le trône dont il avait été dépossédé par son cousin D. Sanclie, appuyé de la puissante intervention de Abd-er-Rharaan An-Nasir.
LMiôte royal fut logé dans un palais de Coi-doue appelé la Noria, et en arabe An-Nafurah, Lô jour de la réception fut fixé, et le calife envoya ses ordres pour (fue toutes les troupes prissent les armes, la garde royale et les esclavons ; les ulémas, les théologiens, katibes et poêles furent invités pour assister à Taudience royale et en augmenter Téclat par leurs harangues et leurs improvisations. Al-Hakem était assis sur son trône, au centre du pavillon, entouré de ses frères, de ses parents, de ses vizirs, cadis et principaux fonctionnaires, tous assis suivant la hiérarchie de leur rang. Ordono, accompagné des premiers personnages chrétiens de Gordoue, parmi lesquels se distinguait le juge des Mozarabes, Walid Ben Khayrun y Obeydullah, fils de Kasim Al Matram, évêque de Tolède, s'avançait vêtu d'une tunique de brocart blanc et d'un alhornoz de même étoffe, la tête coiffée, selon l'usage chrétien, d'un bonnet orné de précieux joyaux. Il arriva à cheval jusqu'à la porte extérieure du Palais des Fleurs, appelée des Goupoles, où se trouvaient placés ceux qui devaient le recevoir. Puis, arrivés à la porte intérieure (Balu-s-suddah), tous, à l'exception du roi et de son introducteur Ibn-Talmis, reçurent l'ordre de mettre pied à terre. Lui-même descendit de cheval à la porte du Pavillon Méridional, nommée Daru-l-jaudalt sur une plate-forme où il s'assit, en attendant qu'il eût reçu l'ordre d'entrer. Enfin l'avis désiré arriva et Ordofio monta sur la terrasse des Pavillons et, arrivant devant celui de l'Orient où se tenait le calife, il se dépouilla de son burnous, de son bonnet, se découvrit la tête et resta un moment comme absorbé dans une attitude d'admiration pour la majesté et la gloire de celui qu'il venait solliciter. Il s'approcha
ensuite entre les deux haies de soldats et se prosterna à la porte, dans une attitude d'humiliation profonde; il fit quelques pas encore, se prosterna de nouveau et, s'étant relevé, il présenta avec timidité sa main à Al-Hakem, qui la serra amicalement dans la sienne. Il revint sur ses pas sans tourner le dos au calife, et alla prendre place sur un siège recouvert de drap d'or qui avait été préparé pour lui. Les comtes et les chevaliers qui raccompagnaient furent aussitôt après admis à baiser la main du souverain musulman ; ils s*approchèrent les uns après les autres, répétèrent les mômes génuflexions, puis s'assirent à la file, laissant leur roi au centre.
Aussitôt qu'Al-Hakem eut rompu le silence, le juge des Mozarabes, qui servait d'interprète, souhaita la bienvenue au chrétien ; puis, se tournant du côté du calife, il exposa, en termes concis, mais avec force protestations de soumission et d'obéissance, l'objet de sa requête, sollicitant pour lui la puissante intervention du Commandeur des croyants et s'obli* géant, s'il voulait l'aider à recouvrer le trône, à le reconnaître toujours comme son seigneur féodal. Puis, afin de surenchérir encore sur son pouvoir et sur sa sagesse, il le priait de se constituer en arbitre et de juger impartialement les différends qu'il avait avec son cousin. Le calife écouta tout ce qui lui fut exposé avec une gravité toute orientale, et comme sa politique parlait surtout en faveur du solliciteur, il répondit que ce n'était pas une raison, parce que son père An-Nasir avait bien reçu don Sanche, pour qu'il déboutât don Ordofio sans aucune réflexion.
Le prince déj^ossédo renouvela alors ses humbles protestations, exaltant dans son enthousiasme la générosité et la gloire de son puissant protecteur. Puis il se retira, et les eunuques l'ayant conduit dans le pavillon Occidental, ils le firent asseoir sur un coussin de brocart d'or. On lui présenta le hagib Ja'far Al-Mus'hafi (1), qui conversa quelques instants
(i) Ce hagib dont nous parlons n'était pas le premier ministre du mexnar ou
avec lui, et après l'avoir confirmé qu'il était dans les bonnes grâces de son maître, lui fil revêtir un vêtement d'honneur qui lui était offert par le calife. Il consistait en une tunique tissée d'or et un albornoz de môme étoffe; il était accompagné d'un ceinturon d'or pur semé de perles et de rubis d'une telle grosseur que le grossier chrétien ne pouvait en détacher ses yeux, tandis que l'officieux hagib l'aidait à se revêtir. Les comtes et les chevaliers de sa suite reçurent aussi des vêtements dont la richesse était en rapport et, tous ensemble, ils 'sortirent de l'Alcazar le cœur rempli de reconnaissance. Au bas du Pavillon Central, où ils avaient mis pied à terre, une autre surprise attendait le prince : il trouva un superbe cheval luxueusement harnaché, avec une selle et une bride d'or bruni. Il le monta aussitôt en bénissant sa bonne étoile, et quitta avec les siens l'enceinte enchantée de Azzarah pour aller se remettre de ces fortes émotions dans le palais où il avait déjà reçu l'hospitalité.
J'ai dit que les fontaines et les jeux d'eaux étaient le principal ornement de ces Alcazars. Ben Hayyan assure que rien n'était comparable à deux d'enlr'elles, qui furent rapportées d'Asie pour An-Nasir par Ahenca le Grec, soit pour leur travail exquis, soit pour la valeur intrinsèque de la matière dont elles étaient composées.
La plus grande, en bronze doré, avec des bas-reliefs représentant- des figures humaines admirablement ciselées, fut conduite de Constantinople par Ahmed et l'évoque Rabi. La seconde était en marbre vert et fut achetée en Syrie ; elle était considérée par tous les artistes comme un véritable prodige d'art. Quand elle arriva au pouvoir du calife, il ordonna qu'elle fût placée dans l'alcôve du pavillon Oriental, connuç sous le nom de Salon de la familiarité et du soûlas, et il
conseil du calife, mais simplement un de ses chambellans. C^tte charge changea sous les derniers Omniades, car chacun de ceux-ci avait un grand nombre de hagibes.
voulut qu'elle fût ornée de douze figures d'or rouge, représentant divers animaux, et qui furent exécutées dans les ateliers royaux de Cordoue. On y plaça un lion entre un antilope et un crocodile; de l'autre côté, un aigle et un dragon. Entre ces groupes, une palombe, un faucon, un paon, une poule, un coq, un milan et un vautour. Tous ces animaux étaient creux et versaient incessamment dans le bassin de la fontaine une eau pure comme du cristal.
Rien n'égalait la splendeur de l'appartement de la favorite Azzarah : il s'appelait Megles almunus (l'alcôve du lit nuptial). Les fleurs en relief, les mosaïques les plus fines faites par les esclaves chrétiens enlevés à Rome, les fonds d'azur et d'or, les rubans enroulés portant des versets du Coran, en faisaient une rare merveille. Le plafond était en marqueterie de cèdre et de mélèze, avec des ornements d'or et d'argent, et au milieu du salon s'élevait une vasque de porphyre dans laquelle se jouaient des poissons de couleurs variées. Une statue d'or de la favorite, bien que les préceptes du Coran défendissent la représentation des formes humaines, était posée au milieu du bassin.
Une autre statue de la belle Azzarah, tirée du bloc le plus blanc du marbre de Carrare, s'élevait au-dessus d'un portique à trois arcs en ogives, qui précédait l'entrée du pavillon.
La mosquée d'Azzarah, temple d'une structure extraordinaire, et dont toutes les parties avaient été précieusement travaillées, avait 97 coudées de long, depuis la Algie fia à la Quiblah, sans compter le Mihrab, et soixante et une de large. Il fallut 48 années pour la terminer, An-Nasir y ayant employé journellement mille ouvriers consommés, parmi lesquels se trouvaient 300 maçons, 200 charpentiers, et le reste carriers, sculpteurs, doreurs, émailleurs, mosaïstes, peintres, stucateurs, tailleurs de pierre, bronziers, etc. Elle contenait cinq nefs et un patio de quarante-trois coudées, pavé de marbre rouge et dans le centre desquelles il y avait une fontaine versant sans cesse une eau très pure. Cette mosquée avait une
zoma ou minaret carré de cinquante coudées de hauteur. Dans la Maksurah, d'une ornementation merveilleuse, se trouvait un pupitre ou mimbar, d'une richesse surprenante.
Mais la jouissance de toutes ces merveilles ne pouvait encore distraire leur possesseur, blasé par sa puissance môme, car Abd-er-Rhaman III, qui prenait, lui aussi, le titre pompeux d'Amir-al-Moumenim, ou Commandeur des croyants, disait mélancoliquement, vers la fin de sa vie :
t Cinquante ans se sont écoulés depuis que je suis calife de Cordoue : richesses, honneurs, plaisirs, j'ai joui de tout, j'ai tout épuisé. Les rois, mes rivaux, m'estiment, me redoutent et m'envient; tout ce que les hommes désirent m'a été prodigué par le ciel. Dans ce long espace d'apparente félicité, j'ai calculé le nombre de jours où je me suis trouvé véritablement heureux, ce nombre se monte à quatorze ! Mortels, appréciez la grandeur, le monde et la vie ».
Les palais d'Azzarah durèrent fort peu. Depuis l'année 961, en laquelle mourut le dernier de ses fondateurs, les laissant achevés, jusqu'à la triste époque dans laquelle commença l'extinction des Amérites et la guerre civile dans le califat du Cordovais, entre les Berbères et les Andalous, Suleyman et Almudhi, il ne s'écoula pas tout à fait un demi-siècle. Les deux rivaux, alternativement favorisés par le comte de Castille, Sancho Garcia, ravagèrent, l'un après l'autre, la sierra et la campagne, lorsqu'ils étaient vaincus et obligés d'abandonner la ville. Mais les Berbères de Suleyman furent plus féroces que leurs adversaires : ils commencèrent par réduire en cendres le charmant village de Azzahira, peu d'années auparavant les délices du hagib Almanzor et, entrant dans Azzarah en l'an 1010, ils le saccagèrent après avoir passé tous ses habitants au fil de l'épée. Ils y séjournèrent pendant quelque temps, puis ils l'évacuèrent, afin d'étendre leurs terribles
ravages sur toutes les contrées voisines, dont ils détruisirent les granges, incendièrent les moissons, et ne laissèrent pas subsister une seule maison des champs sans y poser leur horrible empreinte. Au milieu de cette grande dévastation, les habitants des campagnes s'enfuirent à Cordoue avec ce qu'ils purent parvenir à sauver, fuyant la rage de cette soldatesque effrénée et la famine qui ne tarda pas à régner dans tout le pays.
Les historiens arabes racontent que cette plaie s'étant étendue dans toute la province, il n'y eut que Tolède et Medina-Cœli qui en furent préservées. Le pays devint si dépeuplé qu'un voyageur pouvait chevaucher deux mois de suite sans rencontrer une âme vivante. Cependant, quoique bien maltraitée par une si affreuse tourmente, la précieuse fleur élevée par An-Nasir, pour la fleur la plus parfumée de son harem, existait encore.
Un roi chrétien qui avait conquis Tolède, le vaillant Alphonse VI, confiant dans l'humiliation dans laquelle avait été plongé l'islamisme et surtout dans l'éclatant prestige que lui donnaient ses victoires, eut envie de Medina-Azzarah et demanda cette fastueuse résidence pour son épouse, à son nouveau maître, l'émir de Séville. Mais Almotamed fut si indigné de cette demande qu'il donna la mort de sa propre main au juif porteur du message. Alfonso voulut le venger et assaillit l'émir avec des forces si considérables qu'il ne lui laissa d'autre ressource que de se jeter dans les bras des Almoravides.
Mais pendant oe temps que devenait Medina-Azzarah ? La Ville des Fleurs avait été abandonnée, et ses délicieux jardins convertis en repaires des animaux sauvages. Les Berbères avaient dépouillé ses pavillons luxueux, volé toutes ses richesses, ruiné cet admirable bassin rempli de minéral liquide, détruit ces trônes d'or et de pierreries, ces fontaines de bronze et de marbre, ces bains voluptueux, ces plafonds incrustés d'or, ces pierres transparentes et ces bois incorruptibles.
. Au milieu des sièges nombreux qu'eut à souffrir la cité de Cordoue, la ruine et la désolation s'accumulèrent lentement, mais sûrement, sur le palais des califes. Lorsque le saint roi prit la ville, il ne restait plus debout que les murailles des Alcazars, et bientôt la Ville des Fleurs perdit jusqu'à son nom môme, pour ne plus s'appeler que la vieille Cordoue, sous le vocable duquel son emplacement est parvenu jusqu'à nous.
Ce fut Antonio Conde qui, dans son Histoire de la domination des Arabes, commença le premier à ressusciter le nom et le souvenir de la villa célèbre du puissant Abd-er-Rhaman, et prononça ce nom mystérieux de Medina-Azzarali, lorsqu'enfîn la traduction du compilateur arabe Ibn-Al-Makkari vint apporter de plus vifs détails sur cette merveille des temps et nous en apprendre ce que nous en savons.
Je ne suivrai pas Pedro de Madraso dans l'historiciue des travaux de la commission spéciale nommée par ordre royal pour opérer des fouilles à Medina-Azzarab; ces travaux furent arrêtés dès le principe par la plus évidente mauvaise volonté; cependant il faut espérer que d'autres savants la reprendront avec une meilleure fortune et feront sortir, de la dehesa de Cordoue la Vieja, les richesses artistiques, qui ont été ensevelies dans la plaine, de cette perle qui fut appelée la folie des califes d'Occident.