TYPES ET COUTUMES DE MADRID
On pourrait chercher en vain, aujourd'hui, dans les rues et les promenades de Madrid, cette inanola oubliée par les siècles, et que Théophile Gautier rencontra si heureusement à Tangle d'un carrefour de la rue de Tolède. Il y a beau temps que la basquine et la petite veste brodée de paillettes ont disparu avec la dernière inanola^ et on ne voit plus celle-ci (jue sur les éventails placés aux devantures des marchands, sur les aquarelles exposées par les bouquinistes à tous les coins de rue, ou bien dans les immortelles compositions de Goya, au musée du Prado et dans les salons de l'Académie de San Fernando.
La mantille elle-même est en bonne voie de disparaître, et elle n'est plus en usage que parmi les femmes de condition moyenne, à l'exception de certains jours de solennité religieuse, où les grandes dames la portent comme une sorte de souvenir pieux du passé.
Mais la capitale des Espagnes a encore conservé des coutumes particulières, et un certain nombre de types, qui ne se rencontrent pas ailleurs, attirent promptement sur leurs physionomies toutes spéciales les regards des observateurs étrangers.
Parmi l'une des plus intéressantes coutumes de la vie madrilène, il faut noter les jours de courses de taureaux, qui produisent un moment d'effervescence presque impossible à décrire; la calle Alcala, principale artère de Madrid, offre une animation extraordinaire et un aspect que l'on ne peut
rencontrer nulle autre part. La calesa traditionnelle a déjà disparu, et il n'est plus possible de parler des fleurs et des ramages qui décoraient sa caisse entourée de devises de mirliton ; mais, en échange, les tramways circulent de plus en plus nombreux, et puis, se croisant dans tous les sens, les omnibus de la Compagnie Oliva, les voitures de l'ancien régime, les charrettes, les jardinières qui sont insuffisantes pour transporter tout le monde. Sur le trajet, qui est converti en promenade pour les gens à pied, on observe la même animation, et le passage des toreros dans leurs voitures, des picadors sur leurs chevaux, des alguazils dans leur costume traditionnel, forment le sujet des conversations.
Je me souviens que le jour des courses hispano-portugaises, les chevaux qui avaient été envoyés de Portugal pour ces combats attirèrent l'attention de la multitude. On les voyait marcher les uns derrière les autres, remontant la calle Alcala, leur tête fine et légèrement busquée ombragée d'un panache, et caparaçonnés de velours de couleurs différentes, brodés de canetilles d'or ou d'argent.
Les courses de chevaux, carreras de caballos, commencent, elles aussi, à attirer un public tout particulier, mais je dois ajouter bien vite que le gros de la population se montre assez indifférent à ces jeux, et qu'il se contente d'aller voir défiler les équipages de maître sur les Paseos de la Castellana, de Eecoletos et du Prado. Voir courir des chevaux n'est pas encore entré dans les mœurs des gens de Madrid.
Les courses de vélocipèdes paraissent devoir faire leur chemin dans le monde, mais moins bien cependant que les jeux de pelote, qui ont déjà deux places établies à Fiesta Alegre et à Jai-Alai. Les joueurs les plus en renom, les héros de la pelote, ont leurs photographies exposées à toutes les vitrines, ni plus ni moins que les toreros les plus fameux.
Je passerai sous silence les verbenas, qui allaient disparaissant tous les jours, mais qui semblent maintenant jouir d'un regain de vie : fêtes typiques et caractéristiques du vieux
Madrid, dont des lampions et quelques guitares font tous les frais; on danse au coin des rues ou sur les plazuelas, et tout le monde est content.
L'une des curiosités de Madrid, pour les étrangers, c'est toujours les horchaterias, où se débite cette fameuse horchata de chufas dont tous les auteurs français ont fait des éloges si pompeux. Mais, hélas I elles ont perdu une partie de leur aspect si pittoresque, car les blondes Valenciennes, en costume national, qui servaient autrefois le frais breuvage parfumé, ont été remplacées par des jeunes femmes venant de n'importe où et habillées comme tout le monde.
Il devient tous les jours plus difficile de saisir quelques traits saillants de la vie populaire dans les quelques rues où elle paraît s'être réfugiée. Pour en retrouver quelques traits curieux à noter, il faut s'enfoncer très avant dans les rues les plus anciennes. On voit, par-ci par-là, quelque aguador, son baril plein d'eau sur l'épaule, et qui s'engage sans frémir au plus épais de la foule, distribuant, à droite et à gauche, les plus formidables horions; ici, c'est un ânier précédé de sa file de baudets portant des charges énormes sous lesquelles ils s'avancent sans fléchir; puis voici l'employé des eaux de la ville, avec son tuyau de cuir à la main : bientôt une trombe d'eau s'élève du sol et, projetée à 30 mètres, arrose indistinctement les passants et la chaussée ; puis ce sont des marchandes de marrons aux portes des débits de vin. Dans la calle Aiochay je signalerai. toutefois une industrie singulière, celle de raccommodeur d'outrés à vin, qui remplacent ici les tonneaux à vin. Devant la porte, une suite de pellejos, gonflées par l'épreuve de l'eau dont elles sont remplies, ressemblent à des corps d'animaux auxquels on a coupé les pattes et la tète.
A l'antique calesero a été substitué le conducteur de tramways; au lanternier d'hier, l'employé de la Compagnie du gaz d'aujourd'hui; à la ramilletera, qui courait partout avec son petit étal devant elle, les puestos de flores ; à l'aveugle (/ui
vendait les journaux ou bien ces curieuses chansons populaires de bandits ou d'amoureux, on a donné comme remplaçants d'agiles gamins aux jambes lestes et qui courent partout les bras chargés de feuilles encore humides, en vous assourdissant de leurs cris répétés. Enfin, je puis encore citer ce particulier bien rasé, en casquette de soie et petite veste de couleur claire, à la chemise blanche, sans cravate, agrafée d'un bouton d'or ou d'argent, et que le public de Madrid couvre de son mépris, tout en s'en éloignant le plus qu'il lui est possible. Le chulo ou rata est l'une des plaies de la capitale, car il passe, avec la plus grande facilité, de la simple substitution d'un porte-monnaie au savant maniement de la navaja, qu'il porte toujours avec lui, quoiqu'elle soit soigneusement dissimulée.
Maintenant, écoutez le fracas épouvantable qui s'élève à la Puerta del Sol de 5 à 8 heures du soir, les vociférations des camelots vendant les objets les plus variés, les crieurs de journaux, les cris des cochers, et vous n'aurez qu'une idée bien affaiblie de l'intensité de la vie, et une peinture bien peu colorée des types et des physionomies que l'on peut encore rencontrer dans cette ville de Madrid.