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LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ESGURIAL

L'heure de l'ouverture de la bibliothèque vient de sonner et je me hâte de suivre mon petit guide qui, à travers des escaliers interminables et des corridors sans fin, me fait passer par les claustros menores et me conduit enfin devant la porte de la bibliothèque. Elle est située dans l'angle d'une galerie, et construite en bois précieux et de diverses couleurs. Sur le fronton se trouve, en lettres d'or, une sentence d'ex-

communication contre ceux qui déroberont des livres ou des objets précieux. Enfin la porte s'ouvre, et un moine augustin nous invite à entrer. J'avoue que mon cœur bat un peu en pénétrant dans cette magnifique galerie, dans laquelle sont conservés des trésors. On n'est pas impunément bibliophile et bibliothécaire sans ressentir quelque émotion en songeant que tant de richesses sont encore inexplorées.

Mais examinons tout d'abord la galerie elle-même, avant de dire quelques mots sur les livres splendides qu'elle renferme. La salle, toute en longueur, de plus de 50 mètres, est entièrement pavée de marbre blanc et noir. Au milieu de cette pièce se trouvent cinq tables de marbre et de bronze, offertes par Philippe II. Sur ces tables sont placées d'élégantes vitrines qui contiennent les perles de la collection. Ce ne sont que manuscrits à enluminures d'une fraîcheur de tons incroyable : livres d'heures des rois catholiques, de l'empereur Charles- Quint et de sa femme Dofia Isabelle, dont la variété dans l'ornementation fait véritablement rêver; ceux de Philippe II et d'autres souverains y sont aussi exposés; un Coran unique, tout pointillé d'or et d'argent, des manuscrits arabes dignes de l'Alhambra, et ce fameux Codice Aureo, écrit en lettres d'or fin, sur feuilles de parchemin. Ce dernier attire principalement mon attention, car je sais qu'un savant érudit espagnol a eu le courage de calculer qu'il contenait 168 feuillets, et que l'or'qui avait servi à l'écrire pèse 17 livres. Je dois passer sur un manuscrit de Virgile possédant une miniature à chaque page; sur des monuments merveilleux de l'art byzantin qui contiennent les préfaces de saint Jérôme, les canons d'Eusèbe de Cesarée et les Quatre Evangélistes, commencés par ordre de l'empereur Conrad et terminés seulement sous le règne de son fils Don Henri, en 1050. Mais il existe, dans cette collection splendide, des œuvres plus anciennes encore, et parmi celles-ci : le Codice Vigiliano, composé par le moine Vigila en 976, le Codice Emilianense, qui fut écrit en 994, sans compter le traité complet des Conciles de Tolède.

Si Ton veut des détails plus particuliers sur cette suite de manuscrits précieux, je me contenterai de citer deux volumes de pièces réunies en recueil, et qui contiennent une foule de documents inédits sur l'Amérique.

Plus loin vient un album de dessins en demi-teinte, qui ont été faits pour Texécution des broderies qui couvrent les magnifiques ornements d'église de l'Escorial; un manuscrit français de « Juvénal » du commencement du XVe siècle, avec initiales ornées et dix miniatures représentant des scènes de guerre, tournois à pied et à cheval, etc.

Enfin je terminerai par le livre d'heures de la reine Isabelle la Catholique qui, en outre de ses précieuses enluminures, est surtout remarqué par la sévère reliure qui le recouvre, reliure ornée des blasons d'Espagne, émaillés, mais sans l'héraldique grenade, ce qui indique exactement qu'il fut exécuté avant la conquête.

Sur l'une des tables est exposé un magnifique globe terrestre offert par Philippe IV; dans un enfoncement produit par un balcon est un riche médailler en bois précieux. La bibliothèque est divisée en trois parties par deux arcs soutenus par des pilastres, et où sont les portraits des rois Charles-Quint, Philippe II, Philippe III et Charles II. Les voûtes sont couvertes de belles fresques des deux peintres Peregrin Tibaldi et Bartolomé Garducci. Elles sont malheureusement en mauvais état dans quelques-unes de leurs parties, ayant beaucoup souffert de l'incendie de 1772 et de l'occupation de l'armée anglaise pendant la guerre de l'Indépendance, car les alliés des Espagnols avaient placé là un atelier de cordonnerie de deux cents hommes. La bibliothèque est entourée d'armoires grillées en bois précieux contenant les livres. Une particularité qui frappe tout le monde, c'est que les livres ont la tranche tournée du côté extérieur, et que les titres des ouvrages y sont écrits de haut en bas.

La galerie réservée aux manuscrits est placée au-dessus. Elle est extrêmement riche en ouvrages grecs, dont un cata-

logue raisonné a été publié par M. Damas Hinard. Il y a des manuscrits hébreux, arabes et latins en grande quantité ; une Bible en grec qui a appartenu à l'empereur Cantacuzène; un superbe Ptolémée dans un état de conservation admirable ; des livres chinois, et une riche collection de plans d'artistes célèbres.

Cette bibliothèque incomparable fut constituée, en premier lieu, à l'aide de 4,000 volumes, presque tous manuscrits, donnés par Philippe II. Ils provenaient, pour la plupart, des bibliothèques de Diego de Mendoza et Antonio Agustin, archevêque de Tarragone. Puis ils furent augmentés de 94 ouvrages donnés par Pedro Ponce de Léon, 234 imprimés et manuscrits de Fr. Jeronimo de Zurita ; 133 provenant de la chapelle royale de Grenade ; 87 du docteur Juan Paez de Castro ; 31 manuscrits de Diego Gonzalez, prieur de Roncevaux; 45 d'Alonso de ZuAiga; 486 provenant de la bibliothèque du marquis de los Vêlez ; 935 du cardinal de Burgos ; 139 confisqués par l'Inquisition. Tel fut le nombre des volumes, qui monta bientôt à 10,000 sous le règne de Philippe II. Ils furent classés et catalogués par Arias Montano, aidé du Fr. Juan de San Jeronimo, qui en fut le premier bibliothécaire. En 1609, la collection s'enrichit des livres du licencié Alonso Ramirez de Prado, qui furent achetés par Philippe III, et, en 1664, de 3,000 volumes arabes, qui furent pris à bord du navire de Muley-Zidan, empereur du Maroc.

Philippe II donna à la bibliothèque plusieurs rentes considérables, destinées à assurer son augmentation et son entretien. Il y joignit aussi l'obligation d'y placer un exemplaire de tous les ouvrages qui seraient publiés en Espagne. Mais à côté de cet apport continuel de richesses, les collections souffrirent aussi plusieurs désastres. Ainsi, par un acte de barbarie incroyable, en 1613, on arracha aux livres les ornements en métaux précieux, tels que fermoirs, coins, clous, sous le prétexte spécieux d'employer les sommes qui devaient en provenir à l'acquisition de nouveaux ouvrages. L'incendie de

1671 consuma, parait-il, plus de 4,000 manuscrits et imprimés, et ce sinistre fut encore renouvelé en 1763. La translation de la bibliothèque de TEscurial à Madrid fut ordonnée par le gouvernement de Joseph Napoléon. Cependant, malgré tout, il existe encore à peu près 36,000 volumes, y compris les manuscrits ; ceux-ci se subdivisent en 567 grecs, 72 hébreux, 1,284 arabes, 1280 latins.

Ce sont les Pères Augustins qui sont chargés du service de la bibliothèque. Le jeune Père qui me fait voir toutes ces richesses me dit aussi qu'elle est ouverte tous les jours aux travailleurs, et qu'il n'est besoin d'aucune autorisation spéciale. On fait en ce moment le catalogue raisonné et il n'est pas près d'être achevé. A côté se trouve la salle de lecture et de travail, où l'on conserve quelques objets précieux.

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