STATUES ET PLACES PUBLIQUES 'DE MADRID
Je crois avoir déjà mentionné les laides statues et les poses grotesques que le ciseau du sculpteur avait dohnées aux rois et reines d'Espagne qui' bordaient les grandes allées M^Metiro
conduisant à VEstanque. D'un autre côté, j'ai consacré plusieurs lignes aux deux places principales de Madrid, qui -s'appellent la Plaza Mayor et la Puerta del Sol, Je n'aurai donc pas à m'occuper ici de ces deux dernières; mais, parmi les soixante-dix places qui restent, il en est encore quelquesunes qui sont dignes d'être mentionnées.
A tout seigneur, tout honneur : la première qui s'offre à nous est la Plaza de Oriente, l'une des plus importantes, d'abord parce qu'elle est assez étendue, et ensuite parce qu'elle est située devant le Palais-Royal. Elle affecte une forme demi-circulaire, et sa principale décoration se compose d'un grand nombre de ces statues si grotesques dont j'ai déjà parlé. Mais au centre, et entourée d'un square que les Espagnols appellent Glorieta, s'élève une très belle statue en bronze de Philippe IV, offerte au roi d'Espagne, en 1640, par un duc de Toscane. Je ne veux pas entrer ici dans le détail des inscriptions et des bas-reliefs qui décorent ce monument; on peut tout à son aise trouver ce recueil dans les guides ou dans les itinéraires ; je dirai seulement que des statues de bronze vident sans cesse le trop plein de leurs urnes dans le contenu d'un vaste bassin.
Mais ce qu'il faut voir surtout, c'est la population du quartier, qui vient chercher quelque récréation et quelque fraîcheur sous les grands arbres de la Plaza de Oriente, On dirait que tous les soldats et toutes les bonnes d'enfants s'y sont donné rendez-vous; on ne voit que les casques d'acier de la garde royale, les vestes courtes et les culottes collantes des hussards de Pavia ou de la Princesa, les capotes de l'infanterie et les larges machetes des soldats du génie. Tous les vingt pas, des puestos de agua, qui débitent les boissons les plus rafraîchissantes, telles que gazéosaSy salseparilla, agua de cebada, limon del tiempo, naranjadas, etc., sont assaillis par la foule des promeneurs. Quelques gardiens font respecter l'ordre çà et là et empêchent les petits enfants de dépouiller les parterres de leurs plus belles fleurs.
La Plaza de las Cbrtes mérite à peine ce nom : c'est un tout petit square très peu fréquenté, de forme irrégulière, et situé devant la Chambre des députés. Elle est décorée d'une statue de Miguel de Cervantes, dont le bronze a été fondu en Prusse.
Mais, si vous le voulez bien, nous allons nous enfoncer davantage dans le vieux Madrid. Voici la calle del Principe, pavée de bois et bordée de riches magasins. C'est là que se trouvent les plus beaux dépôts de comestibles, et leurs devantures sont toujours garnies de quantité de curieux admirant les langostinas et les homards, les poissons les plus variés, et tous ces fruits de l'Andalousie, dont beaucoup sont inconnus dans nos climats. Puis vient la Plaza Santa Awa, autrefois de los PajaroSy et dans laquelle se tiennent encore les principaux oiseleurs de Madrid. Devant les portes, et dans de grandes cages superposées, sont toutes sortes d'oiseaux aux plumages brillants, des singes, des lapins, et même des chats, les uns dormant, les autres miaulant d'une manière lamentable. L'un des côtés de la place est occupé par la façade du Théâtre Espagnol, qui ne manque pas de caractère. Au centre, un square, avec parterre et fleurs bien soignées, orné de la statue de Calderonde la Barca.
Mais avant de descendre au jardin du Prado et sur les promenades de Madrid, où se trouvent les statues les plus remarquables, que l'on me permette de pénétrer encore plus avant dans le cœur de la ville et de dire quelques mots d'une place depuis longtemps célèbre dans les mœurs madrilègnes.
La Plaza de Lavapies est une des plus mal famées de Madrid. Ce nom lui-même paraît ne pas être des plus rassu-
rants, mais il ne faut pas se fier à l'apparence, et le vocable de Lavapies lui vient d'un ruisseau qui baignait autrefois les pieds de quelques arbres plantés sur cette place très petite et formant un triangle presque parfait.
Cette place et le quartier au centre duquel elle est située a joué et joue encore un certain rôle dans l'histoire des mœui^ : le pinceau immortel de Goya ou la plume enchantée de Don
Ramon de la Cijuz ^e so^jt plus sp(écial/?ment occupés à peindre les coutumes et les physionomies populaires. L'une des plus intéressantes est, à coup, sûr, le nianolo, : mais, ainsi que tout change et que tout se transforme, lui aussi, il a varié d'aspect, sans cependant disparaître complètement, et en accommodant en quelque sorte son mode de vivre, son costume et ses inclinations à la manière d'être d'une çociété plus moderne. Mais si le manolo a perdu quelque chose de son caractère si curieux, la manola, sa légitime compagne, et de laquelle la chula a hérité directement, conserve le même esprit qu'autrefois ; le ton traînant dans le langage, la vivacité d'imagination, les saillies aiguës, les réponses ingénieuses, et cette même manière de marcheir, toujours gracieuse, quoique mêlée d'une certaine hauteur. La chula possède toutes ces qualités, et elle ep est fière. Le chiilOy lui, est plus facilement accessible : l'offre d'un puro et un quart d'heure de conversation ^ur la ^ernièrq corrida peuvent en faire un ami quelquefois disposé à rendre un service désintéressé. La chula ne transige pas, elle regarde d'un œil hostile tout ce qui pe porte pas le sQn^brero a Iq cordobesa : la femme qui porte la mantille, serait-ce même la malheureuse ouvrière d'un atelier de couturière, est pour elle l'objet d'une aversion insurmontable. Cependant, il faut dire qu'elle a fait un pas assez prononcé vers une civilisation plus moderne, car elle se coiffe avec les modes qui lui sont enseignées par les figures de cire des coiffeurs les plus en renom.
Un fait très curieux au point de vue moral, c'est que la chpla fréquente très peu les églises, n'a point de respect pour les membres du clergé, et se contente d'avoir dans sa chambre une image de la Vierge éclairée par une petite lampe. L'explication de ce f^it, qui paraît manqu.er complètement de logique, est pourtant bien facile $ comprendre, c'est que, chez la chula, J'éducatiori; même la plus élémentaire, manque presque Qoipplétement, et le sent^n^ent religieux n'est ç^rrivé j.ysqu'à elle que p^r ,une tradition de famille, qui s'est p.çrpétuée de génération en génération.
Je vais- ppoâter du point où je me trouve powr dlesc«ndre vers le paseo de Atocha, à rextrêmité daquel la foire féit rage. Femmes géantes, princesses Paulina, bazars à quatre sous, tout &'agite, tout tournoie, tou^t étincelle; on sent Todeur suffocante de Thuile dans laquelle se noient les banuelo^, on est assourdi par les sons aigus de mille trompettes à an sou et les vociférations des bouquinistes qui poursuivent bien loin les paisibles promeneurs.
Derrière la foire s'étendent, à perte de vue, les grandes grilles du Jardin Botanique : je jette un regard sur la statue de Murillo, qui a un air fort mélancolique sur son socle de granit et, franchissant la porte du jardin, je me trouve aussitôt dans les grandes allées plantées d'arbres de toutes les essences.
Quel contraste avec le dehors ! Ici, c'est la fraîcheur, le silence, la paix ; l'air est embaumé par les mille fleurs qui s'épanouissent dans les parterres, et on n'entend d'autre bruit que celui des jets d'eau retombant sans cesse dans les vasques des bassins ou des ruisseaux courant dans leurs canaux de briques avec un bruit de cristal. De nombreux bancs de pierre sont placés de tous côtés, et, pour comble de bonheur, la promenade est presque déserte. A peine si on rencontre de loin en loin quelque paysan de la banlieue ou des provinces voisines regardant d'un air stupide les arbres et les plantes, ou bien quelques soldats qui se sont égarés dans les allées les plus éloignées du jardin.
Le Jardin Botanique est assez étendu et entouré de tous côtés d'une grille de fer. Il a été construit sous Charles III, en 1781, et une inscription en l'honneur de ce grand rpi se lit au-dessus de la porte d'entrée. Chaque arbre, ainsi que cela se doit dans tout jardin botanique qui se respecte, pofte une étiquette avec son nom scientifique et son nom vul^ire^. Il y a de belles serres d'hiver bien chauffées et une magnifique treille de fer où pousse<nt, en serpetntasnt, des «e^ps de vigne de tous les crus célèbîres d'Ëspagae. Mais il jpa'a sen^Jblé, à
mon humble avis, que ce jardin n'est pas aussi bien entretenu qu'il devrait l'être, peut-être à cause de la rareté du personnel.
Après avoir passé la façade du Musée du Prado on trouve l'obélisque du Dos de Mayo, que je me souviens avoir vu à une autre époque de l'année couvert de fleurs et de couronnes; puis voici, sur la Plaza de Cristobal Colon, le monument élevé à la gloire du grand navigateur. Il est de construction récente et n'a guère été achevé qu'en 1885. L'amiral est debout au sommet d'une haute colonne sculptée, tenant à la main l'étendard de Castille. Trois des bas-reliefs qui décorent le soubassement portent les noms des trois caravelles, et le quatrième, ceux des quatre-vingt-un compagnons qui aidèrent le Génois à accomplir son miraculeux voyage.
Enfin, à l'extrémité de la promenade de la Fuente Caste llanuy non loin de l'Hippodrome, et au pied du Palacio de Bellas-Artes, où a lieu l'exposition annuelle du salon espagnol, est un beau groupe représentant Isabelle la Catholique. La noble souveraine est à cheval, ayant à ses côtés, tenant la bride de sa monture, le grand capitaine Gonsalve de Cordoue, et le frère Juan Ferez de Marchena. Sur une plaque on lit l'inscription suivante, que je traduis fidèlement :
« A Isabelle la Catholique, sous le règne de laquelle s'acheva V unité nationale et la découverte de V Amérique, la population de Madrid, 1883 >.
Et lorsque j'aurai cité la statue du lieutenant Daoiz sur la Plaza del Rey, le groupe de Doiz et Velarde, je terminerai ces lignes par la description du monument érigé en l'honneur du lieutenant Don Jacinto Ruiz, élevé au centre d'un joli square et à deux pas du cirque Parish, à l'aide d'une souscription faite dans les différents corps de l'armée espagnole.
Le héros espagnol tient l'épée nue d'une main et l'autre levée vers le ciel : son visage est contracté par la fureur, son pied impatient foule des attributs militaires, et sur le piédestal ont été placées plusieurs inscriptions, toutes à la gloire
du patriotisme espagnol. Je suis revenu bien des fois sur celte petite place, qui est très fréquentée et à deux pas de la calle Atocha; là, en considérant cet hommage rendu par l'armée espagnole à l'un de ceux qui moururent pour l'indépendance de leur pays, j'ai songé bien des fois que la ville de Bayonne ne savait même pas les noms de ceux qui versèrent leur sang, en 1814, pour la défendre. Ces héros inconnus ne mériteraient-ils pas, sinon des statues, au moins un modeste mausolée destiné à perpétuer leur souvenir et à le transmettre pieusement aux futures générations.