‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 17 sur 39 · MARIA DE PADILLA ET LES JARDINS DE L^ALCAZAR · texte numérisé non relu

MARIA DE PADILLA ET LES JARDINS DE L^ALCAZAR

Les monuments anciens des royaumes d'Espagne ne sont pas seulement des merveilles architecturales de civilisations et de races disparues, ils sont aussi peuplés de traditions et de légendes, tantôt touchantes, tantôt terribles, qui donnent une couleur et une mélancolie toute particulière à ces antiques vestiges et les rendent encore mille fois plus intéressants.

Deux monuments vont aujourd'hui attirer mon attention : ' Pun est situé dans la cathédrale de Séville, l'autre dans son Alcazar; ne vous attendez pas à ce que je vous fasse une description, même sommaire, de ces joyaux d'architectures si diverses, j'aime peu ces froides et sèches nomenclatures de nefs, de piliers, de chapiteaux et d'absides, et je n'y prête qu'une attention distraite, à moins que, dans leurs sombres profondeurs, ne vienne à briller soudain une figure historique qui éclaire aussitôt ce que ces monuments ont de nu et de dépouillé.

Dans cette gigantesque cathédrale, qui vous écrase et vous anéantit, dans cette capilla real obscure se trouve un mo<iument funéraire qui contient les restes de Maria de Padilla, la maîtresse bien-aimée de Don Pedro, et qui nous intéresse

d'autant plus que' lorsque son royal amant fut dépossédé du trône de Gastille par son frère, Henri de Transtamare, il vint à Rayonne, où il séjourna pendant quelque temps. Comme il sollicitait le prince de Galles de lui prêter Tappui de ses lances pour recouvrer son royaume, l'une des filles qu'il avait eues de son union avec Maria de Padilla se noya au cours d'une promenade qu'elle fit sur l'Adour Enfin, la sœur de celle-ci, devenue duchesse de Lancastre, pr^^sida elle-même à l'inauguration de la première fontaine publique qui fit couler ses eaux dans la ville de Rayonne.

Mais nous voici bien loin de Séville et de son Alcazar, où se retrouvent encore de nos jours des traces nombreuses du séjour de la belle maîtresse du roi castillan.

Dona Maria de Padilla était une demoiselle de famille noble, d'une grande intelligence et d'une grâce enchanteresse : elle avait, disent les chroniques, ce genre de beauté commune en Espagne, et qu'Esproncedo a parfaitement caractérisé en l'appelant la tez palida y ojos negros de fuego, c'est-à-dire : teint pâle et yeux noirs de feu. L'ascendant prodigieux qu'elle sut prendre sur le roi de Castille fut tel, qu'au lendemain de leur liaison il abandonna sa femme légitime^ Rlanche de Rourbon. Le populaire, toujours porté au merveilleux, prétendait que la belle Maria avait ensorcelé son royal amant. Quoi qu'il en soit, ce qui est bien certain, ce fut après la mort de cette dernière que commencèrent toys ses^ malheurs.

C'était d'ailleurs une chose remarquable que les qualités bonnes et mauvaises qui paraissent être mélangées chez ce roi au point de se balancer si exactement que, s'il est appelé en France Don Pedro le Cruel, les Espagnols lui ont donné le nom de Pedro le Justicier. Nous citerons seulement un fait qui ne paraît pas dénué de cet amour de la vérité et de cette teinte de justice que l'on est élonné de rencontrer dans cet esprit féroce et cruel.

Les jardins de l'Alcazar de Séville sont célèbres dans le monde entier; à l'extrémité du parterre de la Danse se trouve

un large bassin rempli d'une eau pure et limpide. On raconte qu'un jour le roi se promenait sur ses bords, Tesprit tourmenté par l'idée de la nomination d'un juge destiné à étudier un procès extraordinairement embarrassé et obscur. Il coupa une orange en deux parties égales et plaça l'une d'elles sur la surface de l'eau. Il fît venir un juge et lui demanda ce qu'était ce qui surnageait là, devant lui. Celui-ci répondit que c'était une orange. Il renouvela plusieurs fois la même expérience et obtint chaque fois la même réponse. Enfin, un dernier juge, après avoir écouté gravement la question du roi, prit une branche, ramena doucement l'orange qui flottait toujours et, l'ayant examinée, dit à Don Pedro : Ceci est une demi-orange ! Le roi, enchanté de sa prudence, lui confia aussitôt l'afl'aire qui lui tenait tant au cœur.

Il n'est guère possible de retrouver à l'Alcazar de Séville les appartements de la maîtresse du roi et qui étaient appelés le Colimaçon. On suppose qu'ils touchaient au Patio de las Doncellas et aux fameux bains de la Sultane, aujourd'hui connus sous le nom de bains de Dona Mariai de Padilla, où on arriva par le jardin d^ la Danza, et on y accède par le bas d'un des grands salons construits sous Charles-Quint. Ils étaient autrefois entièrement plantés d'orangers et de jasmins et dépourvus de ces grosses murailles cjui les entourent maintenant et leur donnent l'apparence d'un réduit obscur et mélancolique.

On raconte que, lorsque la belle favorite prenait son bain, le roi et ses principaux courtisans lui tenaient compagnie. La coutume galante de l'époque avait poussé les chevaliers à boire de l'eau du bain dans lequel leur maîtresse s'était plongée. Don Pedro et ses courtisans faisaient de même; mais le roi ayant remarqué un de ses principaux gentilshommes qui ne les imitait pas, lui en demanda la raison, et celui-ci lui répondit :

Senor, despues de haber catado la salsa, yo quisiera catar la perdis.

La tradition ne dit pas si le roi punit l'audacieux gentilhomme, ou s'il se contenta de rire de son trait d'esprit.

Les célèbres jardins de l'Alcazar de Séville, quoicjue d'une grande beauté, ne peuvent, en aucune manière, être comparés à ceux de l'Alhambra; mais, comme ceux-ci, ils sont peuplés de souvenirs et de légendes qui les rendent mille fois plus curieux encore. On entre dans ces jardins, divisés en trois parties bien distinctes, par un obscur et étroit passage, qui semble ne s'ouvrir qu'à regret devant vous. Mais aussitôt qu'on a dépassé cette porte triste et maussade, l'impression pénible qui vous saisit tout d'abord, disparaît à la vue de cette verdure et de cette fraîcheur.

La première section, où se trouve le grand bassin, portait le nom de jardin de la Banza, ainsi nommé parce qu'il était orné d'un certain nombre de statues. II est composé de six parterres de myrtes, au centre desquels se voient les fleurs les plus belles et les plus délicates. Au milieu, une charmante fontaine fait étinceler le cristal de ses eaux. De l'autre côté se trouve le jardin de la Grotte, qui conduit à la maison rustique; non loin de là, la porte du grand' jardin, consistant en carrés et charmilles de myrtes et de lauriers.

La troisième partie de ces jardins magnifiques, appelée Jardin du Lion, est plantée de citronniers (cidros) et orangers. Au milieu se trouve un berceau autour duquel règne une galerie soutenue par une colonnade de marbres rares et précieux.

Dans ce jardin se trouve un petit bassin recevant les eaux qui coulent de la gueule ouverte d'un lion. Il me faudrait beaucoup m'étendre si je voulais raconter les curiosités de ces jardins qui ont leur place dans l'histoire. Parlerai-je du labyrinthe qui semble m'environner mille fois de ses bras fleuris ; de ces bassins dans lesquels se reflètent les tons de l'Alcazar; de ces fabriques, de ces pavillons, de ces galeries qui sont à demi cachées au milieu des fleurs et des plantes rares.

Mais, ce qui ne peut se décrire, c'est ia fratcheiir douce et charmante qui règne dans ces lieux désorts; ce sont les arômes pénétrants des citronniers, des orangers et des jasmins; c'est le bruissement des feuilles remuées par une brise légère, ou le doux bouillonnement des eaux dans les bassins ou dans les fontaines; à travers les branches épaisses, des flèches d'or tracent des raies brillantes sur le sable des allées ou font étinceler les couleurs diaprées des fleurs plantées dans les pelouses. C'est, par-dessus tout, ce beau ciel de l'Andalousie qui, en s'abaissant du côté du couchant, prend des teintes légèrement orangées et d'une douceur infinie. Je m'assieds sur Tun des bancs de pierre du jardin du Lion, et mon esprit se plaît à peupler de nouveau cette solitude des figures et des personnages qui promenaient leurs pas dans ces allées nombreuses et fleuries. Don Pedro aimait à se divertir dans ces jardins à l'aide de jeux d'eaux qui avaient été construits par les Arabes au temps de leur domination : ce sont des briques posées à plat, percées de mille petits trous et plaeées de tous côtés, au pied des allées, des buis, des myrtes, des orangers. Lorsque les dames, avec leurs larges robes bouffantes, passaient au-dessus de ces briques, u« ressort mettait les eaux en mouvement; il sortait de là une pluie fine et comme pulvérisée, le tout à la grande satisfaction des spectateurs.

C'est dans un angle de ces jardins que le roi avait fait installer cette ménagerie pleine de lions envoyés au roi castillan par un de ses alliés arabes d'Oran ou de Tlemcen. Le chroniqueur Ayala raconte, à ce sujet, une touchante anecdote qui va me servir à clore ce récit :

11 y avait à la cour de Don Pedro une jeune fille douée de toutes les grâces, et qui était aussi brune que les enfants du roi étaient blondes. C'était la propre nièce de Don Pedro, la fille bien-aimée de son frère rebelle. Don Henri de Transtamare, qui devait plus tard lui arracher la couronne et la vie. Celui que le roi de Castille appelait le bâtard avait été obligé

de s'échapper de Séville pour fuir la colère de sorr frère qui venait d'assassiner Don Fadrique, le grand-maître de Calatrava, dont je raconterai quelque jour la tragique histoire. Son .départ fut si précipité qu'il laissa à la cour du roi son frère sa fille, Dofia Léonora^ qui venait d'aiteindre sa quinzième année.

Tout alla bien pendant quelque temps, le roi ne faisait pas trop mauvaise mine à la jeune fille; mais un jour il reçut de fâcheuses nouvelles, car il apprit que Don Henri venait de remporter un grand succès sur ses troupes et les avait battues à plate couture. Il redevint aussitôt Don Pedro le Cruel et ordonna à ses arbalétriers de dépouiller de ses vêtements la fille du rebelle et de la descendre ainsi dans la fosse où se trouvaient les lions, au fond de l'Alcazar. En vain ses plus fidèles et dévoués serviteurs essayèrent-ils de lui signaler tout l'odieux de cette action ; en vain Dofia Maria de Padilla tordit-elle ses belles mains et embrassa-t-elle les genoux de son royal amant en versant un torrent de larmes : tout fut inutile. L'ordre du cruel sire reçut son exécution, et la belle enfant fut descendue au milieu des fauves; mais ceux-ci se montrèrent moins féroces que le roi, car à peine la blanche Léonora eut-elle fait son apparition au milieu des lions, que la fosse parut s'éclairer de l'irradiation produite par ce corps d'albâtre, d'une grâce et d'une finesse inouïes. Un formidable concert éclata tout à coup parmi les fauves, mais un énorme lion noir prit la défense de la belle opprimée et, avec des rauquements et des soupirs affreux, vint se coucher aux pieds de Doua Léonora, qui avait peine à se soutenir. Les autres animaux hésitèrent un instant, mais ils furent contenus par les grondements de colère du défenseur de l'infante, et Don Pedro, qui avait assisté à cette scène atroce, sentit ses tempes se mouiller d'angoisse en constatant que les fauves du désert avaient, en cette circonstance, montré plus de générosité que lui. Par ses ordres, la jeune fille fut retirée de la fosse sans une égratignure, et l'amitié et l'affection succédèrent

aussitôt, dans l'espi-it mobile du roi, à la colère et à la haine : il fit élever sa nièce avec les filles qu'il avait eues de Doila Maria de Padilla et, à partir de ce jour, son respect pour elle ne se démentit jamais. La fille d'Henri de Transtamare prit le nom de Léonora des Lions, que l'histoire a conservé et qui est parvenu jusqu'à nous, peut-être légèrement enveloppé dans le voile de la tradition.

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