PHILIPPE II A L'ESCURIAL
Le petit guide qui me conduit tient sans doute à me donner un échantillon de sa profonde connaissance des coins les plus reculés de l'Escurial, car il m'essouffle sans pitié en me faisant monter et descendre des escaliers sans fin, en m'obligeant à traverser des patios intérieurs, des cloîtres interminables qui paraissent se ressembler tous, si ce n'est par leur ornement central, qui est quelquefois une massive fontaine laissant couler une eau glacée, et tantôt un certain réduit assez vivement apprécié des visiteurs égarés dans ce désert de pierre. Nous traversons ainsi le collège, le séminaire, qui sont des édifices particuliers contenus dans l'Escurial ; nous passons dans la salle dile des Secrets, nous voyons défiler devant nous des fresques quelquefois dégradées et presque toujours d'un goût détestable, et après cette course au clocher dans ces iuterininables corridors qui ont l'air de conduire à des sépulcres, j'arrive enfin à l'entrée du palais royal. Là, je suis remis entre les mains d'un gardien à moustache grise, qui va me faire visiter les appartements royaux sans me faire grâce d'une tapisserie ou d'un tableau.
Je parcours ces vastes chambres qui, comme beaucoup
d'appartements de ce genre, sont ornées d'une foule de meubles appartenant un peu à tous les régimes : il y a une enfilade de pièces dont il n'est pas très facile d'apprécier la direction. Le mobilier est souvent assez pauvre, et presque toutes les cbambres sont garnies de plusieurs pendules de bronze très ridicules et qui ne sont pas dignes des appartements qu'elles occupent : cependant je dois signaler de belles tapisseries. Je traverse assez rapidement la salle à manger, les cbambres à coucher, les cabinets de toilette, la salle de réception, l'antichambre et l'oratoire.
Partout de beaux tableaux, partout de précieux objets d'art, beaucoup de copies, excellentes il est vrai, mais aussi beaucoup d'originaux. Je remarque, dans le despacho, une tète du Titien, belle copie exécutée par Madrazo; le comte-duc d'Oliyarez, par Vélasquez; un beau portrait de Marie-Thérèse, par Mignard; un portrait de Charles III, par Mengs, et une Vierge d'André del Sarlo; puis une splendide vue de Vçnise, par Canaletto, d'une couleur et d'une chaleur de ton increvables. Dans une chambre à coucher, une belle lêle de Noire-Seigneur, par le Guido Reni ; une Sainte-Famille du Parmesan, et un portrait de Philippe, peint sur bois par Pantoja. Dans une autre chambre à coucher, de belles tapisseries flamandes, exécutées sur des cartons de David Téniers.
Le cabinet de toilette, qui est très vaste, me paraît plus précieux encore, car il est complètement garni, sur toutes ses murailles, de ces fameux tapis de l'ancienne fabrique royale de Madrid. Ceux-ci représentent des costumes et des mœu^rs populaires pi'is sur le vif, par Goya, dont les cartons ont servi à l'exécution de ces pièces d'une grande richesse de couleurs. Parmi ceux-ci, le gardien a soin de me faire remarquer plusieurs scènes où la duchesse d'Albe, costumée en maja andalouse, se trouve entourée des tnajos et des toreros, dans la société desquels elle se plaisait. Lemanjuisde Langleditde la belle duchesse, dans son Voyage d'Espagne : « La duchesse d'Albe n'a pas un seul de ses cheveux «jui n'inspire des désirs.
Rien daiiri le monde n'est aussi beau (fu'elie : inipossiLle de la mieux faire ([uand on l'eût faite exprès. Lors<(u'elle passe, tout le monde se met aux fenêtres pour la regarder, et les enfants mêmes quittent leurs jeux pour mieux la voir ».
Au premier étage se trouvent tout d'abord l'appartement de la reine, composé d'une antichambre, d'un oratoire, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette. Ces pièces sont ornées de tapisseries flamandes et espagnoles, les meubles et. les rideaux sont en soie jaune. L'oratoire contient un l)eau tableau dû au pinceau d'André del Sarto et, au-dessus de l'autel, une Vierge et TEnfant Jésus peints sur I>ois. La chambre à coucher a ses ornements couleur jonquille, le cabinet de toilette est en soie bleue. Puis viennent les appartements des princes et ceux du roi, qui sont véritablement magnifiques.
Les tapisseries qui couvrent les murailles sont aussi de la fabrique de Madrid; on y voit plusieurs curieux portraits de la fin du siècle dernier. Parmi ceux-ci, mon guide me fait remarquer, avec une admiration contenue, le Tio Rico, le Choricero, qui est l'ancêtre de tous les charcutiers de Madrid, puis encore la duchesse d'Albe avec des toreros : l'un d'eux, qui s'abrite sous une immense capa, est, paraît-il, le fameux Pepe Hillo.
Mais nous arrivons enfin aux chambres en l)ois précieux, qui sont une des curiosités des appartements royaux, les pie^^^s de inaderas finas, ainsi qu'elles sont appelées, et avant de me laisser pénétrer dans ce sanctuaire, le gardien désigne successivement le Despacho Real, el Antereclinatorio, le Reclinatorio et le Retrete. Les portes, les fenêtres, les murailles sont recouvertes de splendides mosaïques de bois précieux de toutes les 'couleurs : c'est véritablement très beau. Ce travail fut commencé par Charles IV, qui était, comme les rois de son époque, très amateur de travaux manuels, et qui faisait un ébéniste distingué, comme son cousin Louis XVI était un grand serrurier. Les travaux ne furent terminés
qu'en 1831 par D. Angel Maeso; toutes les ferrures, poignées, gonds des portes et des fenêtres, sont ciselées, niellées et damasquinées d'or comme les plus précieux bijoux. Sur les volets, qui s'ouvrent en dedans, sont représentés de véritables tableaux en marqueterie et en incrustations de bois de couleur. C'est fin, charmant et coquet. 11 faudrait des journées pour tout examiner à son aise. Le Bespacho possède une tablebureau avec incrustations de bronze véritablement admirables : les plafonds sont peints à fresque, le Reclinatorio a ses murailles recouvertes de soie blanche brodée d'or et de vert, et représentant les plus délicieuses guirlandes. Le Retrete, aussi marqueté que le reste de l'appartement royal, fait rêver une famille de touristes anglais, car le gardien, qui soulève le couvercle garni de soie cramoisie d'un véritable trône, nous fait voir que Vinexpressible est en argent massif.
Il y a bien d'autres pièces encore dans celle maison royale, qui est à l'Escurial ce que le manche est à la poêle. Mais il me reste une dernière visite à faire, et je sors de ces appartements luxueux, dans lesquels il me semble que cette armée française, si souvent accusée, a cependant commis bien peu de dégâts.
C'est sans doute atin de frapper mon imagination en faveur de Philippe II que le gardien, qui me précède, me fait pénétrer dans une longue galerie de plus de cinquante mètres, et qui s'appelle la Salle des Batailles, Selon la tradition, il paraît qu'on trouva dans l'Alcazar de Ségovie une vieille toile en lambeaux, et que, l'ayant raccommodée, on put constater qu'elle représentait la bataille de la Higuevuela, gagnée sur les Mores de Grenade, en 1431, par D. Juan II de Castille. Philippe II fit venir les deux peintres Fabricio et Granelio, fils de Bergamasque, et leur fît copier cette précieuse peinture, intéressante par les armes, les engins et les moyens de combattre usités en Espagne à cette époque reculée. Aux extrémités de cette galerie on a réprésenté les deux expéditions envoyées par le môme roi contre les îles Terceras, Sur
la paroi du midi sont les travaux préliminaires pour le siège de Saint-Quentin et la grande bataille dans laquelle fut défait cet entêté de Montmorency, l'assaut et la prise de la ville, la reddition du Ghâtelet. L'incendie de Ham et la prise de son château, la prise de Noyon, en un mot ce qu'on appelle les exploits militaires du puissant roi d'Espagne.
Cependant je suis le gardien dans des corridors étroits qui paraissent former la partie la plus ancienne du palais. Nous devons approcher des appartements du redouté roi, car le guide paraît marcher sur ha pointe des pieds. Il ouvre une porte massive à compartiments, et nous entrons dans l*habitation du fondateur de l'Escurial. La salle principale a ses murailles simplement blanchies à la chaux, il n'y a pas de meubles et le parquet est carrelé : le seul luxe que l'on y trouve est une frise d'azulejos, de Talavera. C'est là que venaient stationner les ambassadeurs des plus puissants rois de la terre; il paraît que cette salle est telle qu'elle était du temps du sombre monarque. Dans un enfoncement de la muraille on voit, derrière un lapis décoloré et qui servit au roi pendant de longues années, une sphère armillaire de bronze et une gravure représentant le martyre de saint Laurent. Quehjues fauteuils de cuir usés sont appuyés aux murailles, auxquelles sont accrochés deux tableaux, une Résurrection et les Péchés Capitaxix, qui n'ont d'autre intérêt que leur illustre provenance.
Cependant mon guide ouvre avec solennité une large porte en chêne à deux vantaux. Une humidité glaciale nous enveloppe : c'est dans ce réduit obscur que vécut et mourut le fils de Charles-Quint. Ce sont deux alcôves carrées qui ne re(;oivent de jour que par les ouvertures des portes. Dans l'une de ces pièces se trouve encore le lit dans lequel il souffrit pendant de si longues années. Au-dessus on a gravé l'inscription suivante, que j'ai copiée au milieu de ce jour douteux :
En este estrecho recinto Murio Felipe segundo, Cuando era pequefio el mundo Al hijo de Carlos quinto, Fue tan alto sic vivir Que solo el akna vivia, Pues aun cuerpo no ténia Cuando acabo de morir»
L'autre pièce servait de cabinet de travail et se trouve aussi plongée dans une demi-obscurité. Quelcjucs objets garnissent cette cbanibre et sont autant de souvenirs bistori^iues. On y conserve le fauteuil du roi, doux tabourets, dont un en paille sur lequel il appuyait sa jambe enflée par la goutte; une table en noyer avec un casier, et, dans une armoire, son pupitre, son portefeuille de campagne c[ui le suivit dans ses expéditions et ses voyages, et le livre de prières (|ui lui servit just[u'au moment de sa mort. Dans un angle, un siège en soie verte tout usé, dont se servait son secrétaire Antonio Perez, et un autre en tafilete ou maroquin fort usité en Espagne au XVIe sièle : celui-ci était destiné au duc d'Albe, ce redoutable exécuteur de ses volontés, et qui seul, avec son secrétaire, avait reçu du roi rautoi4sation de s'asseoir en sa présence.
Mais riiumidité glaciale de cet obscur réduit pèse de plus en plus sur moi. J'écoute avec le plus vif intérêt les longues dissertations du gardien, et cependant je piétine sur place, car il me tarde de quitter ce lugubre appartement : mon conducteur tient à produire son effet ordinaire et me fait signe d'approcber : il démasque un petit guicbet qui roule sur des gonds bien liuilés, et soudain un courant d'air chargé des parfums de l'encens vient frapper mon visage. En face de moi s'ouvre le trou noir et profond d'une sorte de précipice, cntin, mes yeux, s'accoutumanl à celte obscurité, distinguent bientôt les lumières vacillantes du maître-autel. De minces rayons de jour frappent les bronzes du rétable, et de l'autre
côté je vois le prroupe de l'empereur Charles-Quint et de sa famille agenouillé dans une attitude de prière éternelle, et paraissant implorer la miséricorde divine. C'est d'un grand effet, et l'esprit est vivement frappé de ce spectacle sans pareil. C'est de ce guichet, et lorsque ses souffrances ne lui permettaient pas de se rendre à l'église, dans la stalle qui lui était réservée, que le sombre Philippe entendait les chants et voyait le prêtre à l'autel.
Bientôt je suis hors de l'appai-lement royal et, après avoir remercié le gardien de tant de trésors, en y ajoutant trois pesetas, me voici de nouveau dans les interminables corridors de l'Escurial. Il me semble ([ue ce monument si froid a maintenant une chaleur d'étuve, lorsque je le compare avec l'appartement du fondateur du palais. Mon petit gamin, qui m'a attendu facilement, car il sent que le moment de la récompense approche, me fait sortir par une autre, porte, et je m'éloigne après avoir jeté un dernier coup d'œil sur cet ensemble colossal.
Parmi les grandes curiosités en tout genre que cette poétique Espagne offre aux visiteurs, il en est peu qui aient autant exercé la plume et l'imagination des écrivains que les splendeurs de l'Escurial. Ils sont unanimes dans l'expression de leurs sentiments : les uns ont appelé à leur aide toutes les ressources d'une plume enfiévrée, pour reproduire les émotions qui se sont emparées d'eux pendant cette longue visite; les autres, se trouvant désarmés et malhabiles, n'ont laissé que des phrases courtes et ha<îhées ; mais tous, sans exception, ont ressenti cette impression de solitude et de glace qui tombe sur le visiteur aussitôt qu'il a pénétré dans cette extraordinaire conception de l'esprit d'un roi. L'Escurial, c'est la personnification du sombre Philippe. C'est son image, c'est l'histoire de son époque et de sa vie. C'est de ces chambres étroites et obscures qu'il faisait sentir la pesanteur de son bras au reste du monde. C'est de là que l'expression de sa volonté toute-puissante s'étendait sur l'Espagne et les Améri-
ques. Peut-être, de là aussi que la mort de l'infant Don Carlos
.fut décidée.
I L'impression produite par la huitième merveille sur l'esprit de certains écrivains illustres est exacte, mais paraît plutôt ressentie par les âmes délicates des poètes que par l'esprit plus sévère d-e l'archéologue et de l'historien. 11 y a tant de trésors enfermés dans ses parois de granit, tant de chefs-d'œuvre accrochés ou peints sur ses murailles, tant de merveilles entass<^es dans sa bibliothèque ? Si l'ombre sinistre de Philippe II semble errer dans ces corridors sans fin, n'a-t-on pas aussi le souvenir gracieux de cette belle reine Isabelle de la Paz, qu'il aima, dit-on, jusqu'au délire? Tout ne rappelle-t-il pas cette redoutable grandeur de l'Espagne .que l'on aimerait à étudier dans son centre même ; et où pourrait-on retrouver les fortes et saines émotions qui s'emparent de votre cœur tout entier, sinon dans les appartements du gigantesque édifice? Pour mon compte, plusieurs mois se sont déjà écoulés, et les plus grands regrets se font en moi de ne pouvoir renouveler cette inoubliable journée. Reverrai-je jamais l'Escurial? Je ne sais, mais si un jour il m'arrivait de reprendre la route de la capitale, je lui consacrerais encore quelques heures en me retrempant dans cet air glacial du royal monastère qui vous le fait paraître comme une construction oubliée d'un monde à jamais disparu.