L'ALCAZAR DE SÉVILLE ET DON PEDRO LE CRUEL
Mon intention n'est point de renouveler ici îoutes les descriptions qui ont été faites de ce célèbre Alcazar de Séville. On a dit à tort que, sans l'Alhambra de Grenade, l'Alca/^ar
serait le plus curieux monument encore debout, et capable de nous montrer ce qu'avait pu le génie architectural des Arabes. Cela n'est pas mon avis : chacun de ces palais a son genre de beauté (fui lui est propre, et ils ne peuvent, en aucune manière, être comparés.
Lorsque j'arrivai sur la petite place del TriunfOt après avoir contourné l'abside de la cathédrale, je vis se dessiner devant moi les créneaux découpés en dents de scie de l'Alcazar. Avec ses murailles brûlées et couleur amadou, tostadas, comme on dit ici, on ne s'attendrait jamais aux merveilles qu'il renferme. Je me souviens que je restai longtemps occupé à contempler son extérieur, assis sur la marche saillante du Triunfb. Devant moi s'étendaient les arbres de la petite place plantée de plates-bandes et les inévitables piiestos de agua, complément obligé de toutes les promenades andalouses. Derrière s'élevait l'une des façades majestueuses et sévères de la casa Lonja, et des cordiers, qui avaient envahi le large trottoir qui l'entoure, faisaient siffler leur roue.
On n'est pas absolument d'accord sur les origines de l'Alcazar ; mais ce qui remplit plus que toute autre chose ces larges patios et ces luxueux appartements, c'est la sinistre figure de
I Pedro le Cruel, qui y paraît encore vivante, comme celle de
Philippe II à TEscurial. Au-dessus de la porte d'entrée principale, qui donne aujourd'hui sur la place del Trhinfo, »e trouve la fameuse inscription en l'honneur du roi de Caslille, et qui a été' reproduite cent fois.
Malheureusement, tout comme à l'Alhambra, Charles-Quint a aussi passé par ce palais, et ses lourdes constructions greco-romaines ont fait disparaître bien des morceaux précieux : de plus, on badigeonna les délicates arabesques, et le stuc léger et brillant disparut en partie sous d'épaisses cou-
i ches de chaux.
Mais je commencerai, si on le veut bien, cette promenade dans l'Alcazar, par le patio de las Doncellas : il est entièrement soutenu par de charmantes colonnes de marbre accou-
plées et surmontées de colonnettes et d'arcs du plus précieux travail. II a été restauré sous CIiarles-Quiiil, mais malheureusement les azulejos, qui avaient disparu en partie, furent remplacés par de mauvaises peintures à la détrempe. Cependant, ceux qui restent sont d'un très beau dessin. Au centre, une superbe fontaine, dont le jet d'eau s'élance de la vasque de marbre et va retomber en une pluie irisée.
On dit que ce nom de patio de las Doncellas, ou des Jeunes Filles, lui vient de ce qu'autrefois les rois de Séville v recevalent, cliacjue année, un tribut de cent vierges, (|ui leur était payé par leurs feudataires. Malheureusement pour la tradition, qui avoue que ce tribut était dû au khallfat de Cordoue, elle est, par cela môme, surprise en flagrant délit d'erreur, car Séville ne fut jamais le siège du khalifal, et ainsi tombe d'elle-même cette légende.
Il n'en est malheureusement pas de même pour le salon des Ambassadeurs dont la tradition est, cette fuis, parfaitement appuyée par l'histoire.
On arrive dans cet appartement en sortant du patio de las Doncellas ; c'est une pièce carrée, avec quatre vestibules, un de chaque côté, et communiquant par des arcs arabes du style le plus pur. Le salon est la pièce la plus remarquable de l'Alcazar : les nœuds et les entrelacs, les peintures et l'or répandus partout en font l'objet le plus précieux, et son plafond artesonado est une merveille. Les coloinies de marbre et de jaspe, les longues inscriptions en caractères kouliques,
le pavage de mosaïipie de marbre, enfin le demi-jour mystérieux qui y règne lorsque le soleil répand au dehors ses brillantes flèches, en font le i*éduit le plus charmant ([u'un rêveur puisse contempler.
Pourquoi faut-il que tout cela soit troublé par le souveniu du sang répandu, car on assure cjue le roi Don Pedro donna la mort de sa propre main au roi de Grenade-, le malheureux Abou-Saïd, dans ce môme salon des Ambassadeurs. Mais toici que l'histoire, la véridique histoire, s'est mêlée de
l'affaire et s'est victorieusement chargée de tout remettre à sa place.
AhouSdAd y aussi appelé \e Rey BermejOf et usurpateur du Irône de Grenade, vint à Séville avec un sauf-conduit et accompagné d'une suite nombreuse, afin d'implorer du roi Don Pedro une paix dont il avait le plus grand besoin afin de remettre l'ordre dans ses états. Mallieureusement pour lui, le roi de Grenade élait le seigneur le plus riche et le plus fastueux de la terre, et en outre de sa suite portant des vêtements de prix, il avait sur lui des joyaux de la plus grande valeur. Autour de son cou était un collier au([ucl étaient suspendus trois rubis d'une grosseur énorme, et que le célèbre Ayala, le Froissarl de l'Espagne, dit aussi gros que des œufs de palombe, huevos de palomar. Le chroniqueur ajoute que le roi Don Pedro no put résister au désir de s'emparer de ces joyaux et donna l'ordre d'arrêter Abou-Saïd. Puis lui et ses principaux seigneurs furent revêtus de robes rouges, montés sur des ânes, et menés au ccunpo de Tabledo, où il reçut la mort au milieu des huées de la multitude. Une romance de Tépoque raconte ainsi cette lin :
El rey coma es tan cruel De crucidad havia usado ; Tirole al Moï*o itna lanza El propio con la su mano Parole de punie à punie, Lo que à rey no era dado.
Maintenant, si l'on veut savoir ce que devinrent les splendides rubis (jui motivèrent cet assassinat, le plus beau fut donné par Don Pedro au Prince Noir, a[>rès la bataille de Navarelte, et à la mort de celui-ci il revint à la couronne d'Angleterre, où il se trouve encore de nos jours.
Parmi les autres patios de TAlcazar, l'un des plus beaux est sans doute le patio de las Mniiecas, qui constitue, avec
quelques autres appartements, les parties encore existantes du temps d'Alphonse XI.
Le patio de las Munecas, ou des Poupées, tire sans doute son nom de quelques petites figurines qui y sont placées; il .est entièrement revêtu de stuc et de marbre, et est une véritable perle de décoration intérieure.
Mais ce qui le rend bien plus intéressant encore, c'est le drame horrible qui l'ensanglanta, lorsque Don Pedro y souilla ses mains royales par un affreux fratricide. Romances et chroniques nous ont conservé la mémoire de cet événement et, chez nous-mêmes, un romancier illustre en a fait l'une des parties les plus intéressantes de son drame. Quand on considère ces taches rougeâtres, qui souillent encore le marbre du parc de cette cour petite et brillante, on ne tarde pas à voir ces salles désertes se peupler d'un monde revêtu de costumes d'une autre époque. Puis c'est le roi Don Pedro, qui a déjà conçu son affreux dessein, qui va recevoir son frère Don Fadrique à la porte du palais del Yeso; c'est la belle padilla, attristée et toute en pleurs dans ces fameuses habitations du Caracolf dont la trace est perdue, recevant le beau jeune homme qui va la visiter, et n'osant pas lui dire ce qu'elle sait des projets de son royal amant. On se représente la dernière entrevue du grand-maître de Calatrava et de Don Pedro, qui le fait appeler devant lui et qui, après lui avoir reproché sa trahison, ordonne à ses arbalétriers de le saisir et de l'exécuter. C'est la fuite du malheureux jeune homme, courant éperdu à travers les patios, les galeries et les antichambres, et avant derrière lui la meute hurlante des assassins, la masse déjà levée. II veut dégainer son épée, mais cela lui est impossible, car la croix de la garde s'est engagée dans le ceinturon doré, et il ne peut la dégager : il tombe entin à l'entrée du patio de las MuflecaSy la tête fracassée d'un coup de masse d'armes qui lui est asséné par derrière par Nufio Fernandez de Roa.
L'Espagne entière, et l'Europe après elle, retentit d'un long
cri d'horreur à la nouvelle de ce crime, et la romance populaire en a consacré les événements. Les vers (jue je reproduis ci-dessous, quoique d'une rédaction qui sent son XVIe siècle, contiennent des fragments plus anciens, de l'avis des érudits espagnols. Le poète fait parler Don Fadrique lui-môme, et les soupirs du malheureux grand-maître retentissent comme des plaintes, en prévoyant sa cruelle destinée :
Yo me estaba alla en Coimbra, Que yo me la hube ganado, Cxiando me vinieron cartas Del rey Don Pedro mi hermano Que fuese à ver los torneos Que en Sevilla se han armado.
Di de espuelas ci mi 7niila,
En Sevilla me hube entrado;
De que no vi tela puesta
Ni vi caballero armado,
Partime para el Alcazar,
Del rey Don Pedro mi hermano y
En entrando por las puertas,
Las pttertas me habian cerrado :
Quitaronme la mi espada,
La que yo êraia al lado;
Quitdronme mi compana,
La que me habia acompanado ;
Los mios, desque esto vieron,
De traicion me han avisado
Que me saliese por fuera
Que ellos me pondrian en salvo :
Yo como estaba sin çulpa
De nade hube curado,
Fuime para el aposento