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DE BAYONNE A MADRID

Celui qui voudrait lire tous les ouvrages qui ont été publiés sous forme de voyages en Espagne, n'aurait pas trop de sa vie tout entière pour la consacrer à cet effrayant labeur. Depuis les temps les plus reculés jusqu'à ce dernier siècle; depuis l'époque où la foi la plus ardente engendrait ces nombreux pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, jusqu'à nos jours railleurs et sceptiques qui se moquent impitoyablement des choses les plus belles et les plus vénérables, combien de voyageurs ont écrit sur cette Espagne que, malgré leurs excursions, ils ont si peu connue. L'ardent sensualisme des uns, les désillusions des autres ne permettent guère, à ceux qui sont avides d'apprendre, de se former une idée bien précise des pays dont on leur offre la description.

Mais parmi ces écrivains, voyageurs de passage, combien y en a-t-il de véritablement préparés à voir et à comprendre les pays qu'ils se disposent à traverser. La plupart se contentent de transcrire leurs impressions d'après ce qu'ils ont vu, s'instruisant à l'aide des guides et des descriptions abrégées que l'on vend partout aux portes des monuments, mais qui ne sont véritablement bien faits que depuis un très petit nombre d'années. Enfin, combien parmi ceux-ci ont une connaissance suffisante de cette belle langue espagnole ? Le plus petit nombre, sans doute, et cela paraît amplement démontré par les mots qu'ils citent à tout propos et par les textes qu'ils estropient. De plus, les étrangers à ces régions se trouvent complètement dépaysés en passant, grâce à la rapidité des chemins de fer, du sein des climats froids et tempérés, sous un ciel presque tropical. Là, tout les étonne, les surprend, les ravit jusqu'au délire, ou bien leur inspire une sorte de crainte qui va jusqu'à la répugnance. Tout leur est étranger, les cou-

tûmes, les mœurs, les vêtements; c'est un monde nouveau dans une civilisation déjà vieille; c'est un langage inconnu pour eux et dont ils surprennent çà et là quelques bribes ou quelques morceaux. Théophile Gautier, dont on connaît le livre admirable sur TEspagne, dit quelque part qu'il ne savait pas deux cents mots de la langue du pays dont il a fait une description si attachante. Que l'on juge des autres I

Mais avant de décrire les mille merveilles qui sont passées sous mes yeux pendant ce voyage d'Espagne, que l'on me permette de retracer ici, d'une manière aussi fidèle que possible, ce panorama magique, cette succession de paysages enchanteurs que l'on traverse, et qui s'étendent de Bayonne à Madrid. Le sujet en vaut la peine et mérite les quelques lignes que je vais lui consacrer ici.

La vapeur siffle, le train s'ébranle, et après avoir franchi le tunnel qui s'étend sous le faubourg de St-Esprit, il revient bientôt à la lumière et ralentit encore sa marche pour passer sur ce beau pont de fer si hardiment jeté sur l'Adour. Comme dans une vision, un panorama féerique se déploie un instant sous mes yeux. Au-dessus du large fleuve qui étincelle sous les rayons du soleil, j'aperçois le pont de pierre qui relie ses deux rives. Les hautes maisons des Allées de Boufflers, avec leurs façades blanches, et les immenses toitures bleues de l'hôpital militaire, sont presque cachées sous les arbres touffus du Jardin Public.

Le train qui roule sur le pont de fer, avec le bruit du tonnerre, s'engage dans un autre tunnel et débouche presque aussitôt dans la vallée de la Nive. J'ai, pendant une minute, la brusque perception de Bayonne, qui s'étend toute blanche entre ses quais et ses ponts inondés de lumière. Les arbres qui couronnent ses murailles font un panache de verdure au-dessus des toitures de ses maisons. Je jette un adieu aux élégantes flèches de la cathédrale, et la voie, qui s'élève insensiblement, longe bientôt les sombres profondeurs du parc centenaire de Marrac. Cette résidence me rappelle la

belle et hautaine reine de Neubourg, dont je vais retrouver en Espagne tant de souvenirs encore si vivants.

Le pays que nous traversons est un peu sauvage, mais aussitôt le lac de la Négresse déploie sa belle nappe d*azur; le train traverse rapidement Bidart, Guéthai'y, dont les maisons blanches sont pittoresquement semées sur le bord de la mer. Les flots brillants du golfe Cantabrique viennent doucement mourir sur la plage de sable en se frangeant d'écume. Pendant le court arrêt, on entend le sourd murmure de la mer qui balance quelques petites barques de pêcheurs, et nous voici presque aussitôt à St-Jean-de-Luz, la petite et coquette ville basque, encore toute pleine des souvenirs du grand Roi.

Avec Hendaye, nous quittons la terre française, et le train traverse la Bidassoa sur un beau pont de pierre. Je jouis du beau spectacle de la baie du Figuier, et, plus près, l'ancienne ville de Fontarabie paraît être encore une sentinelle vivante et armée, prête à défendre le sol espagnol contre les menaces incessantes des envahisseurs. Mais la rage des constructions modernes a découronné la vaillante cité militaire, et elle a aujourd'hui perdu la plus grande partie de son attrait.

A Irun on change de train, et on se hâte de me délivrer cette fameuse patente de santé contre le choléra, dont je raconterai quelque jour la grotesque histoire. Le buffet est beau et confortable, la gare est pleine de bruit et de rumeurs. C'est un va-et-vient continuel; on est en présence d'uniformes nouveaux : carabineros, miqueletes et guardias civiles, ces éternelles parejas que je dois rencontrer si souvent sur ma route.

Le pays qu'on traverse en quittant Irun est beau et accidenté; les coteaux sont presque partout plantés de pommiers, cette vigne du Pays Basque. On passe successivement Lezo et Renteria, et on arrive à Passages, dont le port est l'objet des plus constants efforts du gouvernement espagnol. Quelques instants après parait une large échappée de mer : c'est la

jolie ville de San Sébastian, tout entière groupée au-dessous des rampes verdoyantes du mont Orgullo. Hernani réveille, avec son nom romantique, le souvenir du héros de Victor Hugo. On aperçoit du train la rue principale bordée de mai- §ons noires et hautes; à la sortie d'un tunnel on laisse la ville d'Andoain, et la voie, qui monte sans cesse, est bordée de petites collines bien cultivées.

Mais nous arrivons à Tolosa : TOrio a ses bords semés de grandes fabriques de papier et autres produits; c'est la ville industrielle par excellence du Guipuscoa. En quittant celle-ci, les tunnels commencent à se succéder d'une manière presque ininterrompue. On arrive à Villafranca : le convoi, traîné par deux locomotives, franchit difficilement les pentes qui s'élèvent toujours : Beasain! s'écrie un jeune homme qui s'arrête à cette station, es el pueblo lo mas frio de Guipuscoa.

Il est de fait que le temps, qui était très beau et très pur en passant la Bidassoa, s'est assombri peu à peu ; le soleil s'est voilé, et il tombe une petite pluie très fine, mais très glaciale. Bientôt, les tunnels recommencent de plus belle, il y en a neuf, paraît-il, sur un espace de treize kilomètres. Ormaizteguy rappelle le nom du célèbre chef carliste Zumalacarréguy : c'est une station perdue au milieu des contreforts des montagnes.

A droite, mes regards sont arrêtés par des pentes abruptes, mais couvertes d'une puissante végétation. En revanche, de l'autre côté, on jouit d'un coup d'œil féerique. Entre chaque tunnel, des espaces à l'air libre laissent entrevoir des vallées splendides, admirablement cultivées, et qui sont si éloignées qu'elles paraissent presque inaccessibles ; je distingue cependant plusieurs villages, dominés par leurs églises : ils sont reliés par une route que la distance fait paraître mince comme un la?ct, et qui serpente au milieu des champs et des prairies. Nous passons successivement Zumarraga et Villareal, cette dernière dominée par le château carré d'Ipenarieta ; puis les tunnels se succèdent encore, tandis que la voie redescend;

voici Alsasua et la petite ville de Salvatierra entourée de ses anciennes murailles.

La plaine de Vitoria commence à se faire sentir. Le convoi court rapidement à travers des prairies coupées de nombreux ruisseaux bordés de grands arbres. De jolis villages sont placés çà et là. Vitoria montre aux voyageurs ses maisons constellées de miradors, puis on traverse successivement des stations aux noms pittoresques, et je cite en passant : Nanclarés de la Oca, Manzanos, Armiîion ; il est déjà sept heures lorsque le train s'arrête à Miranda de Ebro, et la halte est assez longue pour que l'on puisse y dîner commodément.

La ville, que l'on aperçoit très bien du chemin de fer, paraît sale et les maisons mal entretenues. On traverse l'Ebre, qui coule sur un lit de rochers, et la voie commence à s'engager dans cos gorges étroites, devenues célèbres dans notre histoire des guerres de la Péninsule sous le nom de Gargantas de Pancorbo.

On ne peut se faire une idée du panorama magique qui se déroule sous mes yeux. Les gorges se resserrent, et d'affreux rochers qui s'élèvent jusqu'au ciel paraissent devoir barrer le passage. C'est dans cet horrible entonnoir que les guérilleros attaquèrent et massacrèrent si souvent les convois français dont les escortes étaient insuffisantes. La petite ville de Pancorbo est étranglée dans ce défilé, car les maisons, très anciennes et le torrent qui coule à côté n'occupent qu'un espace restreint. C'est un véritable décor de grand opéra, et les derniers rayons du soleil couchant dorent les murailles jaunies, les crêtes des rocher.s et les tours dorées des églises qui sont surmontées de campaniles assez élégants. On aperçoit encore les ruines de deux châteaux qui défendaient la ville.

•La plaine, qui succède presque aussitôt à cet entassement de rochers , est traversée par la grande route royale de Madrid. A Briviesca, la nuit tombe rapidement, une belle nuit fraîche et toute brillante d'étoiles.

Nous passons ainsi Sanla Ololla, Quintanapalla, et nous

voici à Burgos, qui paraît tout entière groupée à peu de distance. Je puis distinguer à travers le crépuscule les tours de la cathédrale et la fameuse Capilla del Condestable. Au bout de quelques minutes le train reprend sa marche, et je profite des derniers instants de clarté pour voir les murailles du célèbre couvent de las Huelgas ; puis voici Quintanilleja. Estopar, Villaquiran, Villodrigo, Quintana, Torquemado, et enfin Venta de Bafios, qui me débarrasse d'un seul coup de tous mes compagnons de voyage.

Je m'étends sur les coussins de la Compania del Norte, mais il ni'est impossible de dormir, car les voitures me secouent d'une manière affreuse Malgré cela, je réussis à m'assoupir quelque peu, lorsque je suis brusquement réveillé de ma torpeur par la voix du chef de train qui se promène en criant, d'un ton nasillard, le long des voitures :

— Valladolidf cinco minutos de parada, fonda !

Villa por villa Yalladolid en Castilla

Ce dicton populaire, qui revient aussitôt à ma mémoire, me fait mettre la tête à la portière pour essayer de voir quelque chose de l'ancienne capitale de l'Espagne. Une foule de gens se promènent sur Vanden, il est déjà onze heures ; mais les gares m'ont toujours paru être le lieu de réunion favori des Espagnols. Au milieu des senoras qui sont venues pour accompagner des parents ou des amis, je distingue des officiers de cavalerie et d'infanterie, des jeunes gens, des flâneurs, en un mot, qui se sont rendus par simple curiosité à l'arrivée du train. Au fond de la gare, qui paraît assez mesquine, le provisoire durant quelquefois bien longtemps en Espagne, on voit briller les fenêtres du buffet dont les nappes blanches et l3s cristaux élincelants semblent appeler les voyageurs.

Mais le train repart presque aussitôt, l'obscurité est complète, et il est impossible de rien voir au dehors. Le froid de

la nuit pénètre peu à peu par les fenêtres ouvertes, et le train traverse les solitudes de la Nouvelle Castille, frémissant sous le puissant effort des deux locomotives qui l'entraînent.

A Avila, la patrie de sainte Thérèse, mes yeux essayent en vain de percer l'épaisse obscurité : des femmes, qui parcourent le trottoir, crient par moments : Agua fresca! Agua mantecada ! Mais je trouve la température trop fraîche pour avaler une boisson glacée.

A partir d'Avila, la terre devient affreusement inculte et stérile, et on arrive bientôt au point le plus élevé qu'ait atteint un chemin de fer en Espagne. Le jour, qui commence à se lever, permet aux regards de planer sur un paysage d'une grande tristesse, mais qui surprend par son extrême étrangeté. Il semble que la terre se soit entr'ouverte pour laisser percer ses rudes ossements : des pierres énormes sont semées de tous côtés, et on dirait qu'une colossale grêle de granit est tombée, il y a des siècles, sur cette contrée. Ces blocs affectent les formes les plus bizarres, et quelques-uns d'entr'eux sont même posés en pyramide, comme si quelque fils de géant les avait pris pour jouet. Quant aux cultures, on n'en aperçoit que de faibles vestiges, entourées de murs en blocs de pierre, et seulement aux endroits où se fait voir un peu de terre végétale.

Maintenant tout est nouveau pour moi, et mes yeux avides parcourent avec étonnement ce pays désolé. A partir de Navalperral commence une immense forêt de chênes-liéges et de pins. Ces derniers sont en pleine exploitation et portent sur leur tronc une entaille béante. Ils appartiennent, m'assure-t-on, à un domaine de la duchesse de Medina-Cœli. Enfin, après un dernier tunnel, nous voici à TEscurial.

Ce grand nom me fait me précipiter en avant. Je vois la sierra, au pied de laquelle est construit le monument que les Espagnols appellent la octava maravilla. Écrasés par les cimes rocheuses qui les surplombent, le palais et le monastère me font Peffet d'un de ces châteaux de liège découpés par un

artiste patient. Mais j'aurai occasion de revenir avec détails sur cette résidence du sombre Pliilippe IL

Les trottoirs de la gare sont envahis par une foule d'oisifs ou de gens qui vont passer la journée à Madrid. Deux jeunes filles, aux cheveux noirs comme Tébène, portent autour du cou des rubans supportant de grandes corbeilles contenant les bonbons et le chocolat de Matias Lopez, le Ménier de l'Espagne. Elles regagnent la gare, ombragée de quelques grands arbres, pendant que le train, qui glisse d'abord lentement, reprend peu à peu toute sa vitesse.

Je suis accoudé à la portière, et mes yeux errent sans cesse sur la contrée triste et aride qui se déroule devant moi. L'esprit plein de lectures sur ces pays mystérieux, il me semble, à chaque nom de ville, voir se dérouler devant moi l'une des scènes de l'histoire espagnole. Voilà, à l'horizon, les sierras du Guadarrama, dont les cimes étinccllent sous les rayons du soleil levant : elles portent à leurs flancs des rubans de neige qui brillent comme de l'argent fin. Le vent du Guadarrama souffle tous les soirs sur Madrid et rend les nuits de cette capitale d'une fraîcheur quelquefois redoutable; c'est ce qui a donné naissance au proverbe bien connu :

El aire de Madrid es tan sutil Que mata d un hombre Y no apaga d un caudil.

Mais voici Villalba, Torre Lodones, Las Rosas et Pozuela, lorsque tout à coup, en jetant les regards en avant, j'aperçois Madrid qui s'élève en amphithéâtre et qui est couronné de cent clochers.

Bientôt les plaques tournantes résonnent avec fracas au passage des wagons. Une foule compacte encombre Vanden, je traverse les salles de la gare qui sont littéralement encombrées, et me voici en face des coches de punta. Ils portent tous un écriteau sur lequel on lit : Se alquila! et sont pour

la plupart attelés d'un seul cheval. Nous sortons de la cour de la gare, nous passons sous la porte monumentale de San Vicente et, laissant à droite le Palais Royal et les caballerisas reaies, nous nous engageons dans les rues de Madrid.

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