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LES RUES DE MADRID

Je ne sais rien de plus intéressant que ces courses sans but et à l'aventure dans les rues d'une capitale. Madrid, quoique ne possédant, dit-on, que très peu de souvenirs historiques, n'est sans doute pas assez visité dans ses coins les plus reculés, car pour moi, qui l'ai parcouru dans tous les sens et à toutes les heures, j'y ai amplement trouvé matière aux plus curieuses observations. Ici, c'est une maison ancienne, d'un type qui devient de plus en plus rare, écussonnée d'armoiries gigantesques, qui réveille les souvenirs de cette antique grandesse espagnole; des fontaines monumentales placées aux angles des rues; des inscriptions rappelant la naissance ou la mort d'un homme illustre. Puis, dans les principales artères, des magasins splendides brillamment décorés, des cafés-restaurants remplis de monde. Enfin, si l'on s'enfonce davantage dans les vieilles rues, on saisit plus sur le vif les mœurs de la capitale des Espagnes, on étudie des physionomies originales et particulières, des métiers inconnus, jusqu'à ce qu'on arrive dans les faubourgs, à l'extrémité desquels on aperçoit la campagne désolée des environs de Madrid.

La Puerta del Sol, c'est le centre même de la ville, mais qui tend sensiblement à se déplacer. Il y a toujours du soleil sur cette place, mais depuis fort longtemps il n'y a plus de porte. Ce nom lui vient de ce qu'au temps de Charles-Quint, les

comuneros s'étant soulevés, on y construisit quelques ouvrages de fortification, au nombre desquels se trouvait un château avec un arc en forme de porte, au-dessus duquel était peint un soleil. Les anciennes maisons ont été abattues, et des édifices de construction régulière ont été élevés au même endroit. Mais ce dont on ne peut se faire une idée, c'est du bruit et du mouvement qui s'y fait sentir comme une fièvre et agite la population espagnole, d'ordinaire si nonchalante.

C'est surtout à l'entrée de la nuit que le spectacle est vraiment féerique. Je me souviens que ce fut lorsque le jour commençait à tomber que j'y arrivai par la carrera San Geronimo, Toutes les classes de la société madrilène s'y trouvaient mélangées : les uniformes aux couleurs voyantes des soldats d'infanterie et des hussards jetaient seuls une note vive au milieu de cette foule habillée comme on s'habille en France. Des équipages de maître passaient au grand trot sur la chaussée macadamisée, les sifflets des conducteurs de tramways, les omnibus de la compagnie Oliva, les véhicules de toute sorte paraissaient s'entasser les uns sur les autres sans qu'il arrivât jamais un accident. J'entre dans un café de la Plaza et, par une jalousie à claire- voie, une petite main brune, qui s'étend vers moi, me fait entrevoir un nouveau genre de mendicité. — Senor, un terrons s'écrie une voix d'enfant, et le gamin se sauve avec un de ces gros morceaux de sucre qui sont remis à discrétion aux consommateurs.

Lorsque je reviens sur la place, la nuit est complètement tombée et présente un décor nouveau. Des milliers de lumières répandent un torrent de clarté, les magasins étincellent, les feux électriques sont allumés sans compter; les cafés regorgent de monde, et la circulation est devenue presque impossible. Des magasins de bijouterie attirent la foule devant leurs vitrines qui ruissellent de diamants et de pierres précieuses. Des ateliers de photographes ont, dans une sorte de vestibule bien éclairé, des étalages magnifiques où les œuvres les plus belles sont constamment exposées. Des portraits

d'actrices, des toreros, des grandes dames, des généraux» des jeunes filles dans le costume national propre à chaque pror vince de l'Espagne et, tout à côté, la Reine régente et Alphonse XIII, que Ton appelait, il y a bien peu de temps encore, el rey chico, comme autrefois le dernier des rois de Grenade. C'est à la Puerta del Sol que débouchent les principales rues de Madrid, mais l'espace me manque pour en parler comme le sujet le mérite,

La calle Alcala est la plus importante de Madrid, elle descend vers le Prado, et à mesure qu'on s'éloigne de la Puerta del Sol, elle prend une grande largeur. Un certain nombre de monuments y sont situés, depuis l'Académie de San Fernando, l'élégant théâtre de Apolo et le ministère de la guerre.

Je me souviens qu'en flânant sur les trottoirs et m'arrétant à toutes les devantures, je fus singulièrement frappé par un genre d'industrie qu'on dérobe eo France à tous les yeux, mais que l'Espagne, avec son reste de fatalisme oriental, tient sans doute à avoir sans cesse présent à l'esprit. Entre un magasin de pâtisserie exposant les gâteaux les plus appétissants et un marchand de tableaux, se trouvait un magnifique établissement, aux grandes glaces sans tain, et exposant aux regards des passants des cercueils de toutes les tailles et toutes sortes d'objets funéraires. L'assortiment était bien complet, depuis le cercueil d'un enfant jusqu'à celui d'une jeune fille, long, mince et élégant, recouvert de soieries blanches; depuis Tenveloppe de damas noir, aux poignées de nickel, qui devait servir de dernière demeure à un grave sénateur, jusqu'à la bière du grand d'Espagne, constellée de ses armoiries. Ils étaient là, attendant leur destination. Partout l'image de la mort, au milieu de cette foule vivante et joyeuse, qui passait le sourire aux lèvres, et qui regardait ees croix, ces fleurs, ces couronnes, ces attributs de regrets éternels, sans que sa gaieté en fût un instant altérée. Dans les autres quartiers de la capitale j'ai retrouvé des établissements

de ce genre, mais moins luxueux, et celui-ci ne devait avoir pour clientèle que l'aristocratie de la fortune ou du nom.

La carrera San Geronimo est, après la calle Alcala, la rue la plus fréquentée de Madrid. Là se trouve la Chambre des députés, et cette fameuse calle del Turco, à l'extrémiié de laquelle Prim fut assassiné. A mesure que Ton avance vers la Puertadel Sol, la carrera se rétrécit considérablement, et Ton rencontre une foule de rues adjacentes, parmi lesquelles je citerai la calle del Principe, qui doit son nom à un fait historique très curieux.

Les rues qui débouchent à la Puerta del Sol sont pleines de bruit et de mouvement ; la calle Preciados contient plusieurs magasins de luxe qui exposent à leurs devantures des croix, des plaques et des ordres en diamants de tous les pays de TEurope, et qui produisent les plus beaux effets sous les feux puissants des lampes et des réflecteurs. Mais je ne puis tout citer, et je terminerai cette étude déjà trop longue par quelques lignes sur les Casas de prestamos, ou maisons de prêts usuraires.

C'est principalement dans la calle de la Montera que sont placées les plus riches maisons de ce genre. D'ailleurs, dans toute l'étendue de Madrid, on voit sur des écriteaux, aux devantures, au premier ou au second étage, ces offres alléchantes, en grosses lettres : Prestamos sur bijoux et sur argenterie. Je me suis bien souvent arrêté devant les escaparates de la calle Montera, où se trouvent exposés les bijoux qui n'ont pas été réclamés, et qui sont devenus la propriété des prêteurs. Le taux, très élevé, n'est pas de moins d'un real par duro (5 fr.) et par mois, ce qui est écrasant. Là, je remarque ces lourds pendants si à la mode autrefois dans toutes les provinces d'Espagne, dont chacune avait les siens propres. Ils sont là, armés de brillants et d'émeraudes, avec un fil d'or qui était destiné à passer par-dessus l'oreille afin d'en atténuer quelque peu la pesanteur. Ici, les pendants de Valence, les anneaux ronds des provinces du Nord, les uns décorés d'asa-

bâche, ou jais ; ceux d'Andalousie, en corail. La collection est complète en fait de bijoux anciens et de famille, relicarios, croix, médaillons, rosarios montés en or et en argent, des presentallos, votos ou milagros, des lazos, que Ton appelait ainsi parce qu'ils ressemblaient à des nœuds de rubans, des croix de Caracas en émaux translucides, et de magnifiques objets en liligrane d'or et d'argent.

Voilà, en quejques lignes, une première physionomie des rues les plus luxueuses de Madrid ; je dis les plus luxueuses, car il y en a bien d'autres, étroites, laides et misérables, qui font étrangement sourire en songeant au fameux dicton de : Solo MadHd es corte.

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