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LE CYPRES DE LA SULTANE AU GENERALIFE

Ce fut en soilant de l'Alhambra que je me dirigeai, par une belle après-midi, vers une colline plus élevée que celle au sommet de laquelle est situé le palais moresque. Là se trouve cette autre merveille que l'on appelle le Généralife, et en

arabe Djennar el Arife. La vue de ces éternelles murailles de stuc, travaillées comme des dentelles, de ces asulejos brillants, de ces patios qui se succèdent -sans fin, avait épuisé mon admiration, et mes yeux étaient désireux de se reporter sur des objets plus variés.

Le Généralife n'est d'ailleurs éloigné de TAIhambra que de quelques centaines dé pas et, après avoir passé sous la Puerta Judiciaria, je traverse le ravin sombre et embroussaillé que l'on appelle la Cuesta de los Molinos ; je monte ceile roule délicieusement ombragée de lauriers- roses, de figuiers, de vignes ou de grenadiers cliargès de fruits, et me voilà à l'entrée de l'ancienne maison des riclies soigneurs de Grenade.

Irving a dit avec raison (jue si, à l'Alhambra, la main de l'homme avait fait tous les frais de celle moi-veilleuse splendeur, au Généralife c'était la nature (|ui avait été employée à rendre les beautés si cliatoyantos qu'il est impossible de les retracer sans les avoir vues.

Le Généralife, comme toutes les maisons de plaisance arabes, ne montre d'ailleurs, à l'extérieur, que de longues murailles pres([ue complètement dépoui'vuos d'ouvertures. Du palais lui-même il reste fort peu de chose, et tout y est beaucoup plus dépourvu d'ornements ([u'à l'Alhambra. Son nom seul indique le but (|ue l'on s'était proposé d'atteindre, car Jennatu~l~arif' signifie jardin do rnrchilecte et, en effet, tout ici a été sacrifié aux jardins. A l'entrée, un vaste bassin contenu dans son cadre de pierre, et sur sa surface brillante se réfléchissent les cimes des lauriers-roses et des cyprès.

Le plus grand charme du Généralife sont ses jardins et ses eaux : la passion extraordinaire dos Mores pour los irrigations s'est ici montrée de la manière la plus exagérée : on ne voit que bassins, fontaines, jets d'eau, sources, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que tout cela subsiste de la même manière «|u'à l'époque de leur domination. Pour obtenir un pareil luxe hydraulique, ils firent, à deux lieues de là, une large saignée

au Darro, et ils en amenèrent les eaux limpides au Généralife à Taide d'un canal ou acequia, qui traversait la colline appelée Cerro del Sol,

Je vois, au fond, une perspective formée par une galerie portique à colonnes de marbre, assez semblable au 'patio des ArrayaneSy à l'Alhambra; le canal se recourbe, puis je pénètre dans d'autres jardins, aussi ornés de pièces d'eau.

D'ailleurs les eaux arrivent aux jardins par une pente très raide, supportée par de petites murailles où elles sont contenues dans des tuiles creuses se précipitant à ciel ouvert. A chaque palier des jets abondants partent au milieu des petits bassins et s'élancent jusque dans les feuillages touffus des bois de lauriers qui se recourbent en voûte au-dessus. La montagne ruisselle de toutes parts; partout jaillit une source. On entend murmurera côté de soi des ondes qui vont alimenter les fontaines ou arroser le pied d'un arbre en pleine végétation.

De tous les points du Généralife on a sous les yeux les plus merveilleux paysages, et on n'a pas besoin, pour cela, d'aller les chercher sur une terrasse; je tourne le dos à l'Alhambra, et j'ai devant moi la colline que l'on appelle la silla del Moro ; au fond, c'est la sierra Nevada, qui paraît très rapprochée tant l'air est d'une extrême pureté; puis c'est l'immensité de la vega, avec les tons changeants de sa parure d'émeraude, qui brille aux derniers feux du soleil.

En revenant sur mes pas, je m'arrête quelques minutes dans l'un des jardins. Là, au bord d'un canal aux eaux moirées et tranquilles, on voit une belle allée de cyprès et, au milieu, un d'entr'eux d'une taille colossale, qui remonte au temps des Mores et porte le nom poétique de Cyprès de la Sultane,

Il a d''ailleurs une histoire, cet arbre funeste, car on assure que les Zégris, furieux de voir la sultane Zaïda protéger secrètement leurs mortels ennemis les Abencerages, dénoncèrent faussement au roi Boahdil la belle princesse, prétendant qu'ils l'avaient surprise en flagrant délit d'adultère avec

leur chef Ali Ben-Hamed, sous ce même cyprès, l'un des ornements du jardin du Généralife. Le roi fit melire à mort trente-six Abencerages dans la cour des Lions, puis il enjoignit à l'infortunée Zaïda d'avoir à fournir, dans un délai de trente jours, quatre chevaliers qui devaient combattre pour elle afin de laver, dans un jugement de Dieu, le soupçon dont elle tétait tachée. Quoique ses alliés les Abencerages fussent en fuite, il ne s'en trouva pas moins quatre vaillants émirs Mores qui s'offrirent pour défendre la reine outragée.

Mais le roi ordonna que la sultane fut détenue prisonnière dans la tour de Gomarés avec seulement ses dames d'honneur, Galiana et Celima, pour la servir. La belle reine se désolait et versait des larmes en sachant combien étaient redoutables ceux qui l'avaient accusée, et ne savait qui choisir pgur défendre son honneur, lorsqu'enfin Célima lui donna le conseil de s'adressera un chrétien, à Don Fernando Chacon, seigneur de Carthagène, et l'un des plus braves chevaliers qui eussent chaussé l'éperon d'or. La sultane suivit l'avis de Celima, et un billet ayant été rédigé à l'adresse de son futur défenseur, il lui fut porté en toute hâte par un messager dévoué. Cette lettre était ainsi conçue, et je la reproduis ici, car elle montre le degré de confiance et de générosité qui, à celte époque, animait tous les cœurs, quoiqu'ils appartinssent souvent à des religions différentes et qu'ils fussent mortels ennemis :

« La malheureuse et déshéritée sultane, reine de Grenade, fille du brave Moraizel, à toi, Don Juan Chacon, seigneur de Carthagène, salut. Celle-ci est pour ([u'avec l'aide de Dieu Notre Seigneur et sa très sainte Mère, tu puisses me faire la faveur que l'extrême péril dans lequel je me trouve m'oblige de te demander. J'ai élé faussement accusée par des chevaliers traîtres, Zégris et Gomélés, disant que j'ai commis ur.e faute avec le noble émir Albin Hamed, de la famille des Abencerages, et ils ont été cause que ces derniers ont élé décapités sans jugement, et qu'une guerre civile a éclaté dans la ville, qui a été ruinée par la mort de tant de nobles seigneurs. Mais

ce qui m'afflige le plus, c'est qu'après avoir entadié mon honneur, le roi exige que si, dans l'espace de quinze jours, je n'ai personne qui veuille le défendre, on exécutera la sentence qui pèse sur moi et qui me condamne à être brûlée vive. Une captive chrétienne m'a parlé de ta valeur, de ta force et de ta bonté, car tu es le père des malheureux et le vengeur des infortunés. Ma nécessité est grande, je suis une femme isolée, triste et malheureuse, mon infortune est afi*reuse, car des traîtres ont entaché mon honneur, chose à laquelle je n'aurais jamais pensé.

« Je suis déshonorée et dans le plus grand péril I Si tu ne viens à mon secours, je suis perdue. Ne détourne pas de moi ta faveur, car j'ai remis mon honneur entre tes mains. Si tu refuses de me favoriser parce que je suis infidèle, considère que je ne le suis pas et que je crois en Dieu et en la vierge Sainte-Marie; sa mère. Par ta victoire sur mes ennemis, je serai libre, mon honneur sauf, et la vérité enfin sue. Je crois que tu voudras consoler une reine infortunée. *

« Sultane, reine de Grenade ».

' La reine avait eu raison d'appeler à son aide une lance castillane, et la réponse ne se fit pas attendre; peu de jours après elle reçut un billet scellé des armes du seigneur de Carthagène, qui s'exprimait ainsi :

« A toi, Sultane, reine de Grenade, je te salue, en attendant que je puisse baiser les royales mains. Je te remercie de la grâce insigne que tu fais à ton humble serviteur en le priant de t'assister dans une affaire si grave et si difficile. Il y a dans cette cour de nombreux et vaillants chevaliers qui, plus que moi, auraient mérité cette faveur. Mais puisque tu me le commandes, j'accepte, confiant en Dieu et en sa mère bénie, ainsi que dans ton innocence. Tu peux compter, illustre dame, que je serai présent avec trois chevaliers de mes amis, le jour du délai indiqué. Recommande-toi à Dieu, qu'il te garde et le défende.

t De Talavera, Don Juan Ghacon »,

Pieiidant que la noble sultane levait au ciel ses beaux yeux noirs, quatre hommes vouaient leurs épées à la vierge Marie, dans la petite église de Talavera. C'étaient Don Juan Ghacon, seigneur de Talavera, Don Manuel Ponce de Léon, duc d'Arcos, descendant des rois de Jéricho, don Alonso de Aguilar et Don Diego Fernando de Gordoue, alcaide de las Doncellas : tous quatre revêtirent un costume oriental, et le lendemain ils se trouvaient déjà dans la vega, voyant briller, aux premiers rayons du soleil levant, les créneaux dorés de l'Alhambra.

Cependant la ville de Grenade tout entière était plongée dans la plus noire tristesse. Un théâtre, recouvert de draperies de deuil, avait été construit sur la place de Bibarambla, où devait se tenir le champ clos; le roi avait nommé comme juges du camp le prince Muza, un Azazque et un Almoravi ; bientôt ils se rendirent au palais pour aller chercher la sultane, et un grand nombre de chevaliers les accompagnèrent.

Les Almoravis, Almohades, Aldoradines, Gazules, Venegas, Alabeces et les Marim voulaient enlever la 'reine et poignarder le roi, mais on leur conseilla de ne point le faire, car s'ils sauvaient la vie de la reine, malgré cela ils la laissaient déshonorée. Le roi demanda à Muza si la reine avait des défenseurs, celui-ci répondit que oui, et que si elle n'en avait pas, luimême descendrait dans la lice et la défendrait envers et contre tous.

La sultane entra dans sa litière avec ses dames Gelima et Esperanza, et partout où passait le cortège les rues étaient tendues de noir; aux balcons, dames et jeunes filles pleuraient amèrement en maudissant le roi et les Zégris.

Jamais la célèbre place de Bibarambla n'avait vu une telle affluence de monde : les fenêtres, les balcons, les azoieas étaient pleins de gens, la place couverte d'une multitude compacte. Bientôt un frémissement de terreur courut parmi l'assistance, car les juges de camp s'étant assis, vingt trompettes de guerre se firent entendre sonnant de sauvages fan-

fares et, derrière, les ([uatre accusateurs armés de toutes pièces et moiitant de puissants chevaux. Ils portaient sur leurs armes des capuchons verts et violets, avec des panaches aux mômes couleurs. Leurs écus étaient armoriés d'une longue épée ensanglantée, avec la devise : por la verdad, se derania^ c'est-à-dire : répandre son sang pour la vérité. C'étaient : Mohamed Zégri, auteur de l'accusation, Hamete Zégri, Mahandon Gomel et Mahandin. Ils furent se placer à gauche au son des instruments, car la droite avait été réservée aux défenseurs de la reine.

Mais le temps s'écoulait, une angoisse poignait la foule : Malique, Alabez, Almoradin s'oifrirent à la reine comme ses champions, mais elle sent sur son cceur la lettre du seigneur de Carthagèno, et le chevalier chrétien n'avait jamais manqué à sa parole. Elle demanda seulement que deux heures fussent ajoutées au délai fatal. Ce court instant fut encore accordé, et comme il était au moment d'expii*er, de nouvelles fanfares se firent enlondre et cinq cavaliers, habillés à la turque, parurent dans l'arène. La majesté de leur attitude, la splendeur de leurs armures, la puissance de leurs destriers, les firent reconnaître sur-le-champ pour des étrangers. La sultane, qui s'était penchée vers sa suivante, lui demanda lequel de ces cavaliers était Don Juan Chacon. — C'est celui (jui marche en tête, madame, le cavalier qui porte au pennon de sa lance une fleur de lis d'or. — Qu'Allah me protège I dit la reine en fermant ses beaux yeux, c'est assurément un héros.

Mais le jour s'avance, les chrétiens s'inclinent avec respect devant le palco de la reine et se redressent fièrement en regardant d'un œil assuré leurs futurs adversaires. Enfin Valcaide de las Doncellas, piquant son cheval, s'avança vers les Zégris et s'écria d'une voix forte :

« On a accusé la reine d'un crime dont elle est incapable; ceux qui ont fait cela ont menti comme des vilains et ne sont pas des chevaliers. Nous sommes venus pour la défendre, et nous combattrons ceux qui l'accusent, jusqu'à ce qu'ils aient confessé leur trahison ».

En même temps les huit cavaliers se précipitèrent les uns contre les autres : une affreuse mêlée s'ensuivit et un nuage de poussière s*éleva. Il était quatre heures environ, et le soleil dorait déjà les cimes de la sierra Nevada.

Les Mores étaient vaillants, mais ils avaient affaire aux plus vigoureux chevaliers de Castille. Don Juan Chacon, lancé contre Mahandin, fut d'abord blessé à la cuisse, et son sang coulait avec abondance; les deux chevaux se dressent sur leurs pieds de derrière, et la monture du More, plus faible que celle de son adversaire, est renversée sur l'arène pendant que son maître est blessé d'un coup de lance par le seigneur de Carthagène.

Il se relève aussitôt et met l'épée à la main ; le champion de la sultane dédaigne de profiter de l'avantage qu'il a sur lui et, quoique blessé, il met pied à terre et attaque son ennemi. Les coups pleuvaient comme la grêle, et des écus d'acier et de leurs armes jaillissaient des milliers d'étincelles. Un effroyable coup de revers brisa la targe du More et le fît tomber mortellement blessé; mais le vainqueur, après avoir remercié Dieu, fut obligé de prendre une lance et de s'en servir pour quitter la lice, tant la blessure qu'il avait à la jambe le faisait cruellement souffrir.

Aussitôt les instruments sonnèrent de toute part, et le peuple et les dames, qui étaient pour la sultane, poussèrent de grandes acclamations.

En ce moment Don Alonso de Aguila eut son cheval tué par Mahandon, et pendant que le More voltige autour de lui, espérant en avoir raison grâce à la pesanteur de son armure, celui-ci déjoue toutes ses attaques, et lui dit :

— Descends donc de ton cheval, si tu ne veux pas que je le tue.

Mahandon met pied à terre, et une lutte affreuse s'engage entre les deux adversaires. Ils sont là, pied à pied, poitrine contre poitrine, lorsque tout à coup un cri horrible retentit : le casque doré du More vient d'éclater sous un formidable

coup d'épée, et il tombe sans prononcer une parole sur le sable rougi de la place, pendant que mille gémissements retentissent, poussés par les femmes et les filles des Zégris.

En même temps le grand Hamet, désarçonné par Don Manuel Ponce, est étendu sur Tarêne, la gorge trouée d'un coup de lance ; il ne reste plus en présence que Mohamed, le dernier des Zégris, et le brave Don Fernando. Le chevalier castillan fait des efforts surhumains, car son adversaire est d'une stature colossale, mais Dieu récompense ses efforts et le bon droit, et le More, grièvement blessé, est renversé sur le sol.

Ualcaide de las Doncellits lui met la pointe de son épée sur la gorge, en lui disant :

— Confesse la vérité, avoue que tu as menti, si tu ne préfères que je t'achève I

Mais le bruit de la défaite des Zégris s'était répandu dans toute la ville de Grenade, et le peuple, se ruant avec joie sur les barrières des lices, venait de les briser pour pouvoir contempler à son aise les défenseurs de la sultane, et il remplit l'arène au moment où le More s'écriait d'une voix défaillante :

— Ne me frappe pas davantage, je suis assez blessé pour que le monde ne revoie plus un traître tel que moi, et puisque tu désires, chevalier vainqueur, me voir hautement confesser la vérité, je te dirai que quelqu'un de mon lignage ayant été tué par les Abencerages, afin de les perdre dans l'esprit du roi, je fis déclarer qu'on avait trouvé l'un d'entr'eux en flagrant délit d'adultère avec la reine; qu'elle me pardonne, c'était faux : elle a toujours été sage et pure.

En disant cela le More expira, tandis que les anafiles, clarines et dulzaines résonnaient pour annoncer la victoire des défenseurs de la sultane et proclamer son innocence. La foule escorta sa reine bien-aimée jusqu'à Valhaycin qu'elle avait choisi pour sa résidence, car elle ne voulut jamais revenir à l'Alhambra, dont les murailles dorées lui rappelaient de si cruels souvenirs. Elle voulut soigner elle-même les chevaliers

chrétiens qui avaient risqué leur vie pour lui rendre Thonneur et leur fit de fréquentes visites en compagnie de ses dames dans le fondac où ils étaient descendus. Geux-ci, comblés de faveurs, rejoignirent bientôt le camp espagnol, ayant accompli une de ces hazaHas qui devait porter leurs noms à l'immortalité.

Telle est, en quelques mots, l'histoire du cyprès de la Sultane, et l'on peut dire que cet arbre gigantesque, ainsi que le milieu charmant qui l'entoure, procurent les plus douces émotions lorsqu'on pense à la confiance d'une sultane infidèle et surtout à la chevalerie de quatre gentilshommes qu'elle devait considérer comme ses ennemis, et qui cependant n'hésitèrent pas à risquer leur vie pour soutenir la cause d'une reine outragée.

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