LE TRÉSOR DE L'ESCURIAL
Le petit guide, qui m'a déjà promené dans toute Téglise, m'accompagne jusqu'à la porte de la sacristie, et me fait péné* trer dans le vestibule, pavé de losanges blancs et noirs. Il frappe rudement à une porte intérieure, car ici ses fonctions cessent pour faire place à celles du sacristain, qui doit se faire de beaux revenus avec les nombreuses pesetas qu'il reçoit des étrangers. Mais cet important personnage est sans doute occupé par son déjeuner, car une vieille femme vient de sortir de la pièce dans laquelle il se tient enfermé, tenant à la main un grand panier recouvert d'une serviette d'une propreté douteuse. Pendant ce temps, je m'assieds sur un large banc de bois adossé à la muraille, et auquel un usage de plusieurs siècles a donné le poli et la dureté du marbre. La température presque glaciale de cet obscur réduit est tempérée par une
vagtie odeur d'encens répandue dans l'air et, non loin de moi^ un certain mendiant assis indique, par des mouvements de corps, que ses vêtements en lambeaux doivent être plus habités que les plaines de la Vieille-Castille.
Ce vestibule a un grand air, comme d'ailleurs tout ce qui appartient à l'Escurial. La voûte est peinte à fresque, et une grande fontaine de marbre règne le long de la muraille, en face de l'entrée. Dix tableaux ornent cette pièce et, parmi les meilleurs, je remarque : une Descente de Croix, d'Albert Durer, un Jordaens, et un Saint Jérôme, de Ribera.
Enfîn le sacristain se décide : c'est un homme bien vêtu, au visage aimable et régulier. Il vient à moi et, ouvrant les portes de la sacristie, il m'invite à entrer. J'ai devant moi une immense salle, admirablement décorée et de plus de 30 mètres de longueur. Des armoires magnifiques en bois précieux garnissent tout un côté de la muraille. L'acajou, l'ébène, le cèdre, le noyer ont concouru à la construction de ces meubles. Au centre se trouvent encfiâssés deux splendides miroirs en cristal qui furent offerts par la reine Anne d'Autriche. Ces meubles contiennent les bijoux, vases sacrés et ornements dont il reste encore un bon nombre, et non des moins précieux au point de vue de l'art. Cette sacristie, pavée de marbre blanc et noir, contient 42 tableaux, parmi lesquels je puis citer principalement : une Sainte Famille, de Paul Véronèse, aux tons chauds et colorés, Saint Pierre d'Alcantara, de Zurbaran, Saint François d'Assise, de Ribera, La Transfiguration, du divin Raphaël, un beau morceau du Tintoret, Saint Jean-Baptiste et Saint Jean Évangë liste, de Gréco, un Christ portant la Croix, du Guide, une magnifique Madeleine convertie, du Tintoret, un Saint Jean-Baptiste dans le Désert, beau en couleur, et V Ensevelissement du Christ, ptir Ribera.
Mais l'œuvre véritablement magistrale de la sacristie, celle qui attire les regards non-seulement des amateurs et des érudits, mais même Tattention du vulgaire, est l'autel de la
San^a Forma (sainte hostie), qui occupe le fond de la pièce, II est construit en marbre, avec des ornements en bronze doré; des bas-reliefs en marbre représentent la sainte hostie foulée aux pieds par des hérétiques, recueillie par l'empereur d'Allemagne Rodolphe II, et envoyée à Philippe II. Un grand tableau de Claudio Coëllo, qui occupe tout le rétable, figure la perspective de la' sacristie et de l'église pendant la pro- ' cession qui eut lieu pour la réception de la sainte hostie. Les personnages qui assistent à cette procession sont autant de portraits historiques, et le peintre lui-même s'est représenté à l'un des angles. A certaines époques de l'année, aux fêtes de saint Michel et de saint Simon, ce tableau descend par des coulisses au-dessous de l'autel, et laisse voir une chapelle intérieure ou cmnarin, avec un riche tabernacle en bronze doré, dans lequel est exposée la Santa Forma. On peut pénétrer dans le camarin par une porte qui m'est ouverte par le sacristain et qui est située sur le côté de l'autel; l'intérieur est très richement décoré, et mon cicéronç ne manque pas de m'expliquer que la custodia, donnée par Isabelle II, fut exécutée à Madrid et compte 9,400 brillants, 8 grosses perles, 32 émeraudes, 127 rubis, 60 améthystes, 24 grenats et une splendide topaze.
Le brave homme semble décidé à ne pas me faire grâce ni d'une pierre précieuse ni d'un objet curieux ; après m'avoir fait voir deux étendards que l'on dit avoir été enlevés à l'armée française lors de la bataille de Saint-Quentin, le voilà qui ouvre les immenses tiroirs qui contiennent les fameux di'aps brodés de l'Escurial.
Cet art fameux de la broderie en Espagne, dont il subsiste encore, dans les trésors des églises et parmi certaines collections, des spécimens si extraordinaires, ne m'a pas semblé jusqu'à cette heure suffisamment étudié. On peut dire (jne, jusqu'au XVe siècle, on ne rencontre pas une date précise pour déterminer l'origine et l'histoire de la broderie. Déjà, en 1433, les ordonnances de Séville contiennent quelques près-
criptions destin<^es à éviter des fraudes que Ton avait découvertes dans la fabrication des broderies et des ornements de luxe, et celles de Tolède, en 1496, établissent d'autres règkîs semblables.
Parles dates réunies par Térudit Gestoso, qui sont relatives aux brodeurs qui travaillèrent pour la catbédrale de Séville, il résulte que Juan Pascual « maître des ornements », mourut en 1401.
En 1440, Juana Gonzalez « maîtresse des. ornements de la cathédrale », Ht trois paires de chasubles ornées et six petits linges travaillés à la main ; elle répara aussi deux chapes blanches aux(iuelles elle mit des bordures.
En la môme année on paya à Pedro Gonzalez, brodeur, 130 maravédis pour une riche ceinture de tissu blanc, et, en 1454, Germain Ruiz, brodeur, reçut 6,000 maravédis en acompte des ouvrages qu'il avait faits pour la catrédrale.
A la môme date, Martin Caro, brodeur, fit une rose d'or et de soie qui fut placée au frontal azur du maître-autel.
Les dames espagnoles ont toujours été très habiles dans ce genre d'ouvrages. Celles de Grenade suient broder la magnifique tente de campagne que Charles-Quint emporta avec lui pour sa conquête de Tunis. Les églises de la péninsule sont encore remplies de dons faits par d'illustres dames, œuvres de leurs mains, et parmi lesquelles on remarque des mitres, linges de pupitre, ornements d'églises et surtout manteaux de Vierges, où la réunion de la soie, de l'or, de l'argent et des pierres précieuses en font de véritables travaux de fées.
Les fameux ornements d'église de l'Escurial, les draps du lutrin de toile frisée, à fond d'argent et dessins d'or, avec leurs admirables broderies de soie représentant l'Adoration des Pasteurs, celle des Rois, l'apparition de Jésus à la Vierge et l'Ascension. Ce dernier ornement fut fait à l'Escurial, vers 1500, et sa passementerie, qui rappelle l'influence arabe, a été exécutée parle fameux harnacheur de Salamanque, Francisco Alvarez. Ces habiles bordadores, qui étaient de véritables
artistes, formatent un gremio, ou corporation, coinme les platero* et les vidrieirm.
Enfin, je termine ma longue station dans la sacristie par quelques minutes d'inspection sur un capitul/irio de format in-folio, couvert de velours cramoisi, avec clous, ornements et fermoirs d'argent. Il fut entièrement écrit par le bénédictin Fr. Martin de Palencia, et contient 18 délicates miniatures peintes par Andres de Léon, Fuentelzar et Salazar. Mon obligeant cicérone me reconduit jusqu'à la porte et, ayant reçu la peseta obligatoire, il me salue d'un : Vaya usted con Bios.
Je retrouve mon petit guide et nous sommes bientôt dans le cloître, très vaste et très spacieux. Ses murailles, qui sont peintes de mauvaises fresques qui vont se dégradant tous les jours, sont recouvertes d'inscriptions impudentes placées par les visiteurs. Un coup d'œil à travers les ais mal joints de la porte me permet de voir le joli jardin qn'on appelle le patio des Evangélistes : là se trouvent quatre grandes statues, au milieu de parterres bien soignés par les moines ; au centre, une belle fontaine monumentale en marbres de couleur. C'est un vrai régal pour les yeux, que do voir se détacher au milieu de cette ville les couleurs brillantes des fleurs et la masse de la verdure. Je ferai grâce, cependant, de la description du grand escalier dont les marches, d'un seul bloc, paraissent avoir été taillées par des géants, des fresques que l'on rencontre à chaque pas, des salles capitulaires qui contiennent un nombre considérable de tableaux appartenant aux meilleures écoles espagnoles ou italiennes^ et dont un seul ferait la gloire de bien de nos petits musées de province.
Dans le haut du cloître je vois les jeunes moines se promener deux à deux, en causant bruyamment ; c'est la seule partie de l'immense édifice qui paraisse douée d'un peu de vie; mais à peine m'en suis-je éloigné (|uc tout retombe dans le silence., et que le froid du sépulcre se referme de nouveau sur moi. Je terminerai cependant ces notes fugitives sur le couvent en indiquant d'une façon sommaire quelques-unes
des reliques curieuses qui y sont conservées. Dans une niche, une petite amphore de laquelle se servit Jésus pour opérer le miracle du vin qux noces de Cana : un morceau' du voile de la Sainte Vierge ; une des barres du gril sur lequel saint Laurent subit le martyre ; le squelette de l'un des enfants tués par les ordres d'Hérode ; un morceau du voile de sainte Aguada. Parmi les curiosités, véritable clief-d'œuvre de pqtience et de goût, un bureau d'écaillé et d'ébène, avec des ornements d'ivoire représentant l'intérieur de la cathédrale de Cordoue, divers autographes do sainte Thérèse, ainsi que son encrier; un rétable d'ivoire, avec un saint Jérôme en albâtre; une boîte d'ivoire du IXe siècle; un dyptique représentant l'Adoration des Rois ; un beau coifret émaillé du IXc siècle; un livre d'ivoire contenant la vie de Jésus, du Xlle siècle, et tant d'autres pièces, (|u'il faudrait un volume pour les décrire. Un grand nombre de tableaux ornent les murailles du cmnavin.
En sortant des murailles épaisses de l'Escurial, la température me paraît accablante, quoique un vent assez frais fasse frémir, au-dessus de ma tête, les ramures épaisses des arbres.