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LA GASITA DEL PRINCIPE A L'ESCURIAL

Le petit gamin qui me sert de guide me fait sortir du sombre palais de Philippe et me conduit à travers une belle promenade que Ton appelle Alameda de los Camapes, jusqu'à l'entrée de ce petit bijou qui porte le nom de Casita del Principe. Après avoir sauté, sifflé, chanté, il se précipite tout à coup à travers les rameaux épais d'une charmille, et revient au bout d'une minute tenant à la main un petit bouquet de roses jaunes et pâles.

Mais me voici devant la grille de la Casita de Abajo, en opposition sans doute à la Casita de An*iba, et qui est placée près de l'Escurial. Ces deux petits palais sont au monastèrechâteau ce que les Trianons étaient autrefois pour Versailles. La dernière fut élevée par les ordres de l'infant Don Gabriel, frère du prince Don Carlos, tous fils de Charles III.

Est-ce pour échapper à la lugubre tristesse de l'Escurial que le jeune prince, qui fut roi sous le nom de Charles IV, fit construire la Casita del Principe ? La tradition assure qu'il voulut d'abord élever dans ce lieu une palomière, mais qu'il changea de projet, et qu'il y aurait fait construire une plaza de toros, dont il était grand amateur, si son père le roi Charles III n'eût conçu un tel dépit de cette puérile occupation que l'héritier de la couronne d'Espagne changea encore une fois de projet.

La Casita del Principe n'est point habitée et a été convertie en un charmant musée, tout peuplé d'objets d'art. Il est entouré de beaux jardins, et dans de grandes serres sont conservées toutes sortes de plantes et de fleurs rares. La casita est formée d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Audessus règne un second corps de logis. La façade, qui donne sur le parterre émaillé de fleurs, est soutenue par quatre

colonnes d'ordre dorique qui forment une sorte de péristyle. Je m'assieds sur un banc de pierre placé dans un enfoncement de la muraille, et j'attends avec patience le gardien que mon petit garçon est allé chercher.

Celui-ci arrive enfin, en manclies de chemise et bâillant à se démonter la mâchoire. Il m'explique, pour s'excuser sans doute, que la chaleur est si forte qu'il dormait la sieste. Il a d'ailleurs une bonne figure et est d'une amabilité que Ton retrouve bien souvent en Espagne chez la plupart des fonctionnaires.

Le rez-de-chaussée se compose d'une salle de réception, de la salle rouge, du cabinet de la Reine, de la salle bleue, de celle d'Albert Durer, la salle à manger et la salle du café : il règne dans ces appartements toujours fermés une fraîcheur délicieuse qui me fait oublier un instant le brûlant soleil du dehors. Tout est si fin, si précieux, si coquet dans cette charmante demeure, que je suis heureux de pouvoir maintenant mettre à profit les notes nombreuses que j'ai recueillies sur ces lieux.

Dans la salle de réception, des écriteaux fort apparents défendent très sévèrement aux visiteurs de toucher aux objets d'art ou de s'asseoir sur les meubles. Les murailles sont revêtues d'une tapisserie de satin blanc, avec des fleurs violet foncé, et le gardien, soulevant les housses des fauteuils, me permet de m'assurer que les chaises et les fauteuils sont recouverts de même étoffe ; le plafond est peint à fresque par Duque. De beaux tableaux, représentant des fleurs et des fruits, ornent les parois. La salle rouge (encarnada) a sa tapisserie de satin cramoisi, brodée de délicates fleurs blanches; sa décoration principale se compose de neuf précieuses peintures représentant des vues anciennes d'Aranjuez. Le cabinet de la reine est charmant, ses tentures et ses meubles sont toujours en satin blanc, avec des bordures de fleurs roses et vertes; ici il y a un grand nombre de tableaux, belles et bonnes copies de peintures célèbres, et aussi quelques

originaux, parmi lesquels je remarque une Vierge, charmante d'expression, du Guido Reni, et un beau paysage de Jean Brugiiet.

La salle bleue, qui est tapissée de satin de cette même couleur, est décorée de tableaux, et je m'arrête surtout devant deux pièces du célèbre Goya : Fonte de balles, peinture sur bois, et Fabrication de poudre dans une montagne, toutes deux relatives à la guerre de l'Indépendance. La puissance d'éclairage de ces tableaux est véritablement extraordinaire, et ils gagnent certainement à être vus au milieu de la demiobscurité dans laquelle ils sont placés. Quant à la salle dite d'Albert Durer, elle portait ce nom, me dit mon conducteur, parce qu'il y avait encore, il y a peu d'années, seize petits tableaux sur bois représentant des scènes de la vie de Notre- Seigneur, et qui en ont été enlevés pour être placés au Musée du Prado.

La salle à manger a le plafond en stuc ajouré, avec de jolis ornements dorés. Les murailles et les meubles sont revêtus de satin vert. Je remanjuc une touchante Sainte Cécile, du Dominiquin, et de nombreux tableaux de Jordaens. La salle du café, qui est la dernière du rez-de-chaussée, est de forme ovale, et ses meubles de satin jaune doré. Dans quatre niches, placées entre les portes et les fenêtres, on a placé des bustes d'empereurs romains en marbre blanc. Au centre du salon, sur un pilier, un petit temple d'albâtre avec le buste de Ferdinand VIL Tout le mérite de ce morceau est d'avoir été fait d'une seule pièce.

L'escalier qui conduit aux étages supérieurs est entièrement construit en marbres et jaspes précieux; les rampes sont en bronze doré, les plafonds peints à fresque par l'ex'iellent peintre espagnole Maella. L'appartement dans lequel j'entre tout d'abord porte, comme à l'Escurial, le nom de piezas de maderas finas. Il y a là trois salons dont les parquets, les portes et les fenêtres en marqueterie de bois de couleur, les ferrures incrustées d'or et d'argent, sont de merveilleux tra-

vaux. La première salle a le plafond de stuc doré, ses tapisseries et meubles sont de soie à fond vert, ornées de fleurs. Les murailles sont décorées de vingt-deux portraits des membres de la famille de Bourbon, depuis Charles IV, qui est vu de dos, jusqu'à Don François de Paule, y compris les branches de Naples et d'Etrurie, dans les costumes ridicules ou grotesques du temps : sur la table du milieu, un petit buste en bronze du roi Louis XVL La seconde salle, décorée comme la précédente, n'a rien de très remarquable.

Il n'en est pas de même de la troisième salle, car le plafond de celle-ci représente un Ganymède peint à fresque. Les murailles et les siégeg sont revêtus d'une brillante tenture de soie bleue rayée de salin. L'ornementation de ce charmant réduit en fait un musée d'une rare valeur, car trente-six cadres d'ivoire en demi-relief sont accrochés aux parois : ils représentent tous des sujets mythologiques ou empruntés à l'Histoire Sainte : un tableau, que mon guide me désigne comme ayant été fabriqué avec de la pâte d'Italie, m'intéresse médiocrement; tous ces ivoires sont délicieusement fouillés, les principaux d'entr'eux représentent : Moïse sauvé des eaux, Suzanne entre les vieillards, le Sacrifice d'Isaac et les Songes de Pharaon. Sur une table sont placés plusieurs groupes d'ivoire abrités par des globes de cristal ; le gardien, qui a repoussé le contrevent d'une fenêtre pour me permettre de saisir tous les détails de ces précieux morceaux, m'apporte successivement le fameux Jugement de Salomon, un homme nu et à demi enveloppé dans un filet, un génie fait d'un seul morceau, une femme nue couronnée de fleurs et couverte d'un voile à travers lequel on voit tous les détails du visage, œuvre d'art d'une valeur inestimable.

Là, le brave homme, qui s'est promptement familiarisé avec moi, me raconte en quelques mots que plusieurs mois auparavant il avait été victime d'un vol commis par des Anglais, pour lesquels, depuis celte aventure, il professait le plus profond mépris. Après le passage de la compagnie qu'il guidait

dans cette môme salle des ivoires, il s'aperçut de la disparition d'un petit cadre et fît appeler aussitôt la garde civile avant que les Anglais, qu'il soupçonnait, n'eussent quitté la casita. Ceux-ci furent fouillés, mais inutilement; on les fouilla de nouveau sur tout leur parcours, de l'Escurial à Madrid, toujours sans rien trouver. Enfin, notre gardien désolé, craignant de perdre son emploi, trouva, plusieurs jours après, le petit ivoire sous les nattes qui recouvrent les parquets des appartements. Il me l'apporta aussitôt en triomphe ; il était, en effet, légèrement fendillé sur l'un de ses côtés. Et pendant qu'il bavarde ainsi, je jette un regard sur le beau jardin qui entoure le petit palais et sur les allées ombreuses qui lui font un cadre vert et sombre. A droite j'aperçois le monastère royal de l'Escurial, qui paraît adossé aux pentes abruptes de la montagne.

Mais je continue ma visite en [)assant dans la salle dite delPasUlo : les parois sont toujours tapissées de soie nuancée de vert. Sur une table et sous un globe de cristal une haute statuette de Charles IV avec l'armure, le sceptre et le manteau royal : toujours des tableaux, bons et mauvais. Puis un petit corridor, sept degrés de marbre, des plafonds peints à fresque, et encore trois nouvelles salles de maderas finas, La première n'a pas son parquet achevé et est seulement tapissée de satin blanc avec des bordures de soie de couleur du plus charmant effet.

La seconde salle est ornée comme la première, mais avec un pavage en mosaïque de marbre des couleurs les plus variées ; elle est décorée d'une tapisserie de satin blanc sur laquelle sont placés trente-trois curieux paysages tissés en soie de toutes nuances et avec des garnitures de fil d'or et d'argent. Ces pièces furent faites en 1797 par un patient artiste, Robledo Lopez, dont le nom mérite d'être conservé : les tabourets sont de la m^me couleur et de la même matière ; cependant, ils offrent une particularité digne d'être mentionnée. Mon prévenant cicérone, enlevant la housse de l'un

d'eux, me fait constater qu'il fut brodé par la reine Marie- Josèphe-Amôlie de Saxe, troisième femme de Ferdinand VII, afin qu'il servît de modèle aux autres.

Quant à la troisième pièce, aux tapisseries de salin blanc, elle contient 226 petits cadres en porcelaine, de la fabrique royale du Retiro, détruite par les Anglais en 1810.

Mais je commence à être très fatigué de cette promenade à travers ces appartements royaux. Ces tableaux, ces curiosités sans nombre dansent devant mes yeux, et je commence à devenir indifférent devant tel ou tel grand peintre dont le nom n'éveille plus en moi aucun sentiment d'entbousiasme. C'est là le propre de ces visites au pas de cliarge. Les malbeureux voyageurs veulent tout voir et finissent par éprouver un dégoût réel pour tous les cliefs-d'œuvre qu'on leur montre.

Je ferai grâce au lecteur du dernier étage, où se trouvent aussi des cboses bien curieuses, et je sors du palais en donnant une poignée de main au gardien complaisant qui m'a tout fait voir par le menu. Il est inutile de dire ([ue j'ai eu soin de lui laisser une marque de ma reconnaissance, ce qui me vaut un grand salut. En ce moment, le petit boucjuet de roses que je tiens s'effeuille tout à coup, flétri par la cbaleur. Je suis conduit par le petit garçon, qui m'a attendu à la porte, sur une terrasse où se trouve situé le café-restaurant de Mora, qui dément bien, par son aspect, la pompeuse réclame dont il abuse en répandant à la porte de la gare un prospectus aussi détaillé que menteur. Un simple limon del tiempo, que je demande, m'est servi sous la forme d'un vase plein à déborder d'un breuvage trouble et peu engageant.

Le petit garçon «jui m'a accompagné toute la journée reçoit, pour sa peine, un duro neuf et brillant, et il ne parait pas s'être souvent vu à une fête [)areille, car la surprise lui a ôté la voix. Cependant, il court s'assurer (|ne la pièce ([ue je viens de lui donn?r n'est pas fausse, et pendant (jue je me dirige vers la gare, qui est à quelques pas, je l'entends qui fait sonner sa pièrc d'argent sur tous les cailloux du chemin,

J'ai encore une demi-heure à attendre avant l'arrivée du train; VAnden est bordé d'arbres, et ((uehiues bancs sont disposés sous leur ombre. En face se trouve le petit village qui porte le nom de Escorial de Abajo, dominé par les deux tours d'une église neuve. Bientôt la gare déserte se peuple rapidement, le train entre en gare et, avant que le jour ne soit tout à fait tombé, je suis revenu à Madrid, emportant dans mon âme le souvenir de cette inoubliable journée.

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