‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 29 sur 39 · LES MUSÉES DE MADRID · texte numérisé non relu

LES MUSÉES DE MADRID

Madrid possède un mu.sée de peiiiture qui est sans rival duiis le monde enlicr. Il est situé sur le Prado et à l'aspect assez monumental; il fut commencé sous le règne de Charles III, mais ne fut définitivement achevé (juc par les ordres de Ferdinand VII ; puis la reine Isabelle y fit transporter les principales toiles de l'Escurial et des autres résidences royales et commença ainsi la réunion de ce dépôt qui a fait du musée de Madrid le premier musée du monde. Il y en a sans doute bien d'autres qui contiennent un plus grand nombre de toiles, mais ici les chefs-d'œuvre se comptent par centaines; les tableaux sont au nombre de deux mille cinq cents environ, et on est tout d'abord étonné (juand on songe au peu de difficultés qu'a éprouvées le gouvernement espagnol pour leur réunion. Il est vrai qu'en Espagne il n'y a eu ni guerre de religion ni révolution, que ses rois ont été tout-puissants pendant de longs siècles sur l'Italie, les Flandres et la Hollande, pays classiques de la peinture, et (|u'il ne s'exécutait pas un morceau hors de pair qu'il ne fût aussitôt offert à Charles- Quint ou à Philippe II. Mais je puis donner une idée rapide de la valeur inappréciable de ce musée unitjue. en disant rpie

Ton y compte : 64 Velasquez, 46 Murillo, 10 Raphaël, 43 Titien, 25 Véronèse, 34 Tiritoret, 16 Guido Reni, 28 Bassano, 55X.ucas iGriordano. Quant aux flamands et aux hollandais, ils s'y trouvent en aussi grand nombre : on y voit, en effet, 13 Van Eyk, 54 Breughel, 62 Ruhens, 22 Van Dyck, 53 Téniers, 23 Snyders et, parmi les allemands, dix tableaux d'Albert Durer. Des catalogues remarquables ont été rédigés par Pedro de Madrazo.

Je me rappellerai toujours du moment que j'avais choisi pour visiter le musée royal, car je venais de traverser le Prado sous un soleil de feu. Sur l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, la chaleur, réfléchie par le granit, est devenue intolérable, et je sens une goutte de sueur poindre à l'extrémité de chacun de mes doigts. Je me hâte de pénétrer dans l'enceinte et, après avoir payé un droit de deux réaux au profit des pauvres de l'asile du Pardo, je me trouve dans un vestibule circulaire soutenu par huit grosses colonnes. Je passe rapidement dans ces interminables galeries où plusieurs peintres et élèves travaillent à faire des copies. En général, ils paraissent avoir choisi les Murillo, et les fameuses Vierges de ce peintre sont déjà représentées par deux ou trois copies. Mais, hélas! je cherche en vain la pure et suave expression de la Reine du Ciel dans ces pâles reflets. C'est une lutte de chefs-d'œuvre, et je crois que rien n'est plus mal fait que ces réunions incroyables : les uns font du tort aux autres. On fait ainsi le tour des galeries presque sans s'en apercevoir, et il faudrait des mois entiers de contemplation et d'étude pour retenir autre chose, d'une visite pareille, qu'une profonde sensation de la lumière et des éclairs.

Les Velasquez, cependant, provoquèrent plus spécialement mon attention, car toute la cour do Philippe IV est là, représentée par son peintre officiel : le comte-duc à cheval, Anne d'Autriche et autres princesses royales Détail curieux, elles ont le visage couvert de poudre et de fard, dont elles firent, pendant les siècles précédents, un si grand abus. Madame d'Aulnoy raconte r[ue, de son temps, elles prenaient une tasse

de vermillon et s'en barbouillaient les joues, les mains et les épaules. « L'on dirait, ajoute-t-elle, qu'elles ont un vernis passé sur le visage, et la peau en est tendue et tirée d'une telle manière, ffue je ne doute pas qu'elle leur fasse mal. La plupart des femmes se font les sourcils; elles n'en laissent qu'un filet. Rien n'est plus vilain, à mon gré; mais, ce qui l'est bien davantage, c'est qu'elles se peignent le milieu du front afin que leurs sourcils paraissent joints; c'est, à leur gré, une beauté incroyable ».

Plus loin elle ajoule que cette manie du fard était poussée à un tel point qu'on en mettait même aux statues Aujourd'hui, les dames de Madrid ne se fardent plus, mais se couvrent quelquefois le visage d'un nuage de poudre de riz qui, assurent-elles, a la propriété de garantir leur teint du hàle et du soleil.

Mais, pour en revenir à Velasquez, il est là presque tout entier représenté par ses œuvres capitales, par son tableau de Las Lanzas, par VIdiot de Cozia, les Borrachos, et tant d'autres.

Puis ce sont les Ribera, les Zurbarran, le fameux Testament d'Isabelle la Catholique et Jeanne la Folle, de Pradilla parmi les modernes; le portrait équestre de Charles-Quint, par l'éclatant pinceau du Titien ; des Sébastien del Piombo, des Tintoret, la Perla de Raphaël, le divin artiste, la Vierge à la Rose, délicate et pure, et tant d'autres qu'il faut passer.

Au fond de la galerie principale, une salle contient l'école française, bien peu nombreuse, mais possédant deux Lorrain merveilleux, un charmant Watteau, et quelques autres qui font assez bonne figure au milieu de cette admirable collection.

A l'étage supérieur se trouve la salle dite de Goya, le puissant et original génie, le peiiilre des toreros, des gens du peuple, des voleurs, et de ces inoubliables de la guerre de l'Indépendance. On remarque surtout le Dos de Mayo, des Français fusillant des prisonniers espagnols, et la charge

légendaire des mamelucks de Napoléon ïer au milieu des rues de Madrid soulevé.

Il existe encore un recueil d'eaux-fortes de Gova, dont la bibliothèque de Bayonne possédait un exemplaire avant rincendie de 1889, et ((ue j'ai feuilleté bien souvent. Ce recueil de 80 pièces, d'une originalité incroyable, porte pour titre : Les Caprices de Goya^ et représente, pour la plupart, des courses de taureaux fantastiques, des scènes du sabbat et des allégories pleines de malice sur les personnages de son pays. Je puis citer encore, parmi les peintures du grand artiste, le beau portrait de Marie-Louise, femme de Charles IV, qu'il a représentée à cheval, portant Tuniforme de <*olonel des gardes espagnoles.

Après le Prado, le musée de Madrid qui mérite le plus d'attirer l'attention est VAvmeveria real, dont la réputation est colossale et parfaitement justifiée. Il se trouve situé dans l'éditice dit des Caballerizas, qui n'est qu'une dépendance du Palais-Royal. La fondation de cette galerie historique remonte à Philippe et a été successivement enrichie par tous les rois. Pendant la guerre de l'Indépendance elle fut, il est vrai, pillée par le peuple, (jui cherchait partout des ai'mes, mais elle a repris aujourd'hui toute son importance, et se compose de 2,500 objets d'une valeur considérable au point de vue historique ou artistique.

Il est à peu près disposé comme le musée d'artillerie de Paris, et lorscjuc je pénètre dans rinnnense galerie éclairée par de larges verrières ((ui laissent pénétrer la lumière A flots, je suis saisi par l'aspect de cette colonne de cavaliers armés de toutes pièces, la lance à l'étriei*, et qui paraissent prêts à se précipiter sur les visiteurs. C'est une troupe complète d'hommes d'armes, enfermés dans les spicndides armures des empereurs, des rois, des ducs et des comtes. En tète, des hérauts d'armes de la Toison ou des ordres militaires, revêtus de leurs tabards armoriés. La colonne est rangée par trois ou par quatre cavaliers de front, montés sur des chevaux capa-

raçonnés et armés, le frontal recouvert d*un chanfrein d'or, quelquefois aigu et allongé comme la défense d'une licorne. Là est Charles-Quint, ou du moins l'armure qu'il portait lors de son entrée à Milan, et qui ne pesait pas moins de 189 livres; celle du fameux capitaine Alonso Cespedes, el Bravo, surnommé el Alcides CastillanOy à cause de sa force prodigieuse; celles de Philippe II et de son fils Don Carlos, de Christophe Colomb, de Gonsalve de Cordoue, le grand capitaine, et enfin celle que portait Don Juan d'Autriche à la bataille de Lépante; l'armure du prince Philibert de Savoie. Sur toutes les murailles, des boucliers, des targes, des rondaches damasquinées d'or, d'argent, ciselées, gravées, niellées ou en ronde-bosse; des lances, des piques, des hallebardes; aux voûtes, des drapeaux, des étendards, des bannières; c'est un entassement prodigieux de richesses, une encyclopédie complète de tous les moyens employés autrefois dans l'art de tuer. On veut tout voir à la fois et on est déjà fatigué avant de commencer. Voici l'armure du Rey chico, le dernier des rois de Grenade ; des al fanges grenadins, constellés de précieuses incrustations; une armure gravée et dorée, ayant appartenu à Charles-Quint et portant la signature du célèbre Négroli, de Milan ; des casques dorés ou damasquinés; le casque de François ïer, orné de scènes de bataille; des boucliers de toutes les tailles, parmi lesquels on retrouve celui du roi de France, avec un coq au centre et, sur toutes ces surfaces brillantes, le soleil, qui entre par les larges verrières, brise en faisceaux ses rayons les plus éblouissants.

Dans de larges vitrines, des collections à faire frémir : l'épée de Pelayo, lo fondateur de la monarchie espagnole, la colada du Cid Campeador; ((uant à Tépéo du vaincu de Pavie, on sait qu'elle fut donnée au grand-duc de Borg par Ferdinand VII, en 1808. Une copie, oxécnléi^ par Zuh)aga, a pris la place de l'original, <jui a été remis au musée d'artillerie de Paris. Viennent ensuite les épées de Gazcilaso de la Vega, de Gonsalve de Cordouo, de Boabdil. de Charles-QuinI, de Fernaijd

Cortez, de Pizarre, d'isabefle la Catholique, de son époux le roi Ferdinand, et celle du roi Louis 1er. prince de Condé ; enfin des armures et des armes, dépouilles des Turcs à Lépante; des étriers d'or, des yatagans bleus de Damas aux fourreaux de velours garnis de perles, des éperons dorés de chevaliers ; le cafetan de brocart et d'or du chef de l'armée turque, le célèbre Ali Pacha; les bannières qui flottaient aux antennes des galères. Vient ensuite la série des couleuvrines, des fauconneaux aux gueules effroyablement ouvertes et représentant des têtes d'animaux fantastiques, des canons ciselés comme des joyaux, des tambours gigantesques, des baudriers de mousquets et d'épées; une collection de selles datant du XV® siècle, parmi lesquelles on remarque celle du Cid; la litière de campagne, en cuir noir, de Charles-Quint ; des objets ayant appartenu aux peuplades indiennes : des flèches, des lances, des casse-tète, un ruissellement de plumes et de curiosités qui vous éblouit et qui fait que plus vous voyez, plus vous voulez voir, et que vous sortez enfin étourdi par cette galerie prodigieuse qui ne laisse plus en vos souvenirs qu'une confusion miroitante d'or, d'acier et d'éclairs aveuglants.

Les Caballerizas, qui occupent le même édifice, contiennent une collection de voitures de gala, dans un état merveilleux de conservation, et qui est très probablement unique dans son genre.

Il existe encore à Madrid un certain nombre de musées publics d'un très grand intérêt, mais dont l'entrée n'est pas précisément aussi facile que dans beaucoup d'autres capitales. Il faut recourir, pour ceux-là, à l'inévitable papete^e, et ils ne sont pas ouverts tous les jours. De là une perte de temps considérable et des courses fort peu agréables dans Madrid au moment de la plus grande chaleur. Aussi ai-je été obligé de renoncer à plusieurs de ces visites. Je citerai rapidement le Miiseo Archéologico, le Museo Militar de Artilleriai dont j'ai pu voir la helle façade en allant au Retire, façade décorée

des statues colossales de Philippe IV et de Louis Ur, En guise de colonnes, de chaque côté de la porte d'entrée, sont deux canons enlevés, en 1552, aux Mores de Jolo. Le Mxiseo naval, au ministère de la Marine, et tant d'autres aussi curieux que bien organisés.

Je terminerai cette étude en disant quelques mots de ma visite à VExposicion nacional de Bellas Artes, qui devait fermer ses portes peu de jours après. Le beau et spacieux monument dans lequel on expose chaque année le Salon Espagnol, est situé à l'extrémité de la Castellana, et en contre-bas du barrio de Salamanca; il est divisé en deux étages et en plusieurs galeries qui permettent do placer un grand nombre d'œuvres d'art.

La peinture paraît se relever tous les jours en Espagne, ou du moins le goût du public tend visiblement vers ce but important. Je citerai rapidement Aldana dans son étude de soldat antique, d'un dessin pur et correct, une hodega d'Alejandro, de beaux paysages avec ce ciel bleu de l'Espagne, d'une transparence inouïe. Je remarque surtout ces charmantes études de mœurs, dont quelques-unes ont été reproduites par la gravure, soit en Espagne, soit en France. C'est Worms qui paraît avoir mis ce genre à la mode, et il a été heureusement suivi par de nombreux peintres espagnols. Témoin le Baile Flamenco en un patio de Andalucia, de Blanco Garcia, un Souvenir de Tolède, de Fernandez Rodriguez, une Vue du palais de l'Escurial, par Hispaletto, peintre de mérite, une Rue de Tolède, par Ferreros de la Tejada, le dernier tableau du regretté Fortuny, représentant un intérieur d'atelier; de Madrazo, on admire fort un portrait superbe; puis des scènes de bal, des fêtes publiques, des romerias, le merveilleux cadre de San Juan de los Reyes de Toledo, par Navarre; de très beaux tableaux militaires représentant des scènes de la guerre de l'Indépendance, et parmi ces derniers El gran dia de Gerona, reproduisant un combat atroce sur l'une des brèches de la célèbre citadelle ; de Campesino y .

Mingo, la Nomination par Charles -Quint du gouverneur du Pérou, François Pizarro, tableau bien exécuté, et tant d'autres. Puis viennent des aquarelles vraiment merveilleuses de ton et de couleur, des sépias, des eaux-fortes. La sculpture offre un beau projet de statue au lieutenant Ruiz y Mendoza, le huzo, ou plongeur.

Une foule compacte se promène dans ces vastes galeries bien éclairées. On ne quitte ces jolis salons qu'avec peine ; il est déjà six heures, et les gardiens ont toutes sortes de difficultés à faire évacuer le musée. On se précipite sur le tramway, où il n'y a pas place pour tout le monde : les uns vont s'asseoir sur les bancs qui bordent la Castellana; les autres, de guerre lasse, se décident à revenir à pied. Le temps est beau, le ciel est pur, une fraîche brise souffle du Guadarrama, ils ne seront pas trop malheureux et arriveront à Madrid pour souper.

Page 1