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SAN JUAN DE LOS REYES A TOLÈDE

Ce célèbre couvent fut fondé, en 1477, par les rois catholiques, en souvenir reconnaissant de la bataille deToro, gagnée sur les Portugais, et il fut placé dans une position magnifique, dominant toute la vallée du Tage.

Après que j'eus frappé longtemps à la porte, le sacristain se décida enfin à ouvrir, et je pénétrai dans l'intérieuc. On ne peut se faire une idée de la construction extraordinaire de cette église, qui est tout entière dans ce style plateresque qui, en Espagne, succéda directement au gothique et est d'une richesse prodigieuse et d'un goût infini dans les détails. Aux murailles sont encore suspendus les maillons de ces énormes chaînes qui furent prises à Grenade lors de la conquête. Les

parois de Téglise sont couvertes d'arabesques, et je remarque de belles statues de hérauts revêtus de leurs cottes armoriées et supportées par des colonnettes. Il n'y a qu'une seule nef et elle est, en ce moment du moins, partagée par une muraille de planches qui sert à dissimuler les travaux de restauration ; de hautes tribunes, en pierres délicatement fouillées à jour, et qui portent les chiffres enlacés de Ferdinand et d'Isabelle. Le sacristain, qui continue à me débiter son boniment, a la bonté de m'apprendre (jue les rois catholiques y venaient d'ordinaire entendre l'office divin. De tous côtés leurs initiales, F et Y, se retrouvent sur tous les piliers, sur tous les chapiteaux, sur toutes les colonnes, avec les écussons gigantesques de Castille et d'Aragon, accompagnées du nœud gordien et du paquet de flèches, emblème de l'unilé des royaumes d'Espagne. M™e d'Aulnoy, lors((u'elle vint à Tolède, ne manqua pas de visiter San Juan de los lîeyes, dont elle a laissé une curieuse description :

« Nous vînmes entendre la messe dans l'église de losReyes; elle est belle et grande, et toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de myrtes fort hauts, qui forment des allées, dans des caisses, jus((u'au grand autel, dont les ornements sont extraordinairement riches. De sorte qu'au travers de toutes ces branches vertes et de toutes ces fleurs de différentes couleurs, voyant briller l'or, l'argent, la broderie et les cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce sont les rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages peintes et dorées, remplies de rossignols, de serins et d'autres oiseaux, qui font un concert charmant ».

Du parvis de San Juan de los Reyes, qui est bâti sur une hauteur, on domine une partie de la campagne environnante On voit, non loin de là, la porte del Cambron où se trouvait, du temps des Goths, une ancienne basilique dédiée à sainte Léocadie, et où se trouve aujourd'hui la Capilla du Cristo de la Yega, mais je fais le tour de l'église et me fais ouvrir la porte du cloître.

Quoiqu'il soit dans un élat affreux de délabrement, le cloître de San Juan de los Reyes est une des plus belles choses qui se puisse voir dans l'Espagne catholi([ue : que l'on se figure un carré de plus de quatre-vingts pieds, recouvert de vingtquatre voûtes gothiques. Les piliers qui les supportent sont enfouis sous une véritable végétation de sculptures d'une richesse inouïe de détails. A moitié hauteur, ils sont ornés de précieuses statues presque de grandeur naturelle et placées sur d'élégants chapiteaux. Sur la frise règne une inscription en caractères gothiques, qui répètent les noms et les victoires des rois catholiques fondateurs du couvent. Au milieu se trouve un joli jardin où pousse une végétation luxuriante et qui est en ce moment rempli des bourdonnements des insectes et inondé par les rayons du soleil. Les historiens espagnols assurent que le cloître fut fort endommagé par un incendie allumé en 1809 par les troupes françaises ; un côté du cloître s'écroula tout entier. La commission des monuments historiques d'Espagne ayant depuis longtemps ordonné sa reconstitution, on y travaille depuis cette époque, mais avec cette lenteur propre à l'Espagne. Quelques-unes des statues qui ont été mutilées ont été restaurées, et on arrivera, il faut l'espérer du moins, à une restitution complète de ce précieux monument.

Dans l'angle Nord, mon guide me fait remarquer le grandiose escalier qui conduit au haut cloître et qui appartient au style plateresque le plus pur. Les armes des rois catholiques y sont encore répétées et augmentées de celles de l'empereur Charles-Quint.

Dans les salles de l'ancien couvent se trouvent placées les collections du Museo Provincial. Ici, nouvelle porte à ouvrir, nouveau gardien à déranger et, par conséquent, nouvelle peseta qu'on ne me demande pas, mais qu'on accepte avec force remerciements. Les tableaux arrivent au chiffre respectable de plus de sept cents et proviennent, pour la plupart, des anciens couvents de Tolède et de la province ; mais à part

quelques Ribera, il ne s'y trouve rien de bien intéressant. C'est une immense collection de toiles enfumées et poussées au noir, représentant en grande partie des scènes de martyre de la vie religieuse et ascétique. Ce qui est infiniment plus curieux, c'est la collection d'inscriptions hébraïques, arabes, grecques, romaines et gothiques, qui attestent l'importance et l'antiquité de Tolède. Je remarque, entr'autres, un beau vase arabe en pierre sculptée et qui a servi pendant des siècles de margelle à un puits. Les inscriptions ont été traduites en espagnol par le célèbre hébraïsant Amador de los Rios. Bientôt je quitte ces salles voûtées, presque glaciales, et me voilà de nouveau plongé dans l'atmosphère brûlante du dehors.

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