LE BUEN RETIRO
Rien ne me ravit plus que la vue des jardins, des parcs, des pièces d'eau, et je me souviens encore de l'impression de fraîcheur délicieuse que je ressentis en pénétrant sous les ombrages de Versailles. Aussi, dérobant une journée aux recherches que j'ai entreprises dans les Archives du ministère de la marine, et où, je dois le dire, la récolte est plus abondante que je ne pouvais le croire, me suis-je dirigé vers ces fameux jardins qui ont une histoire particulière et sont si Iréquentés par la belle société madrilène.
J'aperçois déjà leur masse verte à travers les larges grilles. Les rayons du soleil, qui inondaient la place de la Independencia, s'éteignent tout à coup lorsqu'on pénètre sous ces sombres ombrages. Dès l'entrée, on voit les gardiens du jardin assis sur des bancs; ce sont, pour la plupart, des hommes déjà vieux, des vétérans, sans doute, de l'armée
espagnole, qui gagnent leurs invalides en occupant un poste peu fatigant. Ils sont aidés dans leurs fonctions de surveillance par des détachements d*ordenes publicos, les sergents de ville de Madrid, et par des rondes de guardias civiles, qui montrent leurs beaux chevaux, bien caparaçonnés, dans les larges allées du parc. L'uniforme des gardiens du Retii*o se compose seulement d'une large bandoulière en cuir blanc : on dirait des tambours qui ont déposé leurs caisses dans quelque coin des charmilles ; ce négligé, dû à la parcimonie de l'administration, ne s'accorde guère avec la beauté du lieu.
Cas jardins datent de 1630, c'est-à-dire du règne de Philippe IV, et ils furent commencés par le ministre du roi, Olivarés. Les Madrilènes peuvent bénir la mémoire du comteduc, qui a créé dans Madrid un lieu aussi agréable et aussi bien disposé. Le puissant favori y avait fait bâtir un palais dont Saint-Simon parle dans ses Mémoires, car il le trouve même plus beau que l'ancien palais de Madrid. Il devint la proie d'un incendie qui le dévora tout entier en 1734. Bon nombre de tableaux du Titien et de Velazquez y furent complètement détruits.
On ne retrouve plus, dans le Retiro, aucun souvenir des règnes de Philippe IV et de Ferdinand VI. Les jardins furent occupés, en 1808, par l'armée française, qui y avait établi son quartier général.
Au lieu de suivre la large voie qui mène directement à VEstanque ou pièce d'eau, je m'enfonce dans les allées tortueuses qui conduisent à un rond-point garni de bancs de pierre et bien ombragé. Le soleil est encore chaud quoique nous soyons en octobre. Puis, prenant une allée, j'arrive à la porte d'une construction assez vaste où, pendant Tété, on sert du chocolat et des rafraîchissements de toutes sortes. De là, on a devant soi un charmant spectacle qui se déroule sous les yeux.
La pièce d'eau est assez grande, plus longue que large, et la rive opposée est bordée d'une balustrade en pierre; une
haute futaie entoure les pelouses qui lui servent de cadre, et le miroir de ses eaux est à peine ridé par un souffle léger. La pureté du ciel espagnol est vraiment merveilleuse, le bleu en est à la fois plus intense et plus vaporeux que chez nous ; il se réfléchit admirablement dans le brillant cristal des eaux avec une bordure plus sombre produite par les branches des grands arbres. A mes pieds, un large plancher de bois, avec des escaliers, conduit à des embarcations qui sont rangées les unes à côté des autres. De temps en temps des apprentis marins vont faire leurs preuves et essayer leur adresse sur ce lac miniature ; la plupart d'entr'eux manient leurs rames d'une façon très grotesque, mais ils n'ont rien à craindre sur cette mer qui n'a jamais connu de tempêtes. Dans un coin, une chaloupe à vapeur attend les promeneurs.
Derrière VEstanque se trouvent des jardins immenses, autrefois réservés, mais qui ont été mis depuis quelque temps à la disposition du public. Leur étendue a beaucoup accru le parc de Madrid, et ils sont très curieux à visiter, car ils offrent une série de perspectives et une grande variété d'ornements. On y trouve des charmilles, des parterres, des fontaines, des lacs, un canal, une montagne artificielle, une cabane cachant un beau salon asiatique, la casa del pobre, la casa del pescadoy% la faisanderie.
Plus loin se trouve la casa de fieras, dans laquelle il ne faut rechercher aucune assimilation avec le magnifique Jardin des Plantes de Paris. Les animaux exotiques y sont rares et je vois seulement, en passant près des grilles, quelques bisons d'Amérique et quelques buffles du Cap.
Sur ma droite s'étend, à perte de vue, la célèbre allée des voitures qui a, paraît-il, détourné à son profit une partie des équipages habitués de la Fuente Castellana. A l'entrée de la nuit, ils sont assez nombreux pour se suivre à la file, mais en ce moment l'allée est presque déserte, et quelques rares cavaliers y font parader leurs beaux chevaux.
Toujours marchant sans fatigue à travers ces allées, j'arrive
au Barlo de la Leona, où deux sphinx de bronze jettent par la bouche un mince filet d'eau. Le Bain de la Lionne est un bassin de forme régulière, rempli d*eau croupissante et boueuse. Derrière, une maison singeant le château-fort et d'une architecture d'un mauvais goût, montre sa peinture criarde au milieu des tons harmonieux de la verdure.
Ici, le jardin est moins bien tenu; je suis à l'extrémité du parc et j'aperçois déjà la campagne jaune et pelée des environs de Madrid. Partout des allées, des parterres, des fontaines; celle de la Alcarchofa, ou de l'Artichaut, qui a été enlevée du Paseo de Atocha et transportée au parc de Madrid. L'eau qui en coule sans cesse est très pure, très légère et très appréciée par les Madrilènes, tous grands buveurs d'eau.
Puis me voici devant le parterre, aussi joli que bien soigné. Il est divisé en compartiments, à peu près comme le Jardin du Roi, à Versailles ; les vives couleurs des fleurs que l'on y élève lui donnent le plus brillant aspect. Enfin je débouche dans ce fameux Paseo de las Estatuas, qui a fait crier avec juste raison les journaux espagnols. Il y a là, en bordure des allées, une double rangée de rois et de reines du style rococo le plus exagéré; ils ont tous des attitudes grotesques, et semblent au moment de danser des gavottes et des menuets. Il paraît qu'elles avaient été faites pour orner la balustrade du Palais Royal; il est à désirer qu'elles soient enlevées au plus tôt de ces promenades charmantes, où elles ne sont pas à leur place.
Voilà, en quelques lignes, ce qu'est ce fameux Buen Retira, dont on a tant parlé. Les jardins d'Aranjuez sont, paraît-il, encore plus remarquables à tous les points de vue, et nous ne quitterons pas l'Espagne sans aller visiter ce séjour des rois et le décrire, pour le plus grand amusement des curieux bayonnais qui soupirent, depuis si longtemps, pour la création dans notre ville d'un jardin public qui sera le complément obligé de nos promenades si vantées.