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LA JUIVERIE DE TOLÈDE

Ce qui frappe le plus l'étranger qui vient chercher dans les antiques villes d'Espagne les souvenirs imposants des temps passés, c'est cet aspect topographique des lieux dans lesquels se sont déroulés les faits les plus importants de son histoire. Peu de villes dans la péninsule ont sensiblement changé, et l'on retrouve presque partout la délimitation exacte des quartiers et des faubourgs des autres siècles.

C'est surtout à Tolède que cet état se rencontre avec plus d'exactitude et de vérité. Lorsqu'on quitte la fameuse église de San Juan de los Reyes, on tombe aussitôt dans un quartier que l'on croirait encore habité par l'antique race qui l'avait fondé. Ce ne sont que ruelles étroites et tortueuses, maisons basses et blanchies à la chaux, ouvertures rares et portes presque dissimulées. Tout est à l'intérieur, la vie publique paraissant presque supprimée pour les juifs de Tolède, car c'est dans la vieille Juderia que je me trouve en ce moment,

et qui a encore conservé son apparence extérieure, quoique depuis plus de quatre cents ans ses habitants en aient été rigoureusement chassés.

Mais voici une porte qui s'ouvre, un peu de jour paraît : une femme se montre sur le seuil, regardant avec curiosité les étrangers qui passent. A ses yeux noirs, allongés vers les tempes, à son teint basané, à son nez mince et légèrement busqué, on pourrait la prendre pour une descendante d'Israël si, depuis plusieurs siècles, ceux-ci n'avaient fui ces pays où ils avaient apporté la richesse avec le commerce et Tindustrie.

Pénétrons maintenant dans une des maisons encore debout de cette diUlique jicderia, et on verra combien il est facile de la remettre, par la pensée, dans l'état où elle se trouvait à l'époque de l'opulence de ses anciens maîtres.

Après avoir passé le seuil, on se trouvait dans une cour intérieure ou patio, mais rien ne décelait la richesse de ses habitants : il fallait encore plus de secrets aux juifs de Tolède pour Jouir en paix des charmes de l'intérieur. Ici, c'étaient des écuries, car ils trafiquaient de ces beaux et bons destriers de guerre pour la possession desquels un chevalier castillan s'endettait avec joie, ou bien des magasins dans lesquels ils enfermaient leurs marchandises les plus grossières.

Mais une porte s'ouvrait et laissait voir un patio intérieur plus petit, mais beaucoup plus orné, au centre duquel une jolie fontaine laissait gazouiller ses eaux, claires comme le cristal, et qui donnait cette fraîcheur si appréciée sous ces climats tropicaux. Autour du patio, des galeries, soutenues par des colonnettes de marbre, de jaspe ou de stuc, donnaient accès dans les chambres intérieures, sur l'ameublement desquelles les vieilles chroniques nous ont laissé quelques détails originaux.

Pénétrons ensemble dans ces appartements dans lesquels les juifs riches avaient réuni toutes les ressources du luxe et de la fortune pour leurs femmes et leurs filles. La mode

orientale dominait dans ces aménagements, et des tentures luxueusement brodées recouvraient les murailles. Dans un angle, un grand lit de soie pourpre, mais autour de la pièce, un long divan sur lequel étaient jetées des piles de coussins brodés. Au plafond artesonado, c'est-à-dire en mosaïque de cèdre et de mélèze, une lampe de cuivre à sept becs avec un fronton triangulaire.

Des chandeliers en argent, admirablement ciselés et supportés par des lions, car les Juifs d'Espagne avaient, aussi bien que les Mores, transgressé la loi qui prohibait toute représentation d'animaux vivants, étaient placés dans les angles. Des boîtes à parfums pour VAphthala, c'est-à-dire pour la préparation du sabbat, étaient placées sur des crédences en filigrane d'or ou d'argent. Puis venaient les boîtes en argent destinées à conserver le cédrat d'Ethnoy, les gobelets en vermeil, les ornements du rouleau de la loi, les cassolettes qui servaient aux femmes de porte-odeur au temple pour le jour du Grand Pardon. Sur un meuble en bois précieux et de la plus riche marquetterie, les statuettes de Moïse et d'Aaron en or massif, avec les yeux de rubis. Un magnifique tapis de Perse recouvrait le sol en mosaïque, et l'air était imprégné de l'odeur subtile des parfums d'Orient les plus exquis.

Il existe encore des preuves authentiques qui peuvent assurer que cette courte description n'a rien d'exagéré : les deux anciennes synagogues de la Juiverie de Tolède, encore debout, sont l'objet de Tadmiration des artistes.

C'est au milieu des ruelles qui tournent et s'entre-croisent à travers des masures sans nom, que mon guide me conduit devant un bâtiment qui paraît abandonné. Il frappe à une porte massive, elle s'ouvre, et me voilà dans l'ancienne synagogue. Elle fut bâtie vers 1366 par le fameux trésorier de Don Pedro le Cruel, Simuel Ben Lévi. La construction en fut dirigée par un rabbin fameux, et elle servit aux israélites jusqu'en 1492, époque de l'expulsion, où elle revint au culte catholique sous

le nom del Transito de Nuestra Senora. Son ornementation intérieure est aussi riche qu'élégante; elle est revêtue tout entière de stuc, sur lequel courent les plus capricieuses arabesques; des inscriptions en beaux caractères hébreux carrés, reproduites en relief, chantent les louanges de Don Pedro, de Sirauel Ben Lévi et de Rabbi Meir. Le plafond artesonado, dont le cèdre avait été apporté du Liban, est supporté par des rangées de colonnes et forment des arcs arabes de la' plus rare élégance. Malheureusement, le plafond menaçant ruine, on a eu l'idée de le restaurer, et pour cela on a encombré la vieille synagogue d'une forêt de bois de charpente formant les échafaudages destinés aux réparations. Vingt années se sont écoulées, paraît-il, depuis le commencemont des travaux, et il s'en écoulera encore vingt autres sans qu'on soit parvenu à lui rerldre son élégance primitive.

Pour aller du Transito à Santa Maria la Blanca, qui est une autre synagogue, je traverse un dédale de petites rues. C'est le quartier le plus populeux de l'ancienne juiverie, et on ne s'y reconnaîtrait pas facilement sans guide. Avec leurs portes hérissées de gros clous, elles forment un enchevêtrement incroyable, et l'on dirait que les juifs l'habitent encore et vont en sortir pour se rendre au temple.

Une sorte de jardin inculte précède l'entrée de l'ancienne mosquée, et les plantes grimpantes montent de tous côtés à l'assaut de la façade. Rien ne la distingue, au dehors, des misérables masures qui l'entourent. Écoutons, pour une fois, l'auteur des Recuerdos y hellezas de Espana, faire si gracieusement la description de cette petite merveille architecturale :

t Dès qu'on a descendu les degrés qui y conduisent, on s'arrête surpris de ce singulier mélange de magnificence et de nudité, de l'étrangeté capricieuse des lignes, du goût exquis des ornements ; on se croit transporté dans une pagode fantastique. La vue s'égare au milieu de cette forêt de gros piliers octogones auxquels il manque, au point de vue des proportions, la moitié de leur hauteur; on en compte sept

par rangée, formant cinq nefs, et portant des arcs mauresques d'une coupe hardie. Les chapiteaux en stuc sont tous de formes distinctes, composés de brandies, de feuilles, de guirlandes entremêlées de pommes de pin, réminiscences du vieux style byzantin. Des ornements variés, des arabesques, de jolies rosaces accompagnent les arcs, et on voit, surlout au-dessus de la nef centrale, une frise à peine en relief, formée de lignes qui s'entre-croisent et sont aujourd'hui encore d'une netteté et d'une pureté remarquables. Point de voûte ni même de plafond ; une toiture en bois d'un aspect misérable, descendant du haut de la nef centrale vers les deux extrômilés latérales, donne à tout l'édifice une triste apparence de ruine et d'abandon ».

Mais que ces édifices devaient donc être somptueux à l'époque de la splendeur de la race juive, qui les avait construits. Le tabernacle était entouré de longues inscriptions en ca rapières hébraïques. Au-devant, un riche rideau de soie brodé d'or, avec des animaux alternés, qui avait été exécuté à Alméria. Lorsque les plis de l'étoffe étaient relevés, on y voyait l'arche sainte (Aron Hahodesch), qui servait à renfermer les rouleaux de la loi. Du style gothique le plus pur, elle portait les inscriptions sacrées : • Consacré à l'Eternel. — La loi de l'Éternel est juste, elle sauve les âmes. — Que mon âme loue le Seigneur. Alléluia ».

Simuel Ben Lévi, coupable d'avoir bien servi son roi, fut cruellement tenaillé par les ordres de don Pedro; les juifs, qui l'avaient enrichi, furent expulsés ; on les avait accusés de trahison et d'avoir livré les villes d'Espagne aux Arabes, mais ce que l'on peut constater, c'est qu'ils furent les plus redoutables défenseurs de Tolède contre Henri de Transtamare et les Grandes Compagnies, et se conduisirent de telle manière que les envahisseurs ne purent s'emparer de la ville.

L'expulsion de 1492 vint les frapper, et ils se dispersèrent dans toutes les villes de l'Europe; beaucoup allèrent en Portugal, (luelques-uns restèrent à Tolède, et on ne peut s'imagi-

ner les persécutions sans nombre que leur fit subir l'Inquisition pendant le dix-septième siècle. A ce propos, une touchante anecdote fit le tour de l'Espagne et nous parait mériter d'être racontée ici :

Un juif, nommé Ismaêl, avait élé mis en prison avec son père, qui était un docteur de la loi. Après un emprisonnement de plus de quatre années, Ismaël parvint à percer un trou dans la muraille et grimpa jusqu'au faîte d'une tour, se servant de cordes qu'il avait préparées, et se laissa glisser jusqu'à terre; mais aussitôt qu'il fut descendu, il s'aperçut qu'il venait d'abandonner son père : il n'hésita pas un seul instant et, sans se laisser émouvoir par le péril qu'il courait, car ils avaient été jugés tous deux et devaient être conduits à Madrid pour y être exécutés, il remonte sur la tour, descend dans le cachot, en retire son père, le fait sauver avant lui et tous deux se mettent en sûreté. Voilà de ces belles actions qui font plaisir à raconter et qui honorent l'humanité.

Cependant j'écoute à peine les renseignements de mon guide, qui veut m'apprendre à tout prix qu'après avoir été synagogue, Santa Maria la Blanca fut transformée en église vers 1495, à la suite de prédications. Je suis réellement effrayé en entendant la redoutable nomenclature des monuments qu'il me faudrait visiter si je voulais voir Tolède comme tout le monde. Je comprends alors ce que l'aspect de la cathédrale m'avait déjà fait entrevoir. Pour bien visiter les édifices notables qui existent encore dans l'ancienne ville impériale, il faudrait non-seulement des semaines, mais des mois entiers. Tout est à peindre, à dessiner, à décrire et à étudier. D'innombrables ouvrages ont été publiés par les érudits espagnols, et il reste encore tant à faire, qu'il semble que tout est à recommencer. Puis ces rues m'attirent malgré moi, et je veux consacrer à les parcourir les quelques heures qui me restent avant mon départ déjà bien prochain.

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