LES RUES DE TOLÈDE
Rien n'est plus curieux que de parcourir au hasard, et sans itinéraire tracé d'avance, ces rues à l'aspect sans pareil. A chaque pas vous aboutissez dans un carrefour, et là tous ces tronçons de voie semblent obéir à un niveau inégal. Si vous suivez la rue de droite, il vous semble vous enfoncer dans un sépulcre; à gauche, vous pénétrez dans une impasse, et la route est bouchée par le portail immense d'un palais gothique ou arabe. Ici, c'est la façade d'un couvent peuplée d'un monde de statues, et qui sert de posada ou d'écurie. A l'angle de cette maison presque sans fenêtres, un crucifix gigantesque est sculpté en haut relief. Partout des écussons énormes, des grilles, des portes; les portes surtout, bardées de fer comme des chevaliers du moyen âge : il n'y en a aucune ((ui se ressemble; le plus grand nombre d'entr'elles sont élevées sur trois ou quatre marches et sont constellées de clous monstrueux. Il semble que ce soient des citadelles prêtes à repousser un assaut, faites de bois résineux et d'une épaisseur invraisemblable; elles ont résisté aux siècles; les clous, (lui varient de grosseur et qui sont hémisphériques, sont gravés, striés ou ciselés. Le goût des antiquités, qui a sévi en Espagne comme partout ailleurs, en avait fait détacher un certain nombre, car Tolède était un véritable musée à cet égard; mais la quantité en était si grande qu'il en existe encore de très curieux spécimens.
Ces rues étroites et tortueuses sont bordées, d'un côté, par de larges dalles formant trottoir, tandis que la chaussée est pavée de petits cailloux pointus. Partout les heurtoirs sont placés à une grande hauteur, comme s'ils ne devaient être mis en mouvement que par des cavaliers. A chaque pas, ce sont des surprises inouïes : dans ces rues désertes, dont les noms eux-mêmes sont curieux à étudier, je relève : la calle delPoso
amargo (du puits amer), de Jardines, de las Tendillas, del Refugio, de la Silleria, la calle del Barco, del Carredorcillos et tant d'autres. Errant ainsi au hasard de mon caprice, je passe successivement devant ces couvents dont le nombre est prodigieux; ici, c'est celui des Trinitaires chaussés, dans lequel on a placé un quartier d'infanterie; puis le couvent de la Merci, devenu maison de détention. Partout des sculptures, des armoiries, des statues ; voici les anciennes paroisses mozarabes, la Casa del Nuncio, l'hôpital de Santa Cruz, la merveilleuse chapelle du Christ de la Lumière et, parmi les anciens ermitages, je relève ces vocables si originaux et qui peignent si bien l'Espagne catholique : Nuestra Senora de la Cabeza (Notre-Dame de la Tête), la Virgen de la Estrella (Notre-Dame de l'Étoile), la Virgen de la Gracia{àe la Merci), el Cristo de la Sangre; des hôpitaux magnifiques, chefsd'œuvre de sculpture gothique ou de la renaissance, la prison de la Hermandad, et cela sans citer toutes les ruines antiques de la domination romaine, gothique ou arabe, et le palais de Galien, où la tradition assure que Charlemagne reçut l'hospitalité.
Parmi les palais appartenant aux grandes familles qui habitèrent autrefois Tolède, je dois citer tout d'abord la Casa de Mesa, où se trouvent encore les restes d'un beau salon arabe, la Casa de los Toledos, située en face de l'église de Sainte- Ursule, où l'on remarque surtout la réunion d'une façade gothique et, sur l'un des côtés de ce précieux reste architectural, un ajimez ou arc arabe d'une grande beauté d'exécution.
Je citerai encore la Casa des Condes de Fuensalida, qui se trouve au fond de la plaza de Conde : on y remarque un arc gothique avec de beaux blasons sculptés. Au fond de la rue de las Tornerias se trouve une maison arabe aux trois quarts ruinée; dans la calle del Barco, la maison de Munarriz contient un admirable patio et un superbe escalier intérieur.
A côté de San Lorenzo on voit une maison, fort petite à la
vérité, mais dont la farçade est travaillée comme un véritable bijou, le style plateresque arrive là à sa dernière puissance; puis vient la maison des Templiers, celle qui, dans la calle de la Soledadj porte le no 13 et qui, quoique n'attirant pas le regard, montre une belle inscription arabe; elle s'exprime de la manière suivante :
€ La bénédiction vient de Dieu, adorons-le ! L'Empire appartient à Dieu l'unique ! Que l'abondance, la richesse et la sécurité parfaite assistent le maître de cette maison. Bénédiction de Dieu, complète bénédiction. Dieu est éternel, l'Empire est à lui. — Bénédiction ! ».
Je puis signaler encore les Casas de Garcilaso, de Padilla, de Gerardo Lobo et de Moreto. Tout serait à citer dans les rues de Tolède. Je promène avec délices dans ces longues avenues qui vous révèlent à tout instant un monde héroïque et disparu. J'arrive cependant dans une rue un peu plus large que les autres, c'est la calle Ancha. ou del Comercio. C'est la seule rue de Tolède où il semble que la vie se soit réfugiée. Chaque tienda est couverte par une tente qui donne un peu d'ombre et qui permet de circuler à couvert en frôlant les devantures des magasins. Le milieu de la rue est envahi par les paysans des environs, les habitants sont sur le pas des boutiques, des files d'ânes de grande taille portent, dans des tinajes, l'approvisionnement d'eau de la ville.
Mais la vieille cité impériale est bien morte, il n'y a dans ces magasins aucune trace d'industrie locale : ce sont des épiceries, des marchands de draps et de nouveautés. A quelques vitrines sont exposées des photographies, des vues des principaux monuments de Tolède. Des boutiques de bijoutiers et d'horlogers, assez nombreuses, il est vrai, offrent aux touristes de petits poignards ou des épées affectant des formes anciennes, et damasquinés d'or et d^argent. C'est, avec la fabrique d'armes, ce qui existe encore de nos jours de cette extraordinaire renommée des épées de Tolède.
En suivant cette calle del Comercio, j'arrive à la place du
Zocodover, où se tient le marché principal. Elle est de forme irrégulière et entourée de tous côtés d'arcades ou soportales ; dans un café qui forme Pun des angles, je trouve les rafraîchissements nécessaires après une course si longue dans ces rues montueuses et sur ces pavés pointus. Un grand nombre de jeunes gens, élèves de l'École Militaire, revêtus de Télégant costume espagnol, sont assis devant la porte.
Enfin rheure du départ sonne, je prends une voiture et je me dirige vers la gare, en passant à côté de ce célèbre Alcazar qui fut construit au temps de la domination des Arabes; le" long de la côte qui conduit au Tage, je rencontre encore des troupes interminables d'aguadores, et ma voiture s'engage de nouveau sur le célèbre pont d'Alcantara. Sur les rochers presque à pic, situés de l'autre côté du fleuve, se voient les vestiges imposants d'un château-fort en ruine, que l'on appelle San Seroando. Les eaux du Tage coulent en cet endroit entre des bords escarpés, et des constructions considérables, mais depuis longtemps ruinées, s'élèvent au-dessus du lit de la rivière. En me retournant j'aperçois encore la Hère silhouette de Tolède se dessinant sur le bleu du ciel. C'est la ville historique par excellence, et bien des mois se sont déjà écoulés que je crois revoir encore, en mes heures de rêverie, ces rues étroites, ces monuments sans nombre, ces merveilles architecturales, et les souvenirs du passé reviennent en foule envahir mon esprit.