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LE PALAIS D'ARANJUEZ ET LA CASA DEL LABRADOR

Ce nom de palais d'Aranjuez réveille dans l'esprit de tout Rayonnais un souvenir historique d'une grande importance, car si le premier acte de cette sanglante tragédie de 1808

corameu(;a dans le Versailles des rois d'Espagne, je ne puis oublier qu'il se termina dans le château de Marrac par Tabdication des Bourbons.

Le lendemain de mon arrivée dans cette délicieuse résidence, mon premier soin fut d'aller chercher l'autorisation nécessaire pour visiter en détail le Patrimonio Real. On me délivre une carte aux angles de laquelle sont imprimées les quatre mentions suivantes : Palais-Royal, Jardin de la Isla, Jardin del Principe, Casa del Labrador. J'ai déjà rendu compte de ma \isite détaillée des jardins royaux, il me reste donc à conduire le lecteur- dans le Palais et dans la Maison du Laboureur.

Le palais n'est pas la chose la plus intéressante à voir à Aranjuez, mais il n'est pas, comme TEscurial, réduit simplement au rôle de musée ou de souvenir historique. On voit qu'il est souvent habité, et il est muni de son mobilier.

L'escalier principal, par lequel me fait pénétrer un gardien à casquette galonnée, est large et d'un aspect monumental, et une galerie latérale est ornée de douze bustes d'empereurs romains. Puis vient le zaguan ou vestibule des hallebardiers, décoré de six belles peintures de Jordaens. Ce sont ensuite les pièces appelées ante camara et camara, dont les murailles sont revêtues de magnifiques tapisseries de soie blanche, avec des consoles d'acajou et des tables de marbre sur lesquelles reposent des pendules en bronze doré, style Empire, et plusieurs tableaux représentant des vues de villes espagnoles. Ij ante oratorio est en satin jaune, et parmi ses curiosités on remarque surtout une mosaïque romaine de plus d'un mètre de largeur et représentant une marine Le charmant oratoire (jui suit est orné d'agates, do jaspe et de marbres précieux. Sur l'autel sont six magnifiques candélabres de bronze adiniralilemenl ciselés, et le guide extrait d'un tiroir un crucifix d'ivoire sculpté de près d'un demi-mètre de hauteur; le plafond est peint à fros(iue, et le pavé revêtu d'une mosaïque de marbres de couleurs.

Le salon de Embajadores est orné et meublé à la moderne ; le despacho de la reine, qui vient ensuite, possède des travaux d'ébénisterie et de marqueterie dus au talent du roi Charles IV ; des miniatures sont suspendues aux parois recouvertes de damas de soie blanche.

La véritable perle du palais est la pièce appelée gabinete ou pieza de miisica, ot qui est pour ainsi dire le seul monument existant encore aujourd'hui de la fabrique royale de porcelaine de Chine. Fondée au Retire en 1763 par le roi Charles III, elle est entièrement revêtue de paysages chinois capricieux de dessin et chaudement colorés, formant de véritables petits tableaux du goût le plus charmant. La chambre à coucher de la reine, (jui fait suite, est bien décorée de jolis meubles et de précieux tableaux de Mengs : deux immenses glaces reflètent quatre belles peintures de Velasquez qui forment la fresque du plafond ; le tocador est de style oriental ; puis je passe successivement dans une série d'appartements très richement décorés, parmi lesquels je remarque le Sa fort de baile, le comedor, où se trouve une magnifique pendule à musique dont les sujets de bronze ont les mains en rubis ou en brillants, une autre pendule squelette avec les signes du zodiaque, et deux beaux vases en porcelaine chinoise provenant de la manufacture de Sèvres ; un autre comedor plus petit termine les appartements de la reine.

Ceux du roi sont de l'autre côté du palais : je visite d'abord la saleta, décorée de tableaux de Jordaens, Vante camara, Voralorio tout en marbre et en bronze, la camara ornée de belles peintures. Ensuite, c'est la pieza de mitsicay cjui est un véritable musée, car elle contient plus de 80 tableaux. Une petite pièce située à côté est ornée de deux cents petits cadres représentant de's scènes de mœurs chinoises délicatement peintes sur papier de riz. Le despacho du roi, où se trouve une belle pendule à trois cadrans, la pieza de vestir, el dormitorio, encore en l'état où ils étaient lors de la mort d'Alphonse XH. Le gardien me fait voir la chaise sur laquelle

il se mettait à cheval en se levant et qui a à son dossier deux petits tiroirs renfermant encore le tabac et les articles nécessaires à un fumeur.

La dernière pièce est une imitation fort réussie, par Contreras, d'une salle de TAlhambra de Grenade, avec ses azulejos, ses arabesques taillées dans le stuc et son plafond artesonado.

Le palais contient encore une chapelle, puis de nombreuses dépendances parmi lesquelles il faut signaler les cahallerizas, la capilla de San Antonio et plusieurs autres bâtiments.

Pour aller à la Casa del Labrador je suis cette magnifique calle de la Reina, avenue merveilleuse, d'une réputation européenne, et qui s'étend sur une longueur de plus d'une lieue. Les arbres, plusieurs fois centenaires et qui forment une quadruple rangée, sont si beaux et si vigoureux, leur ramure se rejoint à plus de 100 pieds en l'air et est si impénétrable aux rayons du soleil, qu'il y règne, môme au milieu du jour, la plus délicieuse fraîcheur.

Mais je suis arrivé devant cette merveilleuse Casa del Labrador, qui est encore dans un état de conservation extraordinaire. Cet un véritable petit musée et qui mérite bien la faveur extraordinaire dont il jouit en Espagne.

Il fut construit par ordre de Charles IV et forme une sorte de parallélogramme avec deux ailes en retour. Les façades, quoique simples, sont d'un goût excellent. Elles sont décorées de balcons et de belles statues ; au centre est une inscription en lettres de bronze :

Reinando Carlos IV, afio de MDCCCIH.

Le gardien qui me conduit est le seul de tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'alors dont la mauvaise humeur paraît visible. Peut-être l'ai-je dérangé et songe-t-il à reprendre au plus vite sa place devant \q puchero nalional.

La première pièce dans laquelle je pénètre porte le nom de Pieza del Ramillete et est ornée de belles peintures à fresque, et son centre est décoré par un bouquet de fleurs qui lui

a donné son nom. Une rotonde, soutenue par douze colonnes de lapis-lazuli ornées de l)ronze, imite le cloître de Saint-Pierre de Rome.

La tercera pieza n'a guère qu'un beau groupe en marbre; de là on passe dans le vestibule; l'esculier est d'un luxe prodigieux, car les rampes et les fers sont recouverts d'or moulu d'une très grande épaisseur. Dans une pièce qui suit je remarque, sur une console, un merveilleux oiseau d'ivoire, mort sur un rocher, véritable chef-d'œuvre de ciselure. Au milieu, une superbe pendule représentant une cage d'or contenant deux petits oiseaux d'émail qui battent des ailes au son de la musique.

La quatrième pièce contient aussi trois pendules, dont deux d'un grand mérite d'exécution : l'une représente une feuille de chardon en marbre blanc, l'autre une feuille d'artichaut en marbre noir. Mais je reviens sur mes pas pour monter à l'étage supérieur qui contient les plus beaux appartements.

Le billard est d'une richesse extrême Tout dans cette pièce rappelle les sommes immenses que l'Espagne reprochait à Charles IV d'avoir englouties dans ses curieuses créations. Les meubles, les deux pendules, le billard lui-même sont d'un luxe inouï. Les murailles sont tapissées de satin bordé de soie et d'or représentant des vues de Madrid et d'Aranjuez, qui n'ont encore rien perdu de leur fraîcheur.

La salle qui vient ensuite, et qui porte le nom de Galeria^ est une véritable merveille, car tous les marbres de l'Espagne ont concouru à la décoration de ses parois. Partout des objets précieux, des petits temples, des statues, des bustes de marbre, des candélabres et des lustres de bronze. Au centre, une pendule à musique décorée de marbre, imitant la colonne Trajane et marquant les heures au moyen d'une spirale formée par une couronne de rubis. La piè^e contiguô, quoique plus petite, n'est pas moins bien ornée; à côté, une table dans laquelle on a incrusté, en mosaïque, un spécimen de tous les marbres qui ont été employés à la construction de ce délicieux retiro.

Que dirai-je de plus de toutes ces richesses entassées? Ici, c'est un pavage de petits carreaux de China, provenant de la fabrique du Retiro. Celte chambre est ornée de quatre magnifiques pendules : Tune d'elles représente le système de Copernic et marque les minutes, les secondes, les heures, les jours de la semaine, les mois, les années communes et bissextiles, les phases de la lune et les mouvements d'oscillation de la terre. Dans le grand salon, une superbe table de malachite offerte par l'empereur de Russie, quatre boîtes à musique en forme de candélabres, dix-huit grandes peintures représentant des vues de l'Escurial. Toul est à voir et tout est à citer; la pièce appelée de la Platina est une répétition exacte de ce que j'ai déjà vu au monastère de San Lorenzo : marqueterie, bois sculptés, fines niellures et damasquinures ; quant au retrete, c'est un trône, et un trône d'un luxe vraiment royal. Enfin je sors de ce délicieux palais, ébloui, émerveillé et, traversant une allée bordée de plates-bandes qui paraissent de riches tapis émaillés des fleurs les plus brillantes et les plus parfumées, je reviens dans la calle de la Reina, qui étend à perte de vue sa verte avenue pleine d'ombre et de fraîcheur.

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