LA CATHÉDRALE DE SÉVILLE
« Fagamos una iglesia tan grande, que los que la vieren acabada nos tengan por locos ».
« Faisons une église si grande, s'écriait un chanoine de Sévillc dans une réunion du chapitre, que ceux qui la verront achevée nous prennent pour des fous ».
II est certain que, grâce à la gigantesque Giralda, qui s'élève à côté, la cathédrale de Séville est l'un des plus merveilleux
monuments que le voyageur en Espagne est appelé à contempler.
C'est la vieille tour arabe qui attire tout d'abord l'attention : cet édifice carré est construit en briques auxquelles le chaud soleil de l'Andalousie a donné des tons rosés. On monte jusqu'au sommet par une pente fort douce dont le faîte, autrefois décoré de globes de métal, fut remplacé par une statue de la Foi en bronze, qui produit le plus remarquable effet.
Je me souviens qu'en arrivant dans la calle de Sierpes, je fus tout d'abord attiré par Taspect de la Giralda qui me signalait la présence de la cathédrale; mais il était trop tard pour aller la visiter, et quoique je fusse obligé de remettre cette excursion au lendemain, je ne pus faire de moins que d'aller, au crépuscule, faire le tour du gigantesque édifice. Les murailles extérieures étaient colorées par les derniers feux du jour, et l'air parfumé par les orangers du fameux patio; ce ne fut pas sans impatience que j'attendis le jour suivant qui devait me permettre de la visiter complètement.
Il arriva enfin ce moment tant désiré, et après avoir traversé la place sur laquelle sont situées les Casas consistoriales, j'arrive devant las gvadas ou degrés qui entourent la huitième merveille — il y a ainsi en Espagne une foule de huitièmes merveilles — et me voilà dans le patio de las Naranjas, autour duquel s'élèvent encore quelques curieuses constructions arabes. Mais voici une première déception : l'église est fermée de midi à deux heures, et comme il est midi à peine, je suis assez ennuyé par ce contre-temps; j'en profite pour aller voir la Casa de Pilatos et, à mon retour, l'heure désirée n'étant pas encore arrivée, j'ai le temps de faire le tour de la cathédrale ot do voir successivement, mais trop rapidement sans doulo, les portes de ce monument sans pareil; ce sont celles de San Miguel, del Reloj, de la Torve, et cette piierla del Perdon, qui est l'un des plus beaux restes de l'architecture des Arabes; puis, pénétrant de nouveau par la puerta de las Naranjas, j'entre enfin
dans la cathédrale où, à première vue, je suis saisi d'étonnement et de stupéfaction.
Hélas I voilà donc le sort qui était réservé à ce merveilleux monument. L'église tout entière est revêtue intérieurement de gigantesques bois de coffrages, les piliers immenses et élancés sont entourés de planches colossales retenues par des boulons et des ferrures énormes, des étais se croisent en Pair, les voùles, d'un dessin si pur, sont cachées par des revêtements de madriers; partout du bois et des ferrures. L'église est en train de s'écrouler, et comme on n'a pris les précautions nécessaires qu'au dernier moment, on ne sait pas encore si l'on pourra arriver à éviter un irrémédiable malheur.
Grâce à ce luxe extraordinaire de boisages, la cathédrale de Séville est plongée, en plein jour, dans une obscurité presque complète; toutes les richesses de ses sculptures sont invisibles ; je passe en admirant de confiance le coro, le trascorot }e vois la tombe du fils de Christophe Colomb, avec l'inscription bien connue :
A Castilla y à Léon Nitevo mundo dio Colon.
La cathédrale est ainsi parcourue en quelques instants, car à peine si les feux des lampes parviennent à piquer d'étincelles les ombres profondes qui baignent toutes les parties de l'édifice. Voici la Capilla real avec son baptistère ; une fenêtre un peu plus dégagée que les autres me permet d'apercevoir le fameux Saint Antoine de Padoue, de Murillo, qui avait été découpé dans la toile et vendu à New- York. Mais je marche rapidement et me dirige vers la sacristie, où je veux aller voir les trésors d'art qui y sont conservés.
Celle-ci est du style plateresque, c'est-à-dire travaillé comme un fin bijou de filigrane. Je parcours les belles toiles de Murillo qu'elle possède, et je vais me contenter de dire quelques mots des alhajas, c'est-à-dire de son trésor, qui est une des plus riches choses qui se puisse voir.
Je ne ferai que citer la célèbre custodia de Juan de Arfe, en
argent, car sa description détaillée se trouve un peu partout; elle fut ciselée par cet artiste eu 1587, elle a 3 mètres 25 de hauteur. Les jours de grande cérémonie, il faut employer 24 hommes pour la porter dans les processions.
Gela formerait un livre bien curieux et d'un haut intérêt artistique qu'un catalogue raisonné de tous les trésors d'église qui sont encore conservés en Espagne, car il est vraiment étonnant que ces joyaux aient traversé tant de siècles sans avoir été fondus au feu des guerres civiles ou étrangères. L'accusation qui a été portée si souvent sur les vols systématiques opérés par les armées françaises n'est donc plus bien exacte, puisqu'on constate la présence d'un si grand nombre de joyaux bien fails pour tenter la cupidité d'un vainqueur.
Un jeune et savant écrivain sévillan a publié une liste des principaux bijoux du trésor qui sont offerts à l'admiration des visiteurs, et je lui emprunte quelques-unes de ces descriptions :
C'est d'abord un porte-paix en or, décoré de pierres précieuses, avec une image de la Vierge sous un arc, émaillée d'émaux de diverses couleurs : ce bijou appartenait au cardinal Mendoza, dont il porte les armoiries. — Un reliquaire en forme de temple, avec ses portes, orné de précieux émaux du style gothique fleuri et ayant appartenu au même personnage. — Un joli cabaret avec des allégories en métal repoussé représentant l'Église triomphante, d'un beau style de la renaissance : il porte le nom de Bandeja de Paira, et passe pour avoir appartenu à dofia Ana de Paira, qui en fît don en 1688. — Une tasse en cristal de roche, avec des ornements dans le goût byzantin romain, au milieu desquels se voit une inscription. — Deux porte-paix d'argent doré du XVIe siècle, avec de belles fantaisies en style renaissance. — Une croix processionnelle en argent avec des ornements repoussés, émaux et incrustations du XVI« siècle, mais dans laquelle la figure du Christ est moderne. — Un lignum cruciSy monté sur une croix en filigrane d'or avec des émaux du XVIe siècle,—
Un reliquaire en forme de triptyque, qui porte le nom de Tables Alphonsines, donation de ce saint roi. — Dix-neuf autres reliquaires d'argent doré, la plupart du style de la renaissance. Deux belles amphores en argent repoussé, ouvrage italien du XVIe siècle. — La Cruz verte, en argent doré, très délicat ouvrage gothique du XVe siècle, principalement dans sa partie inférieure. — Une croix d*or, qui montre dans sa partie supérieure et aux extrémités de ses bras de magnifiques camées romains et des émaux verticaux et horizontaux. On voit, au pied, les statuettes du Christ défunt, la Vierge, Saint-Jean et les Maries. La base contient six lobules, et en chacun d'eux un sujet appartenant à la vie du Seigneur. Ce remarquable joyau est composé de divers fragments; ceux de la base appartiennent au XIV^ siècle.
Enfin je citerai encore deux richissimes verres à hostie, dont on se sert généralement dans les octaves du Corpus, de la Conception, et dans le triduum du carnaval ; on y compte plus de 1,500 perles, et une multitude d'émeraudes et de saphirs. — Deux urnes en argent repoussé, d'un beau travail de la renaissance, avec reliques de saints : elles sont signées toutes deux du nom de Becerro, à Séville, et tant d'autres objels que je suis obligé de. passer sous silence.
Maintenant, sera-t-on assez heureux pour que cette magnifique cathédrale renaisse enfin de ses cendres et se débarrasse un jour de ces épais madriers qui cachent la suprême élégance de ses colonnes? C'est ce que je ne puis dire; il y a d'ordinaire si peu d'argent disponible en Espagne pour ce genre de travail, et les sommes qu'il faudrait dépenser sont sans doute trop fortes, pour qu'on puisse espérer arriver à un bon résultat.