LES RUES DE SÉVILLE
Tout Sévillan m'en voudrait mortellement si je commençais cette étude sans parler tout d'abord de la calle de Sierpes, qui est, en effet, la principale de la capitale de l'Andalousie. J'étais descendu dans la Fonda de Nueva Yorck, à côté de y Hôtel de Madrid, et au centre de la maison se trouvait un beau patio entouré de colonnes de marbre et formant, à l'étage supérieur, une seconde colonnade. A peine arrivé, je me précipitai dans les rues dont toutes les maisons étaient encore tendues de draperies rouges et, en travers des voies, de larges étendards portant des écussons, des armoiries et des figures allégoriques flottent à tous les vents. Je traverse la belle place San Fernando, garnie de tous les côtés de larges bancs de pierre avec dossiers, et aux quatre coins de laquelle sont plantés des palmiers : on a fait sur cette place des débauches d'illuminations, car des milliers de globes dépolis existent encore, et au centre un beau kiosque pour les musiques, en bois découpé et peint. Il ne faut pas s'étonner de ces splendeurs inaccoutumées, car la famille royale était, il y a peu de jours, à Séville, et ces braves Andalous ne savaient que faire pour lui démontrer leur loyauté.
Encore quelques pas et je suis dans la calle de Sierpes ou rue des Serpents, qui porte ce nom on ne sait trop pourquoi. Mais avant d'aller plus loin, que Ton me permette une légère remarque : le mot calle est soigneusement supprimé dans les inscriptions indicatrices placées aux coins des rues, et les lettres qui en composent les noms sont placées sur un carré de faïence ou de terre cuite différent, ce qui permet de les remplacer lorsqu'elles sont cassées, sans avoir à changer l'inscription tout entière.
Mais je reviens à la rue principale de Séville, située au cœur même de la cité. Elle donne, par l'une de ses extrémités, à la place de la Constitucion, à VAyuntamiento, à la Cathédrale et à VAlameda del Duque. Elle est dominée par la gigantesque Giralda, qui dépasse les toitures des maisons et qui semble "regarder curieusement dans les rues.
Le mouvement, la vie, la circulation, paraissent s'être réfugiés entièrement dans la calle de los Sierpes, qui est d'ailleurs fort étroite, et dont l'abord est défendu aux voitures. Les plus beaux magasins de la ville la bordent constamment des deux côtés, et on est surpris de la richesse des devantures des bijoutiers, des joailliers. Ici, ce sont les librairies qui exposent à leurs vitrines les dernières productions de la capitale; les cafés regorgent de monde, et on ne peut leur reprocher que d'être mal éclairés quand vient la nuit; les cercles principaux sont aussi situés dans cette rue, centre de tout mouvement, et ils ne se distinguent guère des autres cafés que par une élégance plus raffinée; les barbiers à la mode rasent et coiffent leurs clients à la vue de tous, et de belles boutiques sont destinées au cirage des chaussures où le patient, installé sur une haute estrade, a un faux air de dieu indien.
On ne peut se faire une idée de la foule qui circule sans cesse dans la calle de Sierpes ; des groupes compacts s'arrêtent aux vitrines des photographes ou des marchands d'estampes; mais à part le sombrero cordovès et la petite veste que portent encore les hommes du peuple ou de l'état commun,
ces costumes si pittoresques de l'Andalousie ont presque totalement disparu. Cependant on voit encore, parmi les femmes et les jeunes filles, des crêpes de Chine de couleurs voyantes : groseille, abricot, bleu céleste et vert émeraude, qui paraîtraient fantastiques en France, mais qu*ici on a constamment sous les yeux sans qu'ils en soient blessés. C'est surtout la mantille qui est portée avec une grâce charmante et qui a donné lieu aux vers suivants :
Tiene la Sevillana En su mantilla Un letrero que dice :
Viva Sevilla !
Cela et des fleurs dans les cheveux, voilà le dernier mot de la mode dans bien des villes d'Andalousie. Fleurs naturelles d'Andalousie, la servante qui balaie le devant de sa porte, la dame derrière son comptoir, la petite modiste qui court sur le trottoir, la cigarrera qui se rend à son travail, ne manquent jamais de piquer une fleur fraîche et parfumée dans leurs beaux cheveux noirs. Mueren por una flor, dit-on des femmes de Séville et de Cordoue, et ce dicton populaire affirme parfaitement l'amour qu'elles ont pour les fleurs, amour souvent porté jusqu'à l'exagération.
Dans tous les angles de la rue, des marchands de journaux qui font aussi un petit commerce de tabac et d'allumettes, puis des floreros qui vantent leur marchandise avec des cris perçants, les marchands de billets de loterie qui vous offrent le premio gordo avec des cris assourdissants, et enfin les mendiants aussi nombreux ici qu'à Madrid, et qui ne se gênent guère pour vous tirer par la manche en vous demandant un centimito.
En outre de la calle de Sierpes, on trouve encore les calles de Dados et de Oncos, où se tient le commerce des draps, les sombreros cordovés, parfaitement ronds, le haut plat et les bords larges et raides. Les orfèvres ont élu domicile dans la calle des Chicarreros ; dans la calle del Mar se trouvent les
fabricants et les marchands de guêtres piquées à l'andalouse, qui ne sont plus aujourd'hui portées que par les majos de la campagne.
Ici, comme autrefois dans l'ancienne France, le goût des rébus a été conservé sur les enseignes de quelques tiendas; sans parler des armes mêmes de Séville, qui sont bien connues, je me bornerai à signaler les deux suivants :
Peut-être est-ce pour économiser le travail de l'ouvrier ou de la peinture ! La seconde est encore plus curieuse : l'enseigne est placée à l'angle même d'une rue et rappelle par plus d'un côté la fallacieuse annonce de nos anciens marchands de vin : Aujoîcrd'hui en payant, demain pour rien. Mais ici, il faut voir à la fois les deux côtés de l'angle de la rue pour avoir la signification du rébus :