‹ Souvenirs d'Espagne; études et documentsChapitre 5 sur 39 · LES RUES POPULAIRES DE MADRID · texte numérisé non relu

LES RUES POPULAIRES DE MADRID

La partie véritablement populaire des rues du vieux Madrid s'étend principalement de la Puerta del Sol et de la calle Mayor à la Ronda de Toledo. Là, les physionomies si caractéristiques des gens du peuple abondent, et les rues sont remplies de petits marchands qui transportent avec eux leurs marchandises. Les noms des rues eux-mêmes sont des plus intéressants à étudier, comme d'ailleurs tous ceux de Madrid, qui a eu le bon esprit de ne pas les débaptiser. Que Ton me permette de signaler ici, et pour n'y plus revenir, quelquesuns des plus curieux. C'est la calle de los Afligidos, qui a pris son nom d'un couvent; la calle del Aguila, d'un aigle en bronze doré qui servait autrefois aux processions de l'ayuntamiento; la calle de Amendio, d'un gigantesque amandier; la calle Ave Maria, dans laquelle se trouvaient, au temps de Philippe II, quelques maisons habitées par des femmes de mauvaise vie. Lorsqu'on ordonna leur démolition, il paraît qu'on trouva des corps humains dans un puits : le P. Simon Rojas poussa un Ave Maria d'indignation, et le nom en resta à la rue.

Mais si je continue cette intéressante revue, je trouve encore la rue de la Ballesta^ dont le vocable indique suffisamment la destination ; la rue de Botoneras ou des boutonniers, qui' indique que cette corporation y était cantonnée; la rue Cabarrus, du célèbre ministre qui naquit à Bayonne au dix-huitième siècle et fut le père de la séduisante Mme Tallien ; la calle del Codo ; la calle de Desengano, qui prit son nom d'une apparition qui eut lieu la nuit à deux seigneurs qui s'y battaient en duel, et bien d'autres que nous ne pouvons citer.

Mais me voici dans la calle de Toledo, qui est le centre de ces quartiers populeux. Ce ne sont de toutes parts qu'étoffes

aux couleurs voyantes suspendues aux murailles des magasins, mantes valenciennes rayées, étoffes de Palencia ou de Burgos, fajas rouges des Basques, moradas ou violettes des Aragonais, ceintures de soie des Andalous. Des éclairs s'échappent des lames des couteaux empilés dans les vitrines, dans lesquelles sont exposées des collections bien complètes de ces cruels engins du meurtre et de l'assassinat.

Puis ce sont les harnais de mules aux mille pompons de couleurs, les selles andalouses toutes piquées de clous innombrables et rappelant par leurs formes les hautes selles arabes. Desjarreros passent, portant en grappes leur fragile marchandise ; une activité extraordinaire règne dans ce quartier, où tout attire Tattention. Je m'arrête à l'angle d'une petite place où un grand magasin expose à l'admiration des badauds une horloge à figures automatiques qui frappent sur les cloches avec force. Là, tout attire les regards, ou plutôt les accroche : les devantures rouges et jaunes des Tahonas, les libraires exposant aux vitrines les images à sensation ; les oreilles sont assourdies par le bruit des voitures qui passent au grand galop et les sifflets des tramways; au milieu de tout cela, les cris des petits marchands vont leur train.

Je me souviens être entré une fois sur la plaza Mayor au moment le plus actif d'une verhena. Déjà, dans toutes Içs rues, c'était un déploiement extraordinaire de guirlandes, tapisseries, lanternes vénitiennes et lampions de couleurs, mais sur la place il y avait un entassement prodigieux des marchandises les plus variées. Tous les marchands criaient à qui mieux mieux, et il me fallut un bon moment pour arriver à comprendre ce qu'ils voulaient dire. Ici, c'était un marchand de légumes qui criait : la rica judia^ como la seda / c'est-àdire : les beaux haricots, verts comme la soie I plus loin on entendait : y rabanos ! y rabanos ! des radis. Une petite fille annonçait sur le ton le plus aigu : vaya el peregil! voilà le persil; une autre proposait: nuevas avellanas como la lèche; un marchand de melons hurlait : melones à catar, à goûter.

Puis les marchands de journaux, les bras chargés de feuilles encore humides, annonçaient Vltnparcial, El Progreso, El Resumen, en un mot tous les journaux qui paraissent à Madrid.

Mais à force de m'enfoncer dans les rues du vieux Madrid, j'arrive au Rastro, qui est ici ce qu'était autrefois le marché du Temple à Paris. On ne peut se faire une idée des marchandises qui y sont exposées en vente : meubles de rencontre, vieilles bottes, ferraille de toutes sortes, livres dépareillés, fusils sans chiens, épées sans fourreaux. Plus bas se trouvent les Américas, autre marché qui fait suite au Rastro, mais qui est fermé au milieu du jour.

A travers une foule de petites rues, je vais passer sur le fameux viaduc de Ségovie, qui est situé à une grande hauteur et duquel on a une vue magnifique sur la campagne de Madrid. Cette sorte de pont suspendu est garni de garde-fous très élevés, et des gardiens veillent incessamment, car les suicides v sont nombreux. Toute la misère étalée dans ce fameux marché du Rastro paraît être Tétape finale des malheureux qui vont aboutir au viaduc de Ségovie.

Page 1