LA PLAZA MAYOR
II y avait déjà près de huit jours que j'étais à Madrid et je n'avais pas encore vu la Plaza Mayo)\ qui est, avec la Puerta del Sol, la seule grande place qui existe dans la capitale des Espagnes. Elle est à peu près parallèle à la calle Mayor et se trouve, par ce fait, écartée du véritable centre de la ville, et c'est sans doute pour cela que je suis passé plusieurs fois auprès d'elle sans y pénétrer. Elle forme un grand carré de
belles maisons, uniformément construites sous le règne de Philippe III, mais restaurées à la moderne. Elle fut le nœud central de la capitale, et pendant de longs siècles on y donnait toutes les fêtes officielles. C'est là qu'avaient lieu les actes de foi de l'Inquisition, et on vit, dit-on, le roi Charles II, l'époux de la belle reine Anne de Neubourg, assister à une de ces sinistres cérémonies, qui dura plus de six heures. Là aussi se faisaient les courses royales de taureaux et de caballeros en plaza. Elle est entourée de tous côtés d'un portique formant de belles arcades, que l'on appelle soportales, et au centre se trouve la Casa consistorial. Au centre, on a planté un joli jardin tout émaillé de fleurs et orné d'une statue équestre de Philippe IV.
Autour du square, une • promenade où se réunissent les enfants du quartier qui poussent mille cris de joie en se faisant voiturer dans des coches en miniature affectant des formes de bateaux et traînés par des ânes chamarrés de pompons de couleurs.
Autrefois, le petit commerce, qui s'était emparé des galeries de la Plaza MayoTi avait des limites étroitement circonscrites par des règlements sévères, et relatives à chaque sorte de marchandises.
Maintenant tout cela a changé et le commerce est libre : les magasins qui sont installés sous les galeries contiennent principalement des objets d'industrie locale.
On voit, aux escaparates^ beaucoup moins luxueux que ceux de Alcala et San Geronimo, des monteras ou bonnets en fourrures, qui ont l'apparence de casques, et ces curieuses jarretières ornées de devises, que Ton fabrique dans la Manche et qui sont encore appelées Ug as manchegaSf quoiqu'elles ne soient plus guère portées que par les femmes du peuple et les chutas. Il y en avait là, devant moi, un véritable monceau, en soie ou en coton, larges ou étroites, avec des boucles dorées ou argentées; tissées en fil d'or ou d'argent, brillaient
les fameuses devises dont nous reproduisons ici quelques échantillans :
Prefiere la dama fina Ligas de color lila.
La dame au goût raffiné préfère la couleur lilas.
Soy de mi duena y senora.
Je n'appartiens qu'à ma maîtresse.
Et enfin :
Feliz quien las aparta.
Heureux qui les détache.
Les jarretières ont heureusement inspiré les poètes populaires, et je regrette de ne pouvoir donner la charmante chanson andalouse bien connue sous le titre de : Las ligas de mi morena.
Je n'en finirais pas si je voulais citer tout ce que l'on vend sous les soportales de la Plaza Mayor : mundadientes ou cure-dents en bois de cèdre, couteaux de toutes formes et appartenant à toutes les provinces de l'Espagne, draps, soieries, dentelles espagnoles connues sous le nom de blondes de Almagro.
J'y suis revenu, de nuit, sur la Plaza Mayor, et elle présentait ce jour-là un aspect féerique. C'était une verbena et, autour du square, une foule de marchands de fruits avaient étalé des monceaux croulants jusqu'à terre ; ils étaient éclairés par de petites lanternes ou par des cires vacillantes, sous la fraîcheur d'une faible brise. Les maisons et les portiques, éclairés au gaz, la foule qui s'écoulait sans cesse par les passages qui donnaient accès dans les rues voisines, tout, jusqu'au ciel splendide émaillé de brillantes étoiles, contribuait à donner à ce décor un charme puissant, et qui n'était pas dénué de grandeur.