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LES JARDINS D'ARANJUEZ

Sans doute, les actives recherches dans les Archives de la capitale de l'Espagne, le dépouillement des liasses contenant les documents les plus inattendus sur l'histoire de notre héroïque marine basque et bayonnaise sont d'un puissant intérêt; mais il s'ensuit de ces trouvailles mêmes une sorte de surexcitation nerveuse qu'il est bon de couper de temps à autre par un délassement quelconque, et je ne sais rien de plus réparateur, et pour les yeux et pour l'esprit, que la vue des jardins, ainsi que le charme puissant qu'opère toujours sur moi un parterre de fleurs bien entretenu.

Aranjuez est là, à deux heures de Madrid, et je ne pouvais moins faire que d'accorder un jour ou deux à cette oasis jetée dans la campagne, où la vue n'a pour se reposer que des champs interminables, sans une apparence de verdure, ni même le plus petit arbrisseau.

C'est surtout en venant de Tolède que l'aspect de la campagne change rapidement, principalement à partir d'Algodor. De vertes prairies, semées de longues avenues d'arbres, témoignent de l'humidité du sol. Plus on approche et plus les essences du Nord deviennent nombreuses : les ormes, les frênes, les trembles, les bouleaux n'ont pas encore perdu leurs feuilles, mais ils présentent ces couleurs jaunâtres annonçant déjà la proximité de l'hiver.

Aranjuez forme, avec Tolède, le plus curieux des contrastes. Autant les rues de l'une sont entortillées, sombres et ténébreuses, autant les autres sont droites, rigides et tirées au cordeau. Si les murailles de l'ancienne capitale de l'Espagne attirent vos regards par des motifs d'architecture ou de sculpture sans cesse renouvelés, en revanche Aranjuez vous lasse bientôt par sa désespérante monotonie. Toutes les

maisons sont en briques et n'ont qu'un étage : ce sont des hôtelleries et des maisons meublées, car le Patrimonio Real tout entier ne vit, pour ainsi dire, que du passage de la cour dans le château, qui ne dure, chaque année, que quelques semaines. On voit alors la population monter subitement de 3,600 habitants à plus de 20,000.

Autour du palais se trouvent de longues galeries couvertes, qui précèdent les logements des employés de l'Etat. A part cela, la ville est triste et monotone. A la chute du jour, une seule rue, la calle Stuart, est un peu animée par la présence de la jeunesse, qui se promène en soulevant d'épais tourbillons de poussière.

Aranjuez est la ville de la poussière par excellence, et je n'aurais guère compris la persistance de ces jeunes filles à se promener ainsi dans le centre de la ville, tandis qu'il existe du côté du palais de si belles promenades, si je n'avais vu le café principal se garnir peu à peu des dolmans bleu de ciel des officiers de hussards en garnison. L'uniforme attirait doucement les guapas d'Aranjuez.

Je n'ai rien à dire du palais lui-môme, qui contient cependant de belles peintures et des ameublements en bois précieux. Je me bornerai à quelques lignes sur ces jardins célèbres d'Aranjuez, qui forment la principale attraction de ce lieu charmant.

Nous ne nous occuperons donc ici que des jardins royaux, car il en existe bien d'autres, appartenant aux principales familles de la grandesse espagnole, mais dans lesquels on ne peut pénétrer qu'en vertu d'une autorisation spéciale.

Les jardins royaux sont les jardins de la Isla et del Principe, qui sont séparés par toute la largeur du Tage. Le premier sert de cadre au palais, et il se divise eri jardin du parterre, des statues, de la Isla et del Emparado,

Le parterre fut commencé sous Philippe V, et il est situé sous la façade principale du palais ; un magnifique bassin, avec des jeux d'eau variés, décore l'entrée, et des cyprins,

aux écailles multicolores, accourent en foule et se livrejit à de véritables batailles pour la moindre miette de pain.

Le petit jardin des statues fait suite, et on arrive ainsi à la cascade du Tage, qui roule avec un bruit de tonnerre. En ce moment, deux hommes, les pantalons retroussés jusqu'au haut des jambes et marchant avec difficulté sur l'arête glissante du sommet de la cascade, s'emparent d'un magnifique poisson, à la grande joie des spectateurs.

De là, le paysage est véritablement ravissant. De . l'autre côté du Tage, on aperçoit le beau Puente colgado et, derrière, les masses sombres du jardin del Principe. Mais je m'enfonce sous les voûtes vertes du jardin de la Isla^ ainsi nommé parce qu'une déviation du fleuve l'a complètement détaché de la terre ferme.

On ne peut exprimer le charme délicieux, les perspectives inattendues, la fraîcheur suave de ces longues charmilles. Des allées interminables sont formées par des arbres séculaires qui se rejoignent, à cent pieds en l'air, en dômes impénétrables aux rayons du soleil; à peine si, de loin en loin, une claire flèche d'or fait éclater, en une gamme ardente, une charmille émaillée des fleurs les plus fraîches et les plus parfumées. A quelques pas se voit la fontaine d'Apollon.

Au milieu d'une allée se trouve un jet d'eau dissimulé, qu'on appelle le Burladero et qui, lorsqu'on le fait jouer, mouille, à l'aide de jets imperceptibles, les personnes qui s'aventurent en ces lieux.

Mais je continue ma promenade et je passe devant la fontaine del Reloj, ainsi nommée parce que son jet d'eau perpendiculaire marque son ombre sur les bords de pierre du bassin, divisés comme un cadran solaire : puis voici la belle fontaine de la Espina; mais les petits temples qui ornaient cette charmante décoration ont été démolis par la chute d'un ormeau gigantesque, et leurs colonnes gisent sur les plates-bandes voisines qu'elles ont écrasées. De larges canapés de marbre sont disposés de distance en distance, les fontaines devien-

nent de plus en plus nombreuses ; on en trouve à chaque pas; les unes datant des temps les plus anciens, les autres plus modernes. Malheureusement, malgré l'entretien constant de ces jardins, il est des parties qui paraissent un peu abandonnées et me rappellent Tétat de délabrement des Trianons.

En entrant dans la plazuela del Baco, je surprends une foule de petits oiseaux qui se baignent dans le bassin orné de quatre sirènes de bronze. Le mystérieux silence qui règne dans ce lieu enchanteur ajoute au charme puissant des allées désertes, car on n'entend que les chants des oiseaux dans la fouillée et le doux murmure des eaux qui coulent dans leur lit de briques ou de pierres grises.

Un peu plus loin se termine le jardin de la Isla en une jolie allée de tilleuls qui borde les fraîches rives du Tage ornées de bancs. De ce point on découvre les plaines fertiles d'Aranjuez et ses alentours couverts d'arbres fruitiers ; mais, après un instant de repos, je reprends une longue allée qui me conduit à la Florerat dont je ne puis assez admirer la délicieuse décoration. Il est fermé de chaque côté par une porte de feuillages et des pots de fleurs disparaissant sous la verdure, qui forment de superbes festons. Des milliers d'oiseaux chantent gaiement dans l'épaisseur des branches et se taisent par instant, lorsque le rossignol fait éclater tout à coup ses notes éclatantes et perlées. Cette partie du jardin contient des merveilles, tous les caprices de la fantaisie, tous les trésors de la végétation, des fleurs rares, des fruits de tous les climats. Dans l'épaisseur des charmilles, un jardin en miniature a été créé pour l'amusement du petit roi. Rien n'y a été oublié : allées minuscules, plates-bandes en raccourci, fabriques, un petit moulin avec son ruisseau d'eau courante, son écluse et sa roue à palette. C'est un lieu de récréation où l'enfant royal va se distraire en arrosant et en cultivant les jolies fleurs soigneusement entretenues.

Le jardin del Principe mériterait à lui seul toute une des-

cription détaillée que je serais heureux de faire si les lignes ne m'étaient pas comptées. Il est de création plus récente, car il a été tracé par les ordres de Charles IV, alors prince des Asturies.

On y pénètre par la sombre allée del Emharcadero, au milieu de laquelle est pratiqué un quinconce orné de huit grands vases en pierre de Colmenar, d'un gris bleuâtre. Oh ! ces arbres d'Aranjuez, quelle majesté ! Que l'on se figure les belles plantations de nos glacis, mais soignées avec respect, pieusement dépouillées de toutes branches gourmandes, et s'élevant à cent pieds en l'air. Dans ce jardin del Prmcipe on trouve de tout : des pavillons, le jardin anglo-chinois, la Primavera avec son horloge monumentale, des ponts de pierre hardiment jetés sur des cours d'eau; combien je regrette, en ce moment, de n'avoir point le crayon d'un dessinateur ou le pinceau d'un aquarelliste qui fait jaillir en quelques minutes, sur les pages blanches d'un album, des souvenirs inappréciables.

Mais ce qu'il est impossible de peindre, c'est la sensation que l'on ressent en arrivant au parterre, qui forme un tapis multicolore des fleurs les plus brillantes. Le soleil baigne de ses rayons les calices diaprés encore humides de l'abondante rosée du matin, et les parfums les plus délicats remplissent l'atmosphère : c'est celui des fleurs plantées en pleine terre. Au milieu, mes yeux ravis découvrent un bassin aux bords irréguliers et dont les eaux baignent trois îles d'un pittoresque achevé. L'une est ornée d'une rotonde monumentale; la seconde, d'un pavillon chinois ; la troisième, de rochers surmontés d'un mausolée en granit égyptien.

Puis, toujours des allées, des charmilles, des parterres, de la verdure et des fleurs, les statues en marbre du Tage et du Jarama, des forêts vierges, des labyrinthes. J'erre des heures dans ce jardin immense, dont la grille extérieure se continue pendant deux kilomètres sur la fameuse calle de la Reyna, et j'arrive enfin à cette casa del Labrador, ravissante merveille

devant laquelle je m'arrête, car elle mérite, à elle seule, des pages de description.

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