LE VÉSUVE
VOUS donner un double exemple de là vélocité des petits dievaux napolitains, et en même temps de l'adresse tout-^à-fait surprenante de leurs conducteurs. Dernièrement, me trouvant ft Pou^zuolesy où j'étais allé visiter le fameux golfe de Baja, je pris un corricolo pour reve^ nir à Naples, et jeTecommandai à mon cocher de . me mener vite. Sur l'espoir d'une large portion de maccaroni^ il stimula de telle manière son coursier, et celui-ci m'emptorta avec une si grande rapidité , que, sans exagé«>ration aucune, l'air me sifflait autour des., oreilles; j'en étais suffoqué quand nous en-, trames. dans . la grotte du Pausilype. Quoique le jour fût sur. son déclin, les réverbères n'y étaient point encore allumés, et les chandelles, de la Madone en perçaient à peinej'obscurifeé. Nous nous engageâmes de -ta sorte dans TaK lée souterraine , où d'autres voitures roulaieni comme .la nôtre au. milieu ^es ténèbres et de la poussière. Je m'attendais à être brisé. Grâces à la.dex<térité des cochers, (|ui s'appelaient les uns les autres, et se dirigeaient de la voix, nous passâmes sans épi*ouvcr le moindre frois-
LE VÉSUVE. 2o5
sèment. Au sortir de la grotte , mon corrîcola reprit sa course rapide sur la plage de Ghiaja, brûlant le pavé, fendant la foule, et croisant et rasant d'autres corricoli qui n'allaient pas moins vite.
Mais cette digression m'a un peu détourné de la route du Vésuve; j'y reviens.
Arrivés à Résina, vilUge moderne qui occupe la place de l'antique Herculanum, nous
nous vîmes soudain enveloppés par une foule de lazzaroni qui nous offrirent tumultueusement des ânes pour montures, et qui tous voulaient nous servir de guides ^per andar al monte : 9i Eccellenza! me criait l'un d'eux, dont les yeux ardens brillaient comme des escarboucles sur son visage d'Africain , eccellenzal prenez mon âne, ilhi eu l'honneur de porter à la montagne plus d'une princesse; moi-même je sers constamment de guide aux plus riches voyageurs : pour ma recommandation, eccellenza^ il suffit de vous dire mon nom, je suis Ignazio Zingarella. » Au bruit excité par notre arrivée, on eût pu croire partout ailleurs qu'il s'était élevé quelque sédi*
!k06 LE visU^E.
ttQ». Pes ge^cakitions^ otitcéM^ el pteûies de forfanterie sont l'accompagnement obligé de la loquacité d^ ce peuple bouffe^ toujours en mouvement^ toujours passionné. Sa panto<mime, expressive et rapide, dessine, pour ain&i dire, la parole ; mais, curieuse d'abord, elle fatigue bientôt , car on sent que toute cçtte activité nfest que de l'agitation en pure perte, et san^ but pour une amélioration sociale. Pour se faire entendre du Napolitain , et ne pas être sa dupe, il faut, ce qui n'est pas facile, monter sa voix à son diapason, et comme lui crier et gesticuler. Une demi«-heMre se perdit dans le désordre de nos prépar^ti£i. Eqfin notre burlesque armée s'achemina v«rs le Yésuve , suivie, des vociférations joyeuses des guides que nqps avions préférés , et des clameurs de réprobation de ceux qui res^ taienf .
A peine avions^nous dépassé les dernières maisons de Résina y que nous étions déjà au milieu des laves qui tracent autour du volean d'arides sillons , triste produit des éruptions les plu6 récentes. De vastes champs sont en-
LE vÉsuv,E. ao7
Tahi^p^r \ine inconcevable aggloméra tioQ 4ç malièrea ferpngineqse$ , do|it la couleur noî^ râtre affecte péniblement la* vue. Cespectade e^t sinistre , cap il est inséparable de la pen^éç du péril continuel qui menace la contrée, et Fon commence à comprendre, en frémissant , Ig terrible puissance du colosse ignivome.
Toujours gravjs^nt à travers des monceaux:
dp 3cpries ^ qui soi^t comme Técume de 1^ lave f où se montrent à peine quelques ilpts 4e verdure , nous parvînm.es à l'çrmitage de SçLnrSalvator. Un anachorète y demeure ^ «sur les confins de la vie et de la mort y 9 suivant rexpression. de Fauteur de Corinne. Là noup primes un peu de repos ^ en sablant quelques verres de Lacryma-Christù Ce vin renommé, le meilleur de Fltalie, croit sur les flancs mêmes du Vépuye , dans les parties le mol^s accessibles à son courroux ; la çend;*e <^f^ vomit le volcan fertilise la vigne ^ et dédQm* maçe au moins» par un bienfait, de.tou&lefi maux qu'il çauçe. C'était san». dpute ,^^ ce point spécial que se concentrait F^dmirs^tjon d'un Allemand , qui, savourant le nectar vol-
aoS HE vÉsrvK.
canique y et faisant altusion au nom qu'H porte, s^écriait avec bonhomie : a Quel dommage que Jésus-Christ n'ait *pas versé de pareilles larmes sur un coin de mon pays ! » // Tedesco e bepitore, dit lltalien.
' Excusez-moi , madame et anûe , si j'ose égayer un sujet aussi sérieux. Pour vous et pour moi je crains ici la déclamation , écueil du style , que je reconnais n'avoir pas toujours su éviter dans mes descriptions. Votre esprit judicieux sait si bien que le luxe des mots cache la vérité des choses; et pourtant rien n'est beau« que le vrai. 11 n'est donné d'ailleurs qu'à certains auteurs privilégiés de peindre de grands tableaux avec une plume , et vous n'attendez de moi qu'une lettre.
Jusqu'à l'ermitage de San-Salvator , la montée n'a de pénible que la nature scabreuse du soV; les véritables difficultés ne commencent que lorsqu'on est parvenu au pied du cône formé par le volcan lui-même , des matières calcinées et des cendres bitumineuses qu'il vomit dans ses éruptions. Là, il faut quitter sa monture, et l'on est livré à ses propres
Lft VÉSUVE. 209
forces , pour attaquer cette effrayante pyra* mide. J'ai atteint, dans les Alpes, des sommités qui sont au-dessus de la ligne des neiges perpétuelles y et par conséquent* beaucoup plus élevées que le Vésuve , qui n'a guère que six cents toiser au-dessus de la mer; mais je n'avais pas encore eu à gravir une pente aussi abrppte , et aucune ascension ne m'a paru aussi fatigante. U fallut, ceci est à la lettre, s'aider des pieds- et des mains; nous enfoncions jusqu'aux genoux dans la cendre, nous y roulions, et souvent une chute nous rejetait à dix pas en arrière. Enfin , vers la cime , no.us trouvâmes de la neige, ou nos pieds eurent plus de prise que siir une cendre mobile. Vous m'eussiez vu alors redoublant d'efforts, et luttant vers le but que j'allais atteindre^, pantelant d^émotion plus encore que de lassitude , et hors d'haleine au dernier pas, contraint de mVsseoir, pour caln^er l'agitation de mes ^ens.
Au récit de ces difficultés, je vous vois en peine pour nos deux jeunes voyageuses; vous imaginez qu'elles auront renoncé à^Tenlre-
aïO LE VESUVE.
prise : détrompez-vous. Véritables amazones, elles s'étaient mis en tête de vaincre le Vé^ suve, et elles l'ont vaincu. Douées d'une force et d'une intrépidité peu communes chez votre sexe, l'énergie de leur volonté donnait à leurs pieds délicats l'ordre d'avancer» Chacune d'elles était placée entre deux de nos guides, tenant un long bâton qui leur servait de rampe. Ces gens, habitués à la nonchalance des Napolitaines, s'étonnaient de voir des jambes féminines gravissant leur Vésuve; ils admiraient le courage des Françaises. Le fait est qu'il est tissez peu commun que des femmes parviennent au sommet de cette montagne enflammée.
Me vôîci' enfin à la cime de ce Vésuve tant souhaité. Sachant combien est prononcé mon goût pour les montagnes , me connaissant atteint d'une véritable montagnO' manie (passez-moi ce terme), vous concevez ma joie enthousiaste à Taspect d'un volcan si renommé ; votre curiosité attend surtout que je lui fasse part de mes idées sur la nature de l'un des phénomènes terrestres les plus surprenans. J'en suis bien fâché, madame, maïs
LE visUVE. !2Il
votre curiosité sera déçue. Mpn ignorance est humble , différente en cela de celle de beau^coup de nos savans: je me ré$uihe à dire avec Montaigne, votre ami et le mien , Que sais^je? Ce n'est pas qu'en voyant les effets je n'aie voulu ^ comme un autre., pénétrer les causes; jtioi aussi j'ai osé former des conjectures à l'appui de mes observations; mais, discrètement, je les réserve pour les conversatioQS du retour, pour ces aimables causeries ^ vops laissez, un champ libre à mes divagations.
Présentement je me contente (et c'est déjà un assez bon lot), d'une admiration vague, mais passionnée, pour l'un des. si tes les plus extraordinaires que la -nature puîsjse offrir sur le globe.
Du sommet du Vésuve , qyi est isolé au bord de la mer, la contrée de Naples, si favorisée du ciel, présente un tableau d'une telle magnificence, qu'il faut désespérer dé le copier. Montez un moment avec moi , par la pensée, sur ce point culminant. Devant vous s'étend une des plus belles cités de l'Europe, une cité où s'agite une population de trois
a la LE VÉSTJVK*
cent çinquaste mille habitans; votre œil,ra-» «ant la colline du Pdusilype, se repose sur ce territoire de Bayes et de Cumes , à jamais illustré par les chants de Virgile, et où fume cette Solfatare qui, peut-être, communique aveé le Vésuve par une voie souterraine qui passerait sous Naples même (f); par delà, vos regards étonnés atténuent la baie de Gaéte, qui rivalise de beauté avec le golfe napolitain ; ce gciSf si fameux, le voilà! il se montre tout entier, avec ses contours harmonieux, avec ses îles charmantes, ayec les vaisseaux qui sillonnent la mer dont Tai^ur se confond avec le ciel; et ce del , c^est celui.du midi, dont la suave pureté donne déjà elle seule une indicible jouissance ; bien loin autour de vjous se
(i) Cette opinion de4>lusieurs savans est aassi celle du Pline français : voici comment Bufibn s'exprime à cet égard:
« Il j a apparence que Plaples estçituée sur un terraio creux et rempli de minéraux brùlans , puisque le Vésuve «et la Solfatare semblent avoir des communications in* térieures; car quand le Vésuve brûle, la Solfatare jette des flammes; et lorsqu'il cesse | la Solfatare ce^e aussi. La ville de Naples est à peu près à une égale dislance entre les deux. » TJiéorie de la Terre ^ art. XVI.
|irolbngent des montagnes qdi s'inclinent de» vant le Vésuve , et semblent rendre hommage au phare de Fltalié. Toute cette étendue de pays se dessine comme une vaste mappe géographique, et il n'est presque pas un point de cette terre classique, qui n'offre quelque noble débris de l'antiquité, qui n'ait à raconter quelque souvenir des temps passés» A cetle nature pompeuse, à cette splendeur de la création , opposez le contraste du volcan qui fume sous vos pieds ; osez sonder cette fournaise et sa menace ardente , alors votre amé s'élève vers Dieu et l'adore; elle aperçoit, d'un coté, sa puissance qui peut détruire , mais elle reconnaît, de l'autre, sa providence qui conserve.
Le Vésuve en ce moment est tranquille et dans une sorte d'apathie; peut-être est-ce un calme perfide. Quoi qu'il en soit, depuis l'éruption de 1 8^2 , qui fut violente , il n'a jeté" ni lave ni flamme; seulement l'œil, en plongeant dans l'intérieur du cratère, voit surgir de toutes parts, de ses parois, des moffettes sul" fureuses ; par intervalles on entepd des bruits
il4 l'E visUVE*
souterrains, sehxblables à un feu de forge Bien activé; et, de temps à autre , des tourbillons^ de fumée s'élèvent et enveloppent la monta* gne. Tel est le Vésuve en repos ; maïs c'en est assez pour montrer qu'il n'a pas oublié qu'il est le Vésuve (i).
Cne des plus fortes éruptions que Ton cite, fut celle de 1779, qui eut lieu précisément dix-sept cents ans après la catastrophe quî, l'an 79 de notre ère, engloutit les villes dTIerculanum , de Pompeï et de Stabta, et fit périr Pline l'Ancien. En 1779, mon père se trouvait àTile d'Ischia; il s'y était retiré pour rétablir
'' ( 1} Je l'ai revu deux ans après. J'étais à Rome, en 1 818, quand se déclara Téruption du 21 et du 22 mars. Au premier bruit de cet événement , je partis précipitant^ ment pour Naples , . dans la compagnie de plusieurs jeunes artistes français. Nous espérions arriver assez à temps pour voir encore le Vésuve jetant des flammes : notre attente fut déçue» Le Si , à midi , nous étions au cratère ; mais l'intérieur seul était incandescent. Toutefois ce spectacle, et celui des prodigieuses masses d» fumée qu'exhalait la fournaise du volcan y nous transportèrent d'admiration. L'habile paysagiste M. Brascassat peignit sur place , avec la verve qui le caractérise , les grands effets qu'il avait sous les yeux. Les suites d'une éruption sont encore d'une extrême magnificence.
LE yjssuv^i, q| 1 5
^ santé affaiblie par les lièvres. C'est (le cette: île qu'il observa l'éruption pendant sa longue durée. Quel spects^de^ madaine, pour un jaune peintre enthousiaste de $on art et de.
tout ce que la nature a de grai^dipse! Aussi , quelle chaleur d'artiste il mettait dans le récit, de ce qu'il avait yu autrefois! Quarante ^qnées après , le. souvenir de l'Italie lui rendait son énergie première et le rajeunissait. Çou-* yentj'ai vu son œil, s'enflammer nux seuls noms de Rome , de Florence, de Naples ; j'ai vu sa bouche devenir aussi éloquente que ses pinceaux, pour décrire les merveilles pittoresques de ces lieux illustres qu'il avait habi* tés durant dix années de sa vie. mon père!
tu ne vi$ plus que dans n)on coem)c et dans tes ouvrages. Resté seul , j'ai voué à ta mémoire un voyage dans cette patrie des arts pour qui, dès ma première jeunesse, tu m'inspiras une sorte d'amour. Jugez, madame, jugez avec quels senlimens f accomplis ce pèlerinage des souvenirs. Chaque pas me rappelle mon père ; j'interroge toiît, et tout me parle de lui ; ce site, ces ouvrages de la nature ou des
àl6 LB V£SUV£.
hommes^ il lès vit, il les dessina : je ne vois' pas un monument antique sans que ma pensée ne se reporte involontairement sur ihon père^ beaucoup plus que sur les Romains. Un tou* chant intérêt s'attache ainsi à chaque objet qu4 fi*appe meK regards, et cette situation de mon ame, à la fois triste et douce, se reflète sur tofrte cette Italie déjà si mélancolique par elle-même (i).
* Pardonnez-moi encore c^tte digression ^ madame et sincère amie. Je laisse courir ma plume fantasque , et e\h court sans ordre et
(i) A. C. G. LemoDnîer, membre d» raocieone Acj^ demie royale de peinture, et de plusieurs autres sociétés académiques ^ dessinateur du cabinet de l'école de médecine de Paris, directeur de la manufacture des Gobe-: lins, chevalier de la légion d'honneur, njourut le 17 août 1824. XI était né à Rouen, le 6 juin* 1743. Parmi ses nombreux tableaux d'histoire , dont les plus capitaux décorent le Musée de sa ville natale, celui qui représente Saint-Charles Borromée administrant les secours de la religion aux pestiférés de MÙan^ a été souvent cité comme f une des compositions pittoresques qui font le plus d'honneur à l'école française.
Je ne saurais croire que le gentiment qui a dicté le passage ci-dessus et cette courte note , puisse paraître ici chose dépla cée.
LB VESUVE. tàlj
sans suite. Mais, qtiè dis-je ? ne connaissez* vous pas rallure de mon imagination mobile, si prompte à siïbir alternativement toutes les impressions extrêmes ? Que voulez-vous ? il faut prendre ses amis tels qu'ils sont; une véritable affection couvre Jbieïï des défauts.
Je vais vous montrer le Vésuve d'assez près , mais promettez-moi de n'avoir pas peur.
Mes compagnons de voyage , escortés des guides y avaient entrepris de psycrcourir la .cir« conférence de Torle. Vous dire que cette promenade est d'une lieue, c'est vous donner l'idée du diamètre de ce gouffre; quant à ses redoutables profondeurs, qui les connaît? J'étais resté en arrière avec les jeunes Lyonnaises et deux de nos compagnons qui leur donnaient le bras. Pour l'intelligence de ce qui va suivre , il faut que vous sachiez que le cratère n'est pas immédiatement abrupte^ à partir de l'arête de Torle ; un talus de centlres conduit, par une pente de vingt à trente pieds, de l'arête sommitale au lieu où le précipice devient perpendiculaire , de sorte que , pour en bien pénétrer l'Horreur, il faut descendre
!^l8 I^R VESUVE.
à l'extrémité inférieure du talus y ce quç l'on pe fait guère , comme vous allez le voir» qu'à ces risques et^érils. £a suivant l'arête et l'exafninapt, j'aperçus une p)ace>.où le talus se trou-^ va jt traversé clidgonalem.ent par une rampe de lave qui, dirigée vers Iç bord même du cr^tère^ et y fornoant une espèce de terrassa, oie parut être une station commode pour satisn , faire ma curiosité. Soudain, sans prendre le temps delà réflexion, emporté par l'enthousiasme du moment, je m'élance vers la rampe trompeuse; niais à peine ai-je mis le pied sur cette <5endré dont la surface me semblait durcie, que j'y enfonce jusqu'au genou ^ je tombe la face en avant, je roule entraîné par une avalanche de matières pulvérisées , déplacées par ma chute. Je frémis en vous faisant ce récit :1e tourbillon m'avait écarté de la rampe^ il itie portait droit à l'abîme, et j'y serais en-^ glouti, si je n'eusse saisi instinctivement une masse de lave adhérente qui, par fortune , se trouva sur mon passage ^ et me sauva la vie^ Resté là en suspens, je pus alors envisager l'imminence du péril que je venais de courir.
LE visuvc« a 19
ef vousiiomprenez que le dœur me battit plus fort que de coutume. Tenant étrokement embrassée ma bienheureuse pierre de salut ^ j'y repris mes seni^ , et jeremôntafensuite^sans }a perdre de vue , afin qu'elle pût me garantir d'une chute nouvelle; Tout cela fut l'affaire de peu d'instans , mais quels instans ! Je fus reçu sur le sombre bord par les pauvres jeunes sœurs qui, témoins de l'événement , en étaient plus pâles que moi et plus*trenrblan« tes. Il est Certain que dans cette conjoncture j'ai failli justifier cruellement le dicton italien : Feder Napoli^ epoi morire. Je prétends que ^ en échappant à cette mort tragique , j'ai manqué l'immortalité; un pareil trépas, du moins, eût fait long-temps parler de moi*. Un étranger n'aurait plus gravi le Vésuve sans qu'on lui dît : « Voici la place fatale où un Français ce a pérf victime de sa témérité, il s'appelait « un tel, il était ceci, il faisait cela ,» et bieii d'autres commentaires vrais ou faux. Ne dtet-on pas encore maintenant Empédocle l'Agrfgentin , qui se précipita jadis dans l'Etna qu'il n'avait pu devfner ? Ce fou philosophe
^2Q LC VlésCVE.
}aissa^ dit-on> ses -sandales^ sur le bord du
cratère; moi, je n'ai livré à la grande four* liaise du Vésuve que oioà chapeau , ^t je suis
demeuré à là place des sandales d'Smpédocle»
Au fait y je m'accuse devant vous de n'avoir
point a$se2 pensé dans ce moment à ceux
qui m'aiiment , et c'est tin tort que je ne veux
nulfement atténuer ; mais faites attention , s'il
vous plaît ^ qu'une tête jeune encore peut ,
jusqu'à un certain point^se volcaniser sur le
Vésuve^ regardez mon imprudence comme
un dernier éclat de fougue . juvénile ; je ne
sens que trop, hélas! que chaque jour une
portion de cette fougue me quitte avec le bel
âge qui s'enfuit..
Cet idcident fâcheux ayant répandu l'alarme
dans toute la caravane, on ne songea plus
qu'à déserter un poste aussi scabreux , auquel
s'applique parfaitement ce *passage«que je
traduis d'un poète latin :
Vous avancez parmi des feux Couverts d*ai>e cendre traîtresse (x).
(i) Incedis per ignés
Suppositos cineri doloso.
HoaAT. od. I , lib. IL
LE VESUVE aaf
Les guides ne cessaient de répéter que je devais un beau cierge à la Madone ; la vérité est que je dois plus d'un rèmercîment à Dieu , et k cette lave secourable dont j'aurais voulu
garder un échantillon,
Je VOU3 ai montré l'ascension du cône
comme très pénible; il n'en est pas ainsi de la descente^ que l'on £iit moitié courant et moitié roulant, sans que, pour cette fois, 1^ chute occasione autre chose que des rires inextinguibles. En quelques minutes nous étions de retour k l'ermitage , où nous fîmes une seconde libation du cordial vésuvien.
Nous reprîmes à Résina nos corricoli , devenus indispensables pour tant de fatigues , et pour nos chaussures quQ les scories avaient réduites en lambeaux. A ce double inconvéf nient se joignit pour moi celui de rentrer dans Naples, la tête affublée d'un mouchoir, couvre-chef inusité qui intriguait la foule des badauds qu'on trouve sur ces bords aussi bien que sur ceux de la Seine.
M. S***, qui s'embarque après demain pour Marseille,et qui vraisemblablemen t sera bien tôt
aaa LE VÉSUVE.
à Paris, vous remettra, madame^ ma trop longue missive que je termine par une observation qui, je crois, sera de votre goût. Je pars pour Pestum , bat le plus éiaigné de mon voyage ; chaque pas que je ferai de là sera pour me rapprocher de vous ; à Ja fin de janvier je retourne à Rome, et dans peu de mois vous me reverrez fidèle aux sentimens d'affection res* pectueuse et d'inviolable estime que vous savez si bien inspirer.
Si fan dold, in quel momento , £ le lagirme ed i sospiri ; Le memorie de* martiri Si convertono in piaoer (c).
(i) BlETAftTAsio, AttiUo Rcgolo , atto I, se. V.
PESTUIH.
Un paese di dei, abitato da di^voli (i).
Séjour digne des dieni , demeure des démoos. .
Il y a dix-huit lieues de Naples à Pestum , ety quoique Ton exagère beaucoup les dangers de cette route, elle est en partie déserte, mal gardée, et par cela même assez inquiétante.
Cependant les voyageurs qui n'ont pas une imagination trop timorée font cette excursion , ne fut-ce que pour l'acquit de leur conscience,et pour ne pas s'exposer à dirç un non scandaleux , quand on leur demandera plus tard s'ils ont vu les ruines de l'antique Possidonia. Conduit par une curiosité mieux entendue^ à ce qu'il me semble, je partis pour Pestum avec deux Français , dont l'un était architecte., et un Russe fort aimable, qu'un long séjour à
(i) Dicton italien.
Paris avait presque entièrement francisé. Nous étions dans un de ces calessij légères calèches qui sont lesjftacres de Naples , et dont les cochers, non moins criards que les nôtres, et d'une tournure non moins hétéroclite , ont , de plus qu'eux, un genre d'esprit plébéien vraiment original, accompagné d'une pantomime très expressive. Nous étions disposés à mer<* veille pour notre expédition , et jamais on n'alla plus gaiement au devant d'un péril vrai ou faux. Au reste, tous nos préparatifs hosti^ les consistaient en deux grands pistolets d'arçon,* non chargés, qui reposaient inoffensivement dai^s les poches 4^ la voiture.
Jusqu'à Salerne la route inspire la plus grande sécurité, en occupant agréablement l'attention. Les cinq premières lieues se font dans le plus beau pays du monde, en côtoyant le golfe de Naples, au milieu d'une suite non interrompue de villages et de maisons de plaisance qui sont comme un faubourg de la populeuse cité. On traverse Portiez j Tu^e des résidences du roi, Résina y qui repose sur l'antique Herculanum, Torre^deUGreco^ dont les
murs sont encore encombrés des laves que vomit le terrible Vésuve dans son éruption de 1794- Passant ensuite auprès de Pompeï, Ton pénètre bientôt dans une vallée sinueuse, sans perdre de vue le majestueux volcan couronné de son éternelle fumée. On voit le charmant village de Cai^a^ cher aux artistes pèlerins y à qui sa position singulière et le style tout italien de ses fabriques offrent tant d'heureux motifs d'études pittoresques. Enfin , au débouché du défilé , l'œil plonge tout-à-coup sur la ville de Salerne et sur sa baie ravissante; on revoit la mer, la mer plus belle que jamais.
Il nous parut que l'aubergiste qui nous reçut avait quelque réminiscence des principes de l'ancienne École de Salerne y et qu'il avait surtout présent à l'esprit cet aphorisme ,
P one gui» metas, ut sit tibi loDgior aetas.
Il nous servit en effet un dîné très succinct.
Nous allâmes prendre gîte, trois lieues plus
loin, à Ebolif où nous n'arrivâmes qu'à nuit
close , non sans quelques raouvemens secrets
a ^6 i^Ë^xyj^.
(|'i,pqu^étuile, çî^r entre Eboli et Salerne Iç
chemin commence à être inhabité.
Descendus dans une auberge ^ssçz spacieuse, où d^s Fabprd la rpalpropreté^ napolitaine s'empara tyrannique^nent dç deijx de nos sens;^ la vue et l'odorat , nous fûmes introduits dans la Sjalle commi^ne. Nous y trouvâmes un bon feu clair ^ et deux gros Anglais qui soupaiept en faisant la grimacç. Pepdant qu'on préparai ( pour nous la cençiy nous essayâmes un colloque avec les. Anglais ; piais ils avaiçnt de l'humeiK? et nous n'obtînmes que des réponse^ bourrues ^ assaisonnées de la morgue britannique. Pourtant un de mes compagnons, qui savait Tanslais, leur ayant adressé la parole dans levir langue^ cela dérida un peu leur front soucieux, et ils se relâchèrent du l^cqnisme dans lequel ils s'étaiept retranchés. î^ous sûmes alors qu'ils revenaient de Pestum , et qu'ils étaient désolés de s'être déplacés pour 3iipm4^çhQse,
«I Au di^bje aoit, dit J'utt 4'eux, le prçwi^r qui s'avisa de croire et; d§ pçrsusM^çr ^ 4*aiUre^
que l'Italie e$t le p^y$ le plw çuneui^ de l'Eu-
i^pe! La pe&le soit de la mode qui Yeut qu'on ait ùix ce voyage , sous peiae de passer pour wn mal-appri&P On afflue en ItaKe, ob s^ p^én eipîte;op esidésappoinlé, opeoFage; et, pour n'en avoir pas le démenti , on retourne chez, $oi pott$3?F des.ccis d'admiration. Aprè& tout, qu'a-t^elie dpuc de si: merveilleus, cette Italie ^ Ses moAUcneoâ sont de stériles amas de pierres plus ou moins^ bien assemblées, qui atlestejfit; toyt bPi^nement que l'Italie fut, et qu'elle n'est, plus. La nature y est assez belle, à la vérîlé, nxais oa trouve partout de beaux paysages :
Ifl di^i^t e$t suffocant , et je ne sais ce qu'ils veulent dire avec leur beau ciel d'Italie. La population....» quels hommes I on ne peut s'aventurer ici , sans courir les risques du vol et du stylet : dans les auberges en^n, rien, absolument rien de oonfortable. Goddam / la vieille Angleterre vaut pgiîeux cent fois que l'antique
Italie^ ^
Tandis que mon compfitnote perdait json temps et soq éloquence à réfuter cette plaisante diatribe, j'étais entré en conversation
avec le conducteur des Anglais, qui soupait
seul dans un coin de la salle. C'était un Suisse^ porteur d'une de ces faces rebondies où la probité se peint comme dans un miroir. Je lui parlai de son pays , et je vis ses yeux s'épanouir:
« L'Italie est belle, dit-il, mais ma patrie est telle aussi, et l'on n'y voit guère que de braves gens; on n'en peut pas dire autant du pays où nous nous trouvons. Savez-vous bien, par exemple, où vous êtes ici, ajouta-t-il en paissant la voix ?
. — a Parbleu ! à Eboli , dans une auberge. »
Il se pencha à mon oreille , et me dit tout bas:
« Vous êtes chez un ancien chef de brigands»
-^«Est-il possible, m'écriai-je?
— «Iln'estque trop vrai; mais tranquillisezvous; je ne pense pas qu'il y ait rien à redouter. Les Anglais vont aller au lit, et si vous le trouvez bon, je vous conterai cela pendant votre soupe. Toutefois, pour peu que vous soyez curieux de connaître la figure du personnage, allez sous un prétexte quelconque dans la cuisine, vous l'y trouverez ; et si vous ave^ la fah-
taisie de voir la plus franche coquine des états napolitains^ vous regarderez sa femme.
— a Oui, certes, j'y vais : j'ai déjà eu l'occasion y un certain jour , d'apercevoir un bandit italien; je veux joindre à cet avantage celui d'en connaître un qui a eu les honneurs du commandement. »
Sous couleur d'activer le soupe, je me
rendis sur-le-champ dans la cuisine , espèce d'antre qui me donna l'idée de celui des Cjclopes. Je vis là mon homme , fort empressé autour d'un ardent fourneau empuanti de l'odeur de la baccala ( la morue) et de l'inévitable maccarpni. Celui qui avait si souvent manié la carabine et le stylet remuait des casseroles; il avait une arme au côté, mais c'était un couteau de cuisine; il portait un tablier ensanglanté, mais, ce sang était sans doute celui de quelque vieux coq par lui égorgé, et qu'il allait nous- servir en guise de poulet. O vanité des grandeurs I je ne pus m'empecher 4e rire à part moi de cette métamorphose qui avait fait d'un chef de brigands un cuisinier. Je vis aussi sa tendre moitié, qui, la prunelle
en feu et té Màsphêmë à îà )mùcM , àcfcâMart d'invectives uhe pauvre servante. Teûs le tèinpè ^éxàiiiîner ees épôûx assortie. Je ni*ëtàîs attendu à ùh grand et terribte liôrtitné, ati Vt- S^age b^anê, à l^oéil Farouche, aux epfeîs sôtit*fcils , tel enfin ^ù^on nous peint inessietirs te* bandits dans les romans et lès inelodraines ^ point du tout; celui-ci était d*tnié stâttire feourtèetrktâ'asséè, pourtant de treàipe solide el vigô\i1i*«iéfe} Ses bras éhoritifes et nibscJàteti^
ètàîeni pareils aù tronc hôuéux d\in Viéui àïêùt; ses trtiità n'avaient rieh d'ëffrayàht, e\ n'annonçaient hullfemeht la férocité d'un mèurtKër; àti fcbtttîiàii'e , fl y avait Une sôiHé de S^érénifé feur s'a large fecfe , qui , ombragée de longs chéveûii ti^iSpus , rëteèmblait âssèlz à cèlie d'iin lion àti repos. Pour la femme ,' elle passa mon àlteùte» Cet être équivoque ii^avaît de féininih que sôbséie, et éricotè ëÀt-ôn piu feh douter, Car le diable seul ëÛt osé Vérifier le taît: du reste > â& taillé éleVëè, ses bra^, sa figure, sa voix, tout cela était cï'un bomtne, et d'un hotnme à'ffreùt. Cette inféHiale Sibylle m'épouvanta : il est vrai qu^elîe était en colère ,
et dighe en cet état d^nbjiirer te piûcean fan» lasttqiie d'un Sblvalxir^Rosa. Je restais bépeh» ilààt y t|ùàiMi l'iiôte, tortant t6ul«-ài4COitp de don ioàlme appanem^ m'apostropha ainsi:
le P^r Ctistù '^ son G^narr) ( par le Glirist et saint Janviei*) ! il êât cl»ir qné Vômétes 6atk*é idlOut êxpf èj$ pbw voit* Bariôlotoed; mai^ éôUg^ïi que Bartôlomeo n'aime pSLÈ les bu*^ fient, bi
Je me le tins pôiit* dit ; j'en arais aëses vuv et je quittai la placé.
En ^éïittaht dahs \à 6allé^ je trouvai le cou* vétt mis^ ^\ je dh à mes botnpagnohs ee qnè je venais de voir et d'ëhténdre» Nous noud niime^ k tàbie, et^ pendant le repas ^ quand nods fûm^ seuls ^ le Suisse nous rapporta si-« lénciebSenJent^ èii termes que j'abrège^ l'faListoire de telui qui nous donnait une Ai fâcheuse hd^pifâiité.
« Son tral nôtn est ZampiéH , il eiât Càla^ brois. Loi*s de llnvasiôn dé Naples pat* les Français y eh 1798, il commandait depuis pinsifeurs années une horde nombreuse dé bri<gahd^ qui infe^ient le royaume. Ses rapines.
a 32 PliSTUM.
ses cruautés 9 son. audace, l'avaient rendu formidable^ et sa femme, plus féroce que lui , n^était pas moins redoutée. On en faisait d'é« tranges xécits ; on assurait qu'elle excitait au carnage; on prétendait que plus. d'une fois elle avait répandu de sa main le sang des victimes. La. tête de Zampieri était mise à prix; mais ses talens .militaires (et. il en a beaucoup) avaient déjoué toutes les entreprises dirigées contre lui. Sur ces entrefaites, l'armée napolitaine, repoussée de Rome, où élte^avait fait
une. vaine entrée triomphante ^ fu^^^'^^^ÎQ^^ de se replier devant le .général Ch^nipionnet ;
le gouvernement indécis ne savait plus .comment tenir contre les Français, et l'occupation du pap par une armée étrangère. entravait Zsimpierilui-npéme, en lui rendant le métier nul. Alors il manda aux autorités qu'il était prêt à diriger ses forces contre l'ennemi ^ sans autre condition que d'avoir la. vie sauve, lui et les siens. Aucun secours n'était, dédaigné^ puisque dans ce même temps trente-cinq mille lazzaroni s'armaient pour la défense dé la capitale , aux cris de vwe saint Janvier! viue
PESTUM. a 33
JésuS'Christl vii^e le roi Ferdinand! on fit dire à Zampieri ^iie son offre était acceptée , et que, s'il servait bien la cause, non seulement il aurait sa grâce , mais qu'on lui donnerait une récompense, sous la condition essentielle que, la guerre finie, il licencierait sa bande, et rentrerait dans Tordre commun (i).
« Dès-lors, de chef de brigands Zampierî devint capitaine de partisans. Comme tel il a fait un mal inoui aux Français, et a rendu d*importans services à l'état. Doué par la nature d'une grande habileté, connaissant à fond les défilés des montagnes, possédant au plus haiit degré la tactique d'une guerre de partisans , on ne saurait dire à quel point cet homme a été fatal à vos compatriotes, et à combien d'entre eux il a ôlé la vie.
« Quand le roi Ferdinand, quis*était retiré en Sicile, fut rentré daiis sa capitale , Zampieri
tiiit sa parole, et le gouvernement qui avait
(i) Ces sortes de transactions avec les brigands, fioùt«$ scandaleuses qu*elles sont, n'ontété que trop fréquentes CQ Italie, surtout dans les états du Sdint^-père ; elles ca« ractérisent la faiblesse du gouvernement.
s34 PXSTDHt
trabsigé oVeo lai tint la dentie. AiAsi cehli qui fi'emblait prédestftié k la poteDce rentra dans lli société qu'il atatt si long-teAi'ps effrayée f îl eut une pension de Irente-^^ix ducats, et il établit cette auberge où il se tient tranquille , du moins en apparence.
— ce En apparence! dit le Russe; sa tranquillité n'est donc qu'apparente ?
— ' a J'ai des motifs pour croire, répondit lllelvétien , qu'il a enoore quelques peccadilles de plus sur la conscience ; ce n'est pas d'am jourd'hui que Péters le connaît. Voici la troi« sième fois que je conduis des étrangers à Pes» tum, et c'est la première que je les ramène sans accident. Dans les deux affaires sanglantes dont je fus témoin, dans la seconde notamment , j'ai toujours pensé que l'honnête Zam« pieri avait eu une secrète participation. 11 y a maintenant trois ans qu'un jeune Anglais , M. Hunt , fut assassiné avec sa femme : vous avez peut-être entendu parler de cet événe*
m€ilt(^)?
(i) Il eut lieueft 18^1 ^ atet les ctrodntlaAces ra|»p6r« tées ici.
ÎQt
PÈSTUM. tiâS
— « Sans doute, il a ïail du bruit dans le temps , et les Feuilles jpubliques èri ont Fait mention.
— « Èh bien \ c'est moi qui servais de Coudùctèur à M. Ôunt. Comme vous il vîiit ic^ô'U" fcber la première liiiit ici : très imprudemment il ouvrit et laissa voir un nécessaire qui contenait de Pargenterié et d'autres riches super, fluités dont on aevrait savoir se passer en Voyage. Sa fémmè avait une toîléhe de vîUe fort inusitée eh ces lieux ; elle portait dès bà* gués et un collier. Le peuple italien Voit àiitaht âe (Gtésus dans tous les Anglais; il est vràï qu'ils aiment généralement l'ôstentâtioù, et le ïxixû c^iills apportent dans leur manière dé voyager est cjuèlquefois bien inconsidéré. Tôîit cet attirail èîxcita là Icùpidité de quatre gârtiettie'ns , qui par malhëUr se trouvaient ici ce soîr-la : riOùfe partîméâ pour Péàtum à là pointé dû jour, et ikhè detlii-lieiië âVant lés ruinés libus fôtaés inopinément attaqués par ées bandits. Vxm d'eux se jëtâ à là tête dé mes éheVàui; un béciôttd, lîi'appuyaiîit son Tusil sur la poitririo, rii'ôb tout rrioyen dagir,
ft 36 P£STUM.
et les deux autres adressèrent leur incivile requête à M. Hunt. Ce brave et malheureux Anglais , pour réponse , leur tira deux coups de pistolet; un seul des brigands fut blessé. Furieux alors, ils firent une décharge générale sur la voiture. M. Hunt fut tué, et S4 femme blessée à mort. En un tour de main la voiture fut dévalisée, et ces misérables s'eu* fuirent en toute hâte dans les montagnes.
« Je repris bien tristement, comn^e vous pouvez l'imaginer, la route d'Ebolî , remportant un cadavre ensanglanté et une femme san3. connaissance et mourante. La. pauvre créature expira le lendemain dans cette même auberge , où, deux jours auparavant , on avait comploté la ruine de son mari. Ainsi moururent ces deux jeunes époux, qui, dit-on, s'adoraient, et qui, mariés depuis peu de mois , étaient venus faire en Italie un voyage d'agrément; leur curiosité leur coûta la vie.
(c M* Hunt appartenait à une famille très distinguée en Angleterre. L'ambassadeur anglais à Naples demanda justice avec tant d'énergie que l'on mit une activité peu ordinaire
PESTTJM. a 37
dans la poursuite des assassins. Ils furent pris et exécutés. On sut que la veille de leur attentat ils avaient eu une longue conférence nocturne avec Taubergiste d'Eboli ; mais cela ne fut pas juridiquement prouvé, etZampiéri continue de vivre ici plus heureux qu'un honnête homme. »
Les récits du bon Suisse n'étaient pas rassurans; mais il ajouta que l'exécution des meurtriers de M. Hunt avait intimidé apparemment leurs acolytes , car depuis ce temps on n'aVait pas ouï parler d'aventure tragique sur le chemin de Pestum. Quoi qu'il en soit, retirés dans nos chambres qui , séparées les unes des autres, dotmaient comme des cellules sur un corridor de couvent , nous tînmes conseil à huis-clos chez l'un de nous : le grand principe mis en avant que la précaution est la mère de la sûreté^ les grands pistolets furent chargés; et, comme il n'y en avait que deux, on remit au sort le soin de déterminer qui les aurait. Le Russe en eut un, et moi l'autre que je plaçai tout armé sous mon chevet, après avoir barricadé de chaises ma porte et ma fe-
238 BÇSXUIL
nêtre. Notre çpnuPSt^U m fui pas t wufclé ; paui^ moi , ja dprmift copime ^^ loir jusqu'aa nao-i méat où cotre, yoimrîer p^pqiitaia yipt nou^ éraller pour le départ. Le. noioindrç inconj^é-i nieqt auque;! nous pussions raisonnabjeaveat nous attendre était d'être rançonnéa, et do payer huit ou dix fois la valeur de notre dé-i pense. A notre grand étonnement, on ne nous fit pas payer plus cher qiie partout aiU leuro , et nous partîmes munis de proyisiona de bouche, pour déjeuner à Pestum, où la Yue seule trouva à se rassasier.
Après avoii? parcouru un déserl de cinq lieues, nous nou§ trQuyârqea au pûliçq^e^ ruines de Pestum, et à leur aspect nous fûmes amplement dédommagé* de nospçtitçs Xrïkw lations. U survit de cetle ville antique tine bonne partie des murs de circonvallation , une porte (celle du nqrd) , les débris presque effacés d'un amphithéâtre , et trois temples qui me rappelèrent de suite ce beau vers de DeliHe :
j^eur masse indeslructible a ktigvé Iq tfiaps.
Ces monumens sont admirables ; ib révèlent
à l'arpç des sensations, extraorçlin^ires, aban? çlonnés comnoç ils sont dans une solitude inculte et sauvage, Le plus remarquable et Iç mieux çonseryé est celui que Ton s'accorde a nommer le temple de Neptune : il est presquf; entier; les colonnes sont d'ordre dorique, cannelées sans base. Cet édifice ^ aii^i que les fleux autrep^ dont l'un (ut, dit^on, çqnsacr^ à^ Cérès , quoique de style grec , spnt d'une architecture un peu lourde et n^a^slve ; mai^ Vensemb)e est ei^trêipenient imposant. Je ne pouvais mç lasse^ de contempler ces P^jes"»
tueuse pplpnnades , revêtues de ççtte bell?
CQU.leur pipqunaentaleA de ce ton ç\\mà in\y iqitable que le temps in^prime à h ptc^rç. ^QW^ le ciel du midi. L'une des colonnes s^ été fr^p^ pée de la foudre, qui l'a fendue de haut en bas sans la détruire ^ et le long sillon noirâtre qu'^a laissé ce coup de tonnerre est d'un effet, si je Tose dire, théâtral. Errant sous ces portiques silencieux, j'étais comme effrayé de leur antiquité que des imaginations exaltées ont fait remonter par-delà trois mille ans, mais qui, avec plus de probabilité, e&l cont6^]po-
a/jO PRSTUM.
raine de la fondation de Rome, e^ conséquemment compte vingt-cinq siècles d'existence. I^ douceur du climat a protégé ces vénérables restes d'une époque si reculée , qui ont assisté à tant de vicissitudes.
Pestum ou Paestum (n«7f«ç), nommée ensuite Posidonia , puis par les Romains Neptu^ nia, et maintenant P^jfo par les Italiens, fut fondée par les Sybarites , selon l'opinion de quelques antiquaires, et suivant d'autres par une colonie de Doriens. On a peine à se plier à l'idée que des Sybarites auraient construit ces monumens indélébiles. Quoi qu'il en soit, dans l'ancienne capitale de la Lucanie , empire de Flore, où les rosiers fleurissaient deux fois dans l'année ,
Biferique rosaria Paesti (i),
on ne voit plus qu'une solitude marécageuse, où règne la fièvre , non moins dangereuse que les brigands. Nous ne trouvâmes au temple de Neptune qu'un pâtre, dont les traits hâves étaient minés par la souffrance et la misère :
(i) VuoiL. Géorgie, lib. IV.
PESTUM. 24l
il était vêtu de peaux de . mouton grossièrement assemblées ; n on chalaro Aient appuyé sur le fût d'une colonne , il surveillait un troupeau étique , errant çà et là parmi les décombres. €e demi-sauvage paraissait plongé dans une apathique rêverie; il eût sans doute été bien embarrassé d'expliquer à quoi il songeait.
Les voyageurs partisans da merveilleux se plaisent à répéter que depuis la destruction de Pestum, en 1080, jusqu'au dix-huitième siècle , l'existence de cette ville antique resta absolument ignorée et comme perdue dans la mémoire des hommes; qu'un jeune peintre napolitain, qui s'était égaré dans les montagnes , fut conduit par hasard vers ces ruines, et en fit ainsi la découverte en 1755; mais le simple examen des localités infirme ce récit romanesque. En effet, Pestum n'est séparé du rivage de la mer que par une plaine d^me demi-lieue , et il n'est pas vraisemblable que les navigateurs n'auraient jamais observé ces temples élevés , qui d'ailleurs se voient de Sa-
ierne à l'aide de la lunette.
a4a PESTVN.
Nous passâmes plusieurs heures dans ces lieux si tristes et si beau^, oubliant le présent pour vivre avec le passé; mais ttoua tie voulions pas revoir notre bote d'£boK , et il fallait gagner Salerne avant k nuit. Nous, fîmes donc nos adieux aux poétiques ruines de Pestum , non sans noUs retourner souvent , tant que nous pûmes apercevoir les colonnades aériennes.
Entre Eboli e| Salerne nous rencontrâmes une calèche remplie d'Allemands. lis nous arrêtèrent pour nous accabler de questions sur les périls de la route que nous avions parcourue* Leur effroi nous parut d'autant plus bizarre, que leur voiture était remplie de fusils^d'épées, d^ munitions de toute espèce , et Cet attirail guerrier contrastait comique* ment avec leurs physionomies effaroucbéeSb
En nous éveillant le lendemain matin , nous ne fûmes pas peu surpris de trouver les rues de Salerne couvertes de neigé qui était tombée pendant la nuit. Oa^était , il est vrai, au mois de janvier ; mai$ un tel acciden t est rare dans le midi de Tltalie, e| on Ty régarde
PBSTiiMT. a43
comme une calamité. Cette neige disparut aux premiers . rayons du soleil. A Pompei nous fîmes halte , pour examiner cette ville merveilleuse^ à demi dégagée de son tombeau de cendres. Ici Tétonnement croît à çhaqqe pas. On marche dans les rues et dans les carrefours pavés de lave qui garde encore la trace des roues des chars; on entre dans les maisons ornées de peintures à fresque singulièrement conservées , dans les boutiques, où sont à leur place les ustensiles servant au négoce; on voit les fontaines publiques, les bains, les théâtres, les temples; l'imagination reste confondue. Une heure de promenade dans Pompei en apprend plus sur l'antiquité que la vue des collections de fragmens décorées du nom de musées. A l'aspect de ces lieux, antiques sans être vieillis, on a peine à concevoir que dix-sept siècles et demi se soient écoulés depuis la révolution qu'ils ont éprouvée. Au regard charmé se dévoilent les coutumes privées des anciens; on croit devenir le contemporain des Salluste, des
Cicéron , de tant de morts immortels. L'illu-
a 4 4 PESTUM.
sion intéressante de ce rêve est ifnalheureusemeut de courte durée; elle vous attend à l'entrée de Pompeï , et vous délaisse à la sortie.
En rentrant à Naples , et nous retrouvant dans la bruyante rue de Tolède , sur ces quais inondés de lazzaroni , enchantés de notre voyage, nous en remémorions toutes «les circonstances j et nous nous accordions à répéter Tadage italien , Un paese di dei\ abitato da diavoli.
UBTTRB A MADAME ***.
« . Aoititf, Juin t%ù%.
À Tivoli, Catulle» Horace y MoDtaieDt leur lath mélodieux :
* lospiréiB du cécube ou du falôme vieux • Leurs vers, modulés avec grâce,
> Célébraient Pamitié , les belles et les dieux.
ilêgie inédite.
Dans le temps que mon premier voyage d'Italie n'était encore qu'un projet, vous souvient-il, madame, comme mon imagination allait au-devant des plaisirs qui m'étaient offerts en perspective? les lieux célèbres que j'allais parcourir étaient le continuel sujet de nos entretiens. Vous pourriez encore vous rappeler - que je ne vous parlais guère de Rome, sans y joindre les. noms de Frascati,
a46 nvou.
d'Albano, de Tivoli. Tivoli surtout avait pour moi un attrait particulier ; car Tivoli se présente à la pensée avec le double intérêt d'une contrée que la nature s'est pTu à çmbellir , et qui semble devoir refléter encore la gloire da beau *siècle d'Auguste. Je répétais avec Bentin , l'ami et l'émule de Parny :
Avec quel doux saisissement.
Ton UvrA en maîn , voloptaeux Horace , Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant Que ta muse a décrits ep (fes vers pleins de grâce ,. De ton ^oût délicat éternel monuraest !
J'irai dans les champs de Sabine, Sou3 Tabr^ frab de ees^longs peupliers Qui couvrent ciaeor la raine Detes modestest baii^s-, de tes humbles celliers ^
J*irai chercher d*un œil avide De leurs débris sacrés un reste enseveli,
^t dans ce désert embelli far r Anio grondant dans sa chute rapide r l^esiûrerJa foiisaière Humide Des cascades de Tivoli.
Maintanaut j'^î vu » j'ai lèvu^ j'atme Fras* cati, rancieona Tuisculum tipi'faabit^ Cieéron ; j'ai plus à^um foî$ parcouru avec délices les bois inspii*ateur$ qui ombragent les lacs d'Âlbano et de Nemî ; mais Tivoli reste ma vil" leggiatura de prédilection. Le valloii de Tibur
Tivou. a47
fut la demeura ^ Mécène , d'Horace ^ de Catulle^ de Properoe, de poètes qui parient aà cœur} Virgile sans doute y composa des vers; plus tard TAirioste y trouva une douce reti^ite: que faut-il de plus pour jusdfièr ma préfé* renée ?
Lorsque , il y a deux ans , j'adressais à Tivoli dés adieux que je croyais iéternels, qui m'eût dit <qùe je reverrais si tèt ees lieux re« grettés! te destin m'y a ramené; je me suis retrofkvé avec surprise , erratit sur les bords de l'Attib. Autrefois j'y vins pensif^ et pensif j'y suis revequ; car mon cœur il'a point changé : il n'est pas obstiné dans sa mélancolie; il lie fuit pas volontairement là douiDe diverùon d'une gaîté passagère ; mais la rêverie semble être pour lui un état plus naturel ; il trouve avec l'ami Montaigne que la jnélancéliè M friande.
Je veuiEy madame^ essayer de vous décrire dans cette lettre une de mes courses à TivolL Une telle promenade faite avec vous, avec l'amie la plus vraie , dont l'esprit éclairé , dont Texcellent cœur, ont souvent calmé ce que
a48 TivoLr-
Hies idées avaient d'amer; une tefle pro^ m.eiiade eût été \xn bonheur dans ma vie; je fai pensé avec regret. Que ne puis-je, an moins,, vou^' rendre intéressant le récit de mon excursiôi^ solitaire !
La distance de Rome à Tivoli est de six lieues. La route traverse cette fameuse câm* pagne' romaine que M. de Châtèaubriaiul a décrite admirablement, dans une Lettre adres* sée, en 18049 à son ami M. de Fôntanes.
J^ose à peine ajouter quelques traits* à cette descriptjoti que je vous engage à relire* ^ Vue dans le lointain , la campagne romaine, agro Romano , semble être unie, à causé de son étendue ; mais elle n'a que Tapparence d'une plaine : c'est un composé de monticules qui rappell^it l'idée d'une mer houleuse. Cette terre célèbre atteste à la fois l'action de l'eàu.et du feu; car si, d'une part, il est vraisemblable qu'il y eut jadis là un. golfe, il est certain, de l'autre, que des volcans y ont exercé leurs rs^ vages; mais les époques de cette double révolution, dont on reconnaît les tracés,' sont absolument perdues dans la mémoire des
TivoLt. a49
hori)me5. On ne voit guère sur le sol romain que des pâturages ; fort peu de champs ensemenées; cependant ce sol, formé de pouzzolane et d'autres matières «volcaniques, est susceptible d'une bonne culture, dans beaucoup dé ses parties : on sait qu^il était jadis très fécond. Que si l'on recherche la cause de cet abandon , force est de l'attribuer à Fi* uertie étrange d'un gouvernement accoutumé à compter sur des appuis étrangers, et qui n'a jamais été livré à ses propres ressources. Quoi qu'il en soit, c'est un spectacle bien extraordinaire , que celui d'une cité de cent quarante mille habitans, isolée au centre d'uii désert (i). Délaissée, pour ainsi dire, dans la vaste plaine nue qui lui sert de ceinture, Rome apparaît au loin comme la capitale du désert* « Elle s^est séparée des autres cités a de la terre, dit l'auteur de la Lettre à M. de <c Fontanes^ et, comme uiïe reine tombée du (c trône ^ elle a noblement caché ses malheurs « dans la solitude.»
(i) D'après un recensement fait en 1828, la popula lion de Rome était de i42,33o habitaos. - ■
:25o TIVOLI.
Souvent j*ai parcouru plusieurs milles dans cette singulière canopogne, sans rmicontrer un seul homme. Parfois je n>e suis arrêté à observer le passage d'un chariot de fouirages, lentement traîné par quatre buffles,
avec l'image de là madone en avant de Tatte* lage; ou bien lés pasteurs romains rassemblant leùra troupeaux. Pareib à des Numides, montés sur des coursiers demirsauvages comme eux , et suivis de leurà cbiena redoutables, je les voyais fondre, la pique à la main, sur ies tauf*
reaux dispersés dans les pâturage». Veis soiit lea spectacles qui animent seuls la plaine dd Borne* £Ue est en effet presque. in;habitée daiis une 'étendue consîdémble autour de la viUe« Siçulement, vers la mer, quelques miséirabl^ bourgades presque vide^^ et çàet là des ma^urea flélabrées^ où végètent de pauvres £}mUles consumées pw la fièvre; voilà ce qui représente les viUea antiques du Latiiun. Â d^s di)»tances éloignées de rareis bouquets d'arbres se montrent, tels que des oasis dans le désert. I^e Tibre , dont l'aspect livide cause une secrète inquiétude, et dont le cours si*
Tivou. aSi
ntteux ressemble aux replis d'un iminensé repti}a se glUsant à ti*ivers dés ruioes; les voies antiques, bordées de tombeaux romains^ dont plusieurs servent maintenaiit d'babita« lioB ; rborizon si pittoresquetnent coupé par le^ longues lignes des anciens aqueducs; les formes imposantes des montagnes lointaines; la teinte harmonieuse qu'un ciel suave répand sur les objets; t^nt de souvenirs qne ré* veille cette terre dépouillée; tout cela est rempli de tristesse , et en même temps d'une grandeur silencieuse qtii saisit l'ame , et qu'oQ ne pourrait définir. On éprouve dans cqtte solitude une admiration mélangée d'une sorte fi'e&roi'; on y sent je ne sais quoi qui tient de la fatalité.
Yoil4 f xnadanar et amie, une esquisse ïm^ patfeUe de la fiimeuse campagne romaine; tels sont, à peu pr^, les objets que j'y ai vus, et les sensations que j'ai éprouvées sur la roiite de Rome à Tivoli, Deux ou trois ché^ tives demeures , quelques ruines informes, et le tombeau de la famille PùuUia, interrom-^ pent seuls la nudilé de cette route mélanco<»
lique. Lès Piau tiens, famille consulaire , dés le temps de la république ^ eurent peut-être une maison de plaisance là où se voit leur tombeau , dont l'authenticité résulte d'inscriptions latines lisibles. Cet édifice, remarquable par sa masse , est une grosse tour bâtie de grands quartiers de pierre dite travertin , ou pierre Tiburtine , dont sont constniita la plupart des monumens romains. Non loin du tombeau des Plautiens finit la plaine, que j'ai volontiers laissée derrière moi , pour monter à Tivoli , à travers un bois d'oliviers. •
L'auberge de la 5i^/fe est , depuis un temps immémorial , le rendez-vous des artistes et dés amateurs. Ses annales, déjà anciennes, sont écrites sur ses murs : des caricatures parfois très originales, des inscriptions souvent fort bizarres , décèlent le goût ou la disposition d'esprit de chaque voyageur, et aniusent lé dernier venu. Dans la cour même de l'auberge , et comme suspendu au-dessus de l'abîme où tombent les cataractes de l'Anio , se trouve le charmant temple consacré jadis, soit à Yesta , soit à la sibylle Tiburtine (caries an*
TIVOLI. a 53
tiquaii'es ne sont pas plus d'accord sur ce point que sur une infinité d'autres). Je vous évite, madame, l'examen de leurs opinions savantes et diffuses ; je, vous sauve aussi la douteuse histoire de Tivoli , me bornant à vous dire que certains auteurs font remonter l'origine de cette ville à quatre siècles et demi avant la fondation de Rome. Une lettre ne doit pas être une dissertation , et nous ne visitons le vallan de Tivoli que pour y chercher ce qu'il a de pittoresque et de poétique.
Le lendemain de mon arrivée , j'ai eu le plaisir de commencer une très belle, journée par un modeste déjeuné sur la terrasse du temple que j'appellerai de Vesta , pour, me conformer à l'opinion la plus probable. Ce monument , de forme circulaire , est décoré à son pourtour extérieur de colonnes corin-^ thienues de la proportion là plus élégante. Sa structure , la belle couleur dorée de sa colonnade, sa frise d'un dessin exquis, sa position surtoiit , saisissent et captivent l'attention. De toutes lés parties de là vallée qu'il domine^ on aime à retrouver ses colonnes se dessinant sur
l'azur du ciel. Son aspect n'a rien de l'austé-» rite des autres ruines romaines : sans imposer à Fimagination y cet édifice, pour ainsi dire
aérien ^ flatte la vue ; et, de quelque c6fé qu'il se présente , il ajoute singulièrement au pitto« resque du paysage.
Du temple de Vesta un entier adroitement pratiqué dans les rochers m'a conduit en pré* senoe d'un tableau que les paysagistes et les poètes ne reproduiront jamais dignement.
Au fond d'une gorgje tapissée de fraîche verdure , de mousse , de lianes qui pendent en festons^ l'Ank), aujourd'hui nommé Iq Teverone, forme une double cataracte : Punei tombe verticalement d'une grande (lautenr, avec un fracas roajestueun: ; l'autre s'élance à travers une immense caverne appelée la gfùiie de Neptune^ nom qui lui fut donné par notre fameux peintre de marines , Jose]:^ Yernet Cette dernière surtout est d'un effet magnifi-' que. Les sourds mugissemens de l'onde ; scm écume si éclatante sur les rochers noirâtres ; les accidens variés de lumière que le soleil forme dans des tourbillons de poussière li-
TITOLI. î^55
quide; la beftaté du site, et les souvenirs qui s'y rattachent; tout cela émeut, enchante.
Vous aurez pu remarquer, madame, qu'il y a , dans le tumulte de l'eau qui tombe avec impétuosité, une sorte d'harmonie singulière où l'on croit distinguer des voîil humaines^ Gela £ait comprendre comment les anciens, qui divinisaient toute la nature , avaient con« sacré les fontaines aux nymphes dont ils devinaient la voix dans le bruit que produit l'onde, lorsqu'elle est fortement émue. L'ima* gination se laisse aller volontiers à œtle fiotion mythologique , soit au bord de la mer, soit au pied des cascades grondantes, aoitan milieu des émotions d'une tempête , quand le vent , la pluie et la feudre semblent conjurés €CHitk*e la terre.
Dans le bruit prolongé des rapides torrens , Dans la voix, des échos sans oesse murmorans , Dans le vent qui gémit som Itt roches antiques , Parfois on croit ouîr des accens prophétiques....
Les eaux de la double cascade de Tivoli , après s'élre réunies dans le bas^n que la na* ture leur a préparé, vont s'engloutir dans un
a j6 TIVOLI,
gouffre de l'aspect le plus lugtibre, et crun accès très dangereux: des cavités de cet abimç, que les Tivoliens appellent la grotte des Sjrrènes (quoiqu'il n'ait rien d'engageant), elles descendent au fond de la vallée, et dé^ sormais paisibles, s'écoulent vers le Tibre où se perd l'Ànio, cet Anio célèbre que je ne puis me résoudre à nommer le Teverone.
Je vous laisse à juger, madame, si, seul dans la grotte de Neptune, j'étais à même d'exercer mon humeur rêveuse. J'y suis resté long-temps absorbé dans de tristes pensées sur la fragilité de la vie , dont ces liçux offrent une sensible image; j'y ai même, je l'a*voue , écrit quelques vers qui ont au moins le mérite de la soudaineté ; je ne me permets de vous les envoyer, que parce qu'ils ont été tracés au pied des cascades de Tivoli.
▲u sein d*an effirayant abîme Cette oode avec un bruit sublime Tombe» et disparait à mes yeux: Plus loin je la revois tranquille , Et poursuivant son cours docile Dans le vallon silencieux.
Ainsi nos rapides aùnées
TIVOLI. a*"
Dans le trépas vont s'eDglôutir ; ' HA-il pour nous un avenir ? , Dieu seul connaît nos destinées .
Le désir de voir l'antique possession d'Horace a eu seul le pouvoir de m'arracher de ce lieu , où j'oubliais facilement les heures. En suivant un jcii. chemin qui. longe le contour de la. vallée, à travers des chênes ve;rts, des oliviers et des vign«s , je suis parvenu à un peti(. couvent que l'on croit bâti sur l'emplacement de la maison du poète philosophe. Cette opinion a été vivement combattue par quelques i érudits. L'archéologue Capmartin dp Cliaupy^danssop ouvrage intitulé Découi^erte de la maison de campagne d* Horace^ s'était 4éjà efforcé de démontrer que l'on doit chercher le site de cette raa^ou. auprès de Yico- YarOyà huit milles plus loin dans les moptagnes de la Sabine; plus récemment, le savant Nib^by a discuté de nouveau, en l'adoptant, cette supposition, dans son Viaggio antiqua^ rio vie' coniorni di Roma, Nul doute que ces . commentateurs n'aient établi leurs raisonne* mens, d'une £açon très ingénieuse , sur des
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textes da poète; mais d*antres textes , non moins spécieux, viennent ans^si k l'appui de Topininon contraire. Cette dîvérgence met dans un grand embarras quiconque aime à se rëndreiin conntpté exact des, cl^ioses. Je ne veux p^oint*, madame^ pénétrer dans iine discussion qui serait fasfidieuse pour voua, dont- je ne pourrais Sortir sans vous -citer du latitv, et où j'encourrais par conséquent le reproche mé*rite de pédantisme. 7e ne prétends point non plus trancher la difficulté. Séulemetit, hon d'état de trouver la vérité) au milieu d'un éonfiit d'avis différejis, je m'attadbe volontiers à ce qui lae paraît vraisemblable..Hopace»n'était pas riche ; il à pris soin lui-même de iioo^ l'apprendre ;' mais il n'était point pauvre noA plus. II jouissait de ce qu'il nomme la mêdio*crité (hrée , de cette aisance heureuse qui n'excite point l'envie, et qui convient au vrai sage. Rien n'empêche de supposer quTïoracé, niaitre d'un petit domaine dans Je vallon de Tibur^ possédait une autre métairie datis la même contrée. Pour moi, je sais mauvais gré à ceux dont les froides dissertations me désen-
chantent d\in aimable rêve poétique : en dé-^ pit d'eux mon imagination s'obstine à voir lé casin d'Horace^ placé non loin de la detneuré retentissante^ de la sibjUè .A Ibunée. Il nous dit qu'il préférait Tibur à tout autre séjour; ce que je vois datis ce vallon enchanteut* , je le retrouve peint d'après nature dans ses vers immortels; et, au défaut d'une certitude, je me laisse aller à un prestige qui me sourit.
Des ruines antiques servent de fondations au petit couvent dont j'ai parlé. J'ai pénétré dans trois salles, souterraines , ou je me suis figuré le cellier du poète , ce cellier autrefois garni d'amphores pleines de ce vin léger qu'il recueillait sur les coteaux de Sabine , qui, sui* vant lui^ avait le parfum d'un vin grec, et animait sa verve tout aussi bien qu'un excellent
cécube, ou qu'un falerne de plusieurs consulats. $j, comme j'aime à le supposer, le casin d'Horaqe était là , «a position était ravissante. Assis sur sa terrasse, respirant l'air frais du soir, méditant une ode nouvelle , ou conversant avec des amis dignes de l'entendre, Horace était placé entre -la maison de Catulle^
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dont on distingue encore les traces sur un coteau voisin, et celle de Quintilius, située non loin de la sienne ; il avait devant lui la ville de Tibur, le charmant tenaple de Vesta^ et les câiscades de TAnio, dont il n'était séparé que par le Vallon; il entendait l'harmonieux murmure des casdtitelles ; k la droite de Tibur il voyait le palais de son protecteur Mécène; puis, son œil s'abaissant dans la plaine de Rome pouvait apercevoir les édifices élevés delà ville aux sept collines. Certes , une telle retraite était faite pour lui, elle dut charmer son existence toute philosophique, et réaliser les souhaits qu'il avait formés. « Voilà ce que je desirais : un « domaine d'une médiocre étendue , un jardin , (c auprès de la maison une source d'ëau vive « et un petit bois. Les dieux m'ont accordé « plus encore; je suis satisfait ; je ne vous de- « mande plus,* ô fils de Maîa, que de m'assu- « rer la durée de ces biens (i). » Ainsi s'exprimait l'ami de Mécène , et Ton peut croire qu'il avait rencontré à Tibur le facile Bonheur qu*il ambitionnait. Eiî effet, un domaine agréable (i).to. 6,lib. II.
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qui suffit aux besoins de la vie, et donne un peu de ce superflu , chose si nécessaire ; quelques amis éclairés et fidèles; des désirs modérés, et le goût de l'indépendance; les dons de l'esprit, unis à l'amour de la vérité ; si le bonheurto'est pas là , il faut renoncer à le trouver sur la terre.
Un bien modique, qnecKniei Plusieurs bons et vrais amis , Quelques livres favoris , Quoi de plus pour cette, vie ?
Je me suis reposé sur une pelouse ombragée , auprès de la.maison du chantre 9e Tibur : là j'ai relu plusieurs de ses odes. Comme cç poète est philosophe! comme ce philosophe est poète I II a tour-à-tour l'élévation de Pindare et la grâce d'Anacréon. Véritable épicurien , il enseigne là sagesse en souriant; il apprend à jouir de la vie, sans crainte de la mort,, à mpttre . d'accord la raison etja volupté.
En le lisant avec lui je crois vivre :
A TivoU je m'empresse a le suivre :
La liberté , Tenjoûment , la raison , Dans sa retraite accourent sur ses traces;
a6îi Tivou.
L-amour y vient sans bandeau ni poiioD^ ' ■ . Et la vieillesse y joue aveclei grâces (i).
On ne traduit pas plu5 Horace , qu'on nç peut traduire Dotre La Fontaine. ïiCS beautés de quelques auteurs privilégiés résident dans la justesse et la propriété de certains mots qui n'ont pas d'équi vakns précis , tt qu'on ne saurait déplacer sans nuire au charme de la pen-» sée, sans dénaturer le sentiment qu'ils expri* ment. Us ont une allure indépendante^ sur laquelle on ne peut se modeler, une émotion de style qui ne se remplace point; leur langage enfin est celui du génie, et le génie est intraduisible. Il y a particulièrement, dan»
certaines odes d'Horace, des vers qui parlent à l'ame^ et dont le coloris est inimitable. Reproduits dans une froide version , ils vous toucheraient faiblenaent; mais, lus à Tivoli, ils causent un mélancolique retour sur soi-même^ et plongent le cœur dans l'attendrissement.
Le nom de Mécène est devenu inséparable de celui d'Horace. Tout puissant autrefois à la cour d'Auguste , Mécène protégeait, hono-
(i) Marmontel, É pitre aux Poètes.
rait Virgile, Horace, Properce ^ et d'dutres poètes de son temps : les noms de ces hommes à jamais fameux honorent , protègent maintenant celui de Mécène, et lui font part de leur immortalité.
En quittant la maison d'Horace , j'ai voulu voir la demeure de Mécène. Une portion du palais est encore debout, et sa vaste ruine est d'un effet imposant. Les cascatelles l'avoisinent : leurs belles ondes , qui s'écoulent en nappes argentées sur les flancs de la colline , se marient avec grâce à la fraîche verdure dont elle est tapissée. Vues de loin, l'habitation de Mécène et les cascatelles se servent réciproquement d'ornement, et composent ensemble un paysage où le genre sévi^re et le genre gracieux son t admirablement confondus. Auguste affectionnait la retraite de TlVoli : a Quand ce prince, dit Suétone, voulait tra- « vailler librement sans être interrompu, il Se a retirait dans une campagne voisine, chez «/quelqu'un de ses affranchis : s'il tombait
a malade , il se faisait. porter chez Mécène
tf II aimait beaucoup la retraite de Tivoli.»
3i64 TIVOW,
« J'ai parcouru ce qui reste du palais cf im •> grand de la terre : une dérivation de l'Anio s'écoule à travers -ces débris dhine grandeur }>assée , et va se perdre dans la vallée. Je murmurais ces vers de notre vieux Malherbe ; \
Tois-tu, passant, couler cette onde.
Et s'éeouler incontinent?
Ainsi^fuit la gloire dn monde.
Et rien que Dieu n'est permanent.
Non loin de là est la villa d'Esté, dont la froide magnificence ne m'eût rien dit , si je ne me fusse souvenu que l'Àrioste y composa une grande partie de son Orlandofurioso.
Dçs émotions de plus d'un genre m'attendaient dans mon pèlerinage de Tivoli : à la villa Adriana^ où je vous invite à me suivre, j'en ai trouvé d'imprévues : votre cœur ^ madame, les concevra; notre amitié se partagera ce qu'elles ont de doux et de pénible.
L'empereur Adrien avait voyagé en Grèce et en ËgyptQ. Il avait du goût, et surtout beaucoup d'or et d'esclaves. Il voulut que sa villa Tiburtine lui représentât les prii^cipaux monumens qu'il avait admirés pendant le
Tivoti. à65
covhrs de ses voyages. Dans un parc de deux lieues environ de circuit il bâtit un palais somptueux, des théâtre^, des naumachies, des cirques , des thermes , des nymphées , une bibliothèque superbe; il imita divers temples de»rEgypte, le portique d'Athènes » le Lycée, r Académie, le Prytanéer^n trouvait dans ses immenses jardins une imitation de la vallée de Tempe, on y voyait même les enfers et les champs-élysées. Tous les édifices étaient décorés des marbres les plus rares, des stucs les plus pi:écieux, et des chefs-d'œuvre de la sculpture. En sa qualité d'homme, Adrien doit être jugé sévèrement; la postérité lui demande compté de ses cruautés , dû meurtre de l'architecte ApoUodore qu'il rendit victime d'une jalousie indigne d'un empereiy , et le nom d'Antinous est une tache pour* le sien. Mais comme prince, Adrien a droit à des éloges, car il eut des idées saines et grandes, un esprit étendu et pénétrant. Il prétendait embrasser toutes :les branches des connaissances humaines; les arts lui étaient aussi familiers que les sciences; il fut hii-raême l'architecte des
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nombreux moniKneng qu'il avait rassemblés dans sa vilfa, la plu» magnifique peut-être
que l'on ait jamais vi&, et qui offrait cbxnm» un abrégé du itionde. De tout cela que restet-il ? des décocn|)res que le teûips dévore, que les" ronces enveloppOQt , et qui servit derètraite aux reptiles; que reste-^t-il? un désert, mais un désert qui donne plus d'un enseignement à la philosophie.
J'ai exploré pendant plusieurs heures icette solitude, pendant plusieurs heures j'â erré, médité parmi' ces ruines, dans Un silence qui n'a été- interrompu que* par .le son trh&teet monotone de la cornemuse d'un "weux pâtre.
Je parcourais une galepie souterraine qui porte les empreintes de la destruction. Sur des stucs, enebre adhérens aux mur^ moisis, des mots tracés frappent ma vue; je m'arrête pour les lire : au milieu d'une foule de noms inconnus je distingue ceux d'artistes nos compatriotes. Le temps respecte encore ces noms; dont plusieurs sont là depuis un deml-siècIé et plus; il n'a pas respecté de ràéme ceux qui les tracèrent.
Une idée soudaine' vint me «aisir et me troubler. le pensai que je pouvais trouver le nom ^e'«ion père ; je 'ine mis à le CTercher avec une ardeur mélangée d'inquiéf ude : je souhaitais vivement de le rencontret, et en même temps j'en avais une sorte de peur. Durant cette perquisition j'étais agité d'uta ti-emblement involoQlBire : vous comprendrez cela. Une fois je crus discerner ce nom révéré dans des caractères presqu illisibles. Hélaa! si c'était lui , le temps Ta cruellement effacé.
Mais , madame , comment vous dépeindre U sensation que j'éprouvai, lorsque, à un détour de la galerie, je vis, distinctement écrit au crayon rouge , le nom de notre vénérable ami ^*!... Je crus lire son épitaphe tracée d'avance par lui-même, Homme excellent et
modeste, que nous avions surnommé le La Fontaine de la peinture, j'ai perdu en vous un ami tel qu'on n'en trouve plus dans la vie. Quel cœur dévoué! Quelle bonhomie touchante, digne de temps meilleurs que les nôtres! hélas! et quelles infortunes imméritées ! Il a vécu ignoré, comme la fleur qui se
cache SOUS l'herbe. Le juste a passé sur là terre , et on ne l'a pas eonnu. Nous du moins j^t nous seuls, nous avons apprécié, admiré cette belle amè qui fenfermait un trésor <le vertus.
Non /boonobbe il mondo , meatre Febbe; Conobbirio , cb*à pianger qui rimasi ( z).
' En voyant éparses sur ma table les feuilles que je viens d'écrire , je suis un peu confus de leur nombre. Ce n'est pas une lettre que je vous envoie, c'est un volume. Au milieu de tout ce fatras, daignez, madame, voir dominer une pensée, celle d'une amitié confiante dans la vôtre.
Tivoli, ton souvenir me suivra partout : jamais je n'oublierai l'Anio', le temple. de Vesta, la maison d'Horace , la villa Adriana : poétique
vallon , où Catulle célébrait en vers'élégans les
charmes de Lesbie , où l'amoureux Prbperce accourait docile aux lois de Cyntiiie , je ne vous oublierai jamais. Un jour , madame et sincère amie, vous me ferez relire cette longue lettre
, (i) Petba&cai sonetto ccxçr.
TIVOLI. ' aôg
datée de Rome : heureux ou malheureux , on rétrograde toujours volontiers vers le temps qui n'est plus. Le présent est presque insaisissable ; l'avenir n'offre qu'une perspective indécise, et le passé laisse des regrets : des regrets ! il n'y a peut-être que cela de réel dans la vie.