LE POITRINAIRE
troublée, et notre sensibilité tristement émue pat* Tincident que je vais rapporter.
Je reconnus au loin, à notre gauche, la montagne de Radicofani^ que j^avais traversée cinq mois auparavant : c'est une des plus hautes sommités de la chaîne nue et désolée des Apennins. Je la montrais à mes compagnons, quand le Français m'interrompit en soupi* rant:
<c Elle a été bien fatale, cette montagne, dit-il, pour un être qui me fut cher; sa vue renouvelle dans mon ame un chagrin déchirant; son souvenir met un désespoir éternel dans ma famille. »
Et en prononçant ces mots il tourna la tête d'un autre coté.
Etonnés de cette apostrophe qui excitait vivement notre curiosité, nous n'osâmes d'abord la témoigner. Cependant, après une assez longue interruption :
« Ne vous offensez pas, lui difrje, du désir que nous avons de connaître l'événement que cette montagne vous retrace ; notre eu* riosité à cet égard ne saurait être indiscrète ,
£N ITALIE. a83
car elle es;t roue par un sentiment vrai de commisération. II y a d'ailleurs ime sorte de soulagement à faire part aux autres 'des maux qu'on a soufferts.
— « Je vous crois, répondit-il, et je ne fiais point difficulté de vous rapporter cette catastrophe. »
Il fit une pause ^ et entreprit ensuite le récit suivant.
«( Il y a peu d'années que mon frère épousa mademoiselle Amélie d'A. . . Jamais peut-être plus de convenances ne se trouvèrent réunies dans un mariage. Mon frère avait alors vingt-six ans; l'esprit le plus délicat et le plus orné s'alliait en lui au plus noble caractère; joignez à cela un extérieur très distingué , une existence honorable et indépendante. Et ne pensez pas que l'amitié me fasse exagérer les qualités de ce frère bien-aimé: il est vrai que ma tendresse^ pour lui était extrême (comment ne l'aurais-je pas chéri? je ne lui ai pas connu un défaut); mais mon opinion sur son compte était celle de ses nombreux amis , tous d'ac-
l84 LE ^OITRlUriLIllE
cord sur son mérite. En un mot , dans lé monde ) bn nommait mon frère 'Orandisson réalisé. Que diraî<*je d'Amélie? C'est un ange sur la terre. Tout ce qui est beau est dans se^ traits I comme tout ce qui est bon est dans son cGBUr. Amélie avait dix-huit ans quand mon frère Fépousa. Ces jeunes gens , presque élevés ensemble, s*étai^it connus , appréciés dès Tenfance; Tamour avait Ké d'avance leurs âmes pures et honnêtes : en un mot, familles^ fortunes , tout était assorti d*une manière bien rare dans cette union. Aussi fut-elle accueillie dans notre société avec Un applaudissement unanime , et l'on citait au premier rang des heureux mariages l'hymen d'Eugène et d'Amélie.
« Le bonheur iei4>as ! queiie erreur ! mon fi^re et ma belle^sœur pensaient en avoir tous
les élémens; un seul manqua, hélas! et tout fut perdu.
« La santé de mon frère nous avait souvent dûMié des inquiétudes. Sa poitrtiie était faible ; il«|i Mu£&ait au retour périodique des hivers. Son médecin , notre ami commun , m*âvail dît
EW ITALIE. a85
plusieurs foie en confidence qu'il craignâft une lésion au poumon. Eugène fit une chute de chevaU et se brisa un vaisseau; cet accident aggrsava le mal qui fit de rapides progrès. L'alarme se répandit bientôt dans les deui:
£auBÎUes. Amélie fut d'autant plut prompte à s'exa^rer le danger de son époux , que la crainte commune faisait des efforts superflus pour le lui cacher. Je vous laf^^e à penser dans qixA état fut réduite cette itifbi^hinéey déjà mère d'un enfeiit et enceinte du second « {Sur ces eAttefaites , j'étais k Naplès, où j'e)cer(aîs une lââîssioi) de ïiotre gouvernement. Le docteur P. . . m'écrivit : il me mandait la rituation de mon frère, et m'afifionçait qu'il était déterminé à cons^ller trn voyage en Italie. La maladie, iijoutait^l ^ n'hait pas arrivés au pointée un l^el conseil pût être vain où imprudent, ^et ii espérait encore beaucoup de la bénigne influence d'un i^tnat plus dotit.
Je reçm une seconde létlf^e qui m'apprenait que ce voyage était décidé. D'abord mon frère awAt refiisé netlfeme^ t -de partir, voulant mourir, dîsaio-il , daos les bras de sa femme. Ariié-
!SB6 • LE VQWmWAiWL
Ke^ de son côté, voulait bien qu'il partît, mais elle manifestait hautement riiiletïti<m de le suivre. Il y eut des scènes déchirantes. Enfin on leur fit entendre raison à tous deux. On objecta qu'Amélie , enceinte , ne pouvait ni ne devait se mettre en voyage; que ce voyage, d'ailleurs, ne serait pas de longue durée. Hélas! ils ne se trompèrent point, ce voyage dura bien peu.
« J^écrîvis à Eugène que j'irais au devant de lui jusqu'à Rome, et que je le ramènerais à Naples, pour l'installer dans une petite maison que je venais 4^ louer sur la belle plage de Portici, au pied du Vésuve. En même temps je mandai cet arrangement à ma belle-sœur, en ta* chant de la tranquilliser par, tout ce que ma tendresse put me suggérer. Malheureusement, n^es occupations ne me permettaient pas une absence un peu prolongée , sans quoi je serais allé chercher Eugène dès son entrée en Italie. Ce fut , .comme vous allez voir, une grande fatalité.
ic Mon frère partit avec un valet-de*^ chambre qui avait sa confiance sans la mériter. Il
EN ITALIE. a8^
avait refasé rassi&tance de plusieurs de ses amis qui lui offrirent généreusement de l'accompagner. Il vint à petites journées, se reposant à Lyon , à Chainbéry , à Turin, à Gènes» Jusque-là , il supporta assez bien les fatigues d'une aussi longue route; mais de Gènes en Toscane , des symptômes graves se manifestèrent , et le malade arriva à Florence dans un état très inquiétant. Là, pour surcroit d'infortune , son perfide valet l'abandonna ; le
barbare disparut , emportant tout l'argent comptant de son maître. C'eut été le ropindre des xiiaux , sans ce qui va suivre. »
Ici le Français s'arrêta un moment, comme épuisé. Une larme vint sillonner sa joue , et il était aisé de voir que cette larme partait d'un cœur profondément ulcéré. U vit notre attendrissement , et l'expression de son regard nous remercia mieux que ne l'eussent pu faire des paroles. U y a des positions où un coupd'œil est plus éloquent que les discours. Il reprit bientôt son récit.
(c Mon malheureux frère se trouva donc à Florence , seul dans un auberge , sans dômes-
9B8 LE YOtmiTAIME
tique ^ et plus malade que jamais. JLe médecin qui fut appelé lui déclara qa'il était irop af* &i^H pour B'èxposer à de nonvellef^ fatîgaes , et qu'il devait preudrequinM jours derepM; maia Eugène brûlait d'amter ati terme de son vôya^ge, sûr au moins que la mà$n d'un ami lui fem;ierait les yeux. Sourd aux tepré* aentfttions du médecin, il résolut donc de poursuivre sa route. Il avait une lettre de crédit pour un banquier fiorentin ; il prit tbtt lui deux mtBe francs en or , ce qui fut mie seconde imprudence; ceux qui ont l^périence d'un voyage en Italie savent, en eflfet, qu'il ne laut jamais avoir ^vee soi que^ la somme nécessaire pour aller d'une viBe à Vautre, et qu'il fetrt faire moindre que possible ce qu^on appelle la part des bandits.
Comme mon frère se méfiait d*ttn domestique itairen , il crut pouvoir s'en passer, et incapablede supporter Fallure précipitée d'une diatse de poste , il monta - dans un voîturin qui se rendait à Rome par la route de Sienne. Peu detctnps auparavant, il m'avait écrit pour me préciser l'époque de son arrivée à Rome. Dans