AU MONT-CENIS
avaient profité de notre absence pour s'emparer des meilleures chambres. Il n'en restait plus qu'une, à deux lits , qu'on nous avait réservée. Kous y trouvâmes du feu allumé et notre soupe prêt.
Je ne connaissais guère l'acolyte qui m'éligit imposé par le vouloir de madame l'hôtesse ; mais nous avions demeuré à Turin, dans le même hôtel ; nous faisions route ensemble ; ensemble nous venions de voir l'arc triomphal de Su;2e ; il n'en faut pas^ plus , en voyage. , pour former une connaissance passagère : d'ailleurs force était de se soumettre à ce qu'avait statué la padrona, ou d'aller coucher avec les chevaux : une chambre à deux lits vaut mieux qu'un bivouac*
Faisant donc contre fortune bon cœur , et de nécessité vertu , après quelques formules de politesse que des gens bien appris ne manquent guère d'échanger en pareil cas, nous nous mîmes à table. Le soupe (c'est l'usage) ue valait rien. Nous fîmes venir une bouteille du joji vin fumeux d'Asti ; sa chaleur ranima notre conversation languissante , et au d^sr
3t4 vn MfEc
sert, nous devisicm^ déjà eomme d'anciens amis.
Alors nous yo3à nous racontant mutaeile^ ment ce que nous avions vu , ce qui nous était advenu dans notre tournée dltalie. Les Français vont vite en toute besogne: il n'est besoin d^un long temps pour étabKr entre eux la confiance , et cette confiance ne dégénère que trop souvent en indiscrétion, car nous avons,, comme on dit ^ les défauts de nos qualités.
Non content de me rapporter ses propres aventures^ où sa vanité s^rttribuait des rôlesassez brillans y un peu échauffé peut-être par le Bacchus piémontais, M« N... (que je ne désigne ici que par cette initiale, et pour cause) entreprit par malheur le récit d'un fait qui avait eu lieu à Florence , pendant le dernier hiver. Une demoiselle anglaise et un jeune gentleman, qu^il eut la maladresse de nommer (je me garde bien d'imiter son êtourderie)) étaient les acteurs principaux de ce petit drame croustilleux , qui lui avait été Confié sous le sceau du secret y par le héros luinnéme de la scène, et dont néanmoins aucun détail
ne fut ottàs. Ces détdUs, au reste, étaient d'une nature telle, que j'encourrais aussi le reprodie d'indiscrétion I §i je soulevais le voile dont ils doivent rester couverts.
Une légère cloison séparait notre chambre d'une autre, où des voyageurs soupaient, ainsi que tiotts , en attendant l'heure du sotnmeil. La cloison était assez mince, pour qu'on pût, avec un peu d'attention, entendre ce qui se disait; mais, préoccupés de notre propre con*versation ^ sans écouter celle de nos voisins , nous avions seulement reconnu qu'ils étalent deux comme nous , et Anglais.
J'avais remarqué que le silence avait régné chez eux , depuis le récit de l'anecdote de Florence , et je les croyais couchés et endormis. Cependant mon interlocuteur allait son traini, assaisonnant sa narration de plaisanteries as-* aez &des, quand soudain une discussion s'é* tabUt en anglais, sur un toû fort animé, dans la chaiûbre voisine. Je ne saisissais que des accens de colère dont le motif m'était inconnu, lorsque je vois pâlir mon narrateur stupéfait;, la parole expire sur ses lèvres.
3a6 UN DUEL
« Qu'est-ce qui vous prend? Qu'avez-Vous donc, lui dis-je?
— a Juste ciel! répondit-il, qu*ai-je .£ait?
cette voix... Je ne m'abuse point, cette Yoix.e$ft celle même
— « Ehbien?
— «Celle de l'Aniglais dont je vous parlais à l'instant.
— «Se pourrait-il? Diable! Voilà un singulier hasard !
— « C'est lui , je n'en saurais douter. Que fai^e?
— «Ma foi, je n'en sais rien. Pris de la sorte au dépourvu...
— «Sans doute il va venir ici.
— «Cela est probable. Âttendons-le , et prenez conseil du moment.
— «Oh ! quelle école j'ai faite là ! »
M* N... ne s'était pas trompé; l'un des deux Anglais était effectivement le héros de l'aventure qui venait d'être racontée. Bientôt nous entendîmes frapper à notre porte , et nous vîmes paraître nos voisins. Le héros en question^ jeune homme de vingt^deux ans à peu-près^
AU MONT-CENis. Bay
représentait un de ces dandys que leurs opulentes familles envoient , au sortir d'Oxford ou de Cambridge, $t former sur le continent, où le plus souvent ils se déforment, et pour
qui c'est dK>se essentielle et de bon ton de ne reparaître en Angleterre qu^avec la qualification de touriste jA2dXiXT^ pouvait avoir quarante-cinq ans ; son maintien posé , flegroatii|he même, et sa tournure de mentor, contrastant avec la pétulance de son compagnon ' me donnèrent quelque espoir de conciliation:.
Les*deux jeunes gens se reconnurent aussitôt, l'un fort irrité, l'autre un peu embarrassé d'abord de la position équivoque où il s'était mis par sa faute.
a Monsieur, dit l'Anglais, d'un ton impérieux et' hautain, vous venez de commettre une odieuse indiscrétion, et j'accours vous en demander raison. Votre conduite est indigne d'un galant homme, et j'entends que sur l'heure....
— «Mon ami, mon cher ami, interrompit son grave acolyte, votre cause est bonne, ne la gâtez point par la colère. Ayez ce calme qui
328 vfs wm^
sied k tai^t h^n Allais- H est évident qnr monsieur a commis uoe îadiscrôtion blâma*
ble^ et 39ps <lpR^^ ^ ^ ^^^^ P^^ )^ i9iî^« ^'^^ 41 14 bpiinç fQÎ d'eii eaDTenîr, eelte sQttsfac** tion n? p/^ii^oUe vqw suffire ? Faot-il ddno?...
«r-f NoQ, lion» vociféra le jeune homme \ n)posii9UF,a bewin d'une leçoiv et je la k» don* nerai^ère«
-rr «Prenez garde, lui di^i^t qne deptretUCb leçons coûtent cher quelquefois à qui prétaod les donner, ?»
M,N**. s'était rçini)»de la preonére surprise ;
il prit 1^ parole à son tour*
« $1 monsieur^ di^l» veut bien ne plus crier, s'il m'écoute , je lui donnerai les escplicatioas convenables ; ruais qu'il se pexsuade bien que je suis prêt 1^ les lui donner sur plus d'un
ton.
-^ftQue le mien vqus serve do règle, répon* dit le dandy , dont la vivacité natnrsUe était encore excitée par la chaleur d^un . bowl de punçli; la se^le e^qxUcation qui convienne dans cette circonstance est odlle du pîatc4ei« ; Je ne vous en donnerai donc pas d'autre^
AU MOlfT-CtNIS. 3^9
dit ipoo compagnon, scNt; une telie explication est plus courte. »
Yamenient je tentai de m'iaterposer , et de cnlmer le dandjr par les meilleure^ raisons pos* 9fbles dans une cause IbrC mauTaise au fond ^
vaiaenent son meutor essaya de lui coninni-
niqurn* un peu de son sang-fra4d, it fut décidé qu'un duel aurait Meu au point du jouri Les témoins dd ia querelle devenaient témoins forcés du combat. Ces points arrêtés , les deux Angbis se retirèrent dans leur chambre.
« Tout commentaire sur ce fktal incident serait maintenant superflu /drs-je à M. N...
Le mal est fait , et je n'y sais plus de remède. Faisant, croyez*mot , couchei-Vous.
Pour moi, qui^ ne me sens pasla moindre velléité de sommeil , je veillerai au coin du feu.
->«»f Ma foi, vous avez raison ; nussi bien je aiiil \f^ las« Mate ^si je ne puis être éveillé à
tempa?
«w* <| lUtasarf^VQUS ^ et comptez sur moi.
«^«A ta bomie bçure, j'y compte, i^ Il se coucha , et bientôt il ronflait. Cela me
33ô VV DUEL
donna bonne opinion de lui^ et son sommeil me réconcilia avec son étourderie.
J'avais pris dans mon sac de nuit un volume de Stëmé, et je lisais, c'est-à-dire que j'avais lés yeux fixés sur. le livre, car la peiisée n'y
était guère. Là préoccupation de l'événement
me tenait en éveil : je songeais à cette rencon-* tre bizarre , aax dangereux effets de l'indis* crétion ; j'avisais, itiais inutilement, à trouver quelque biais pour empêches ce duel. J'entendis frapper un coup léger à la porte, j'allai doucément ouvrir : c'était le flegmatique Anglais.
« Ne peut-on vous parler, à vous seul, me dit-a?
— •« Volontiers, répondis-je, mais descendons , pour ne pas éveiller mon compagnon.
— ail dort donc?
— « Comme vous voyez.
— <c Mon jeune homme aussi. Heureux âge, où l'on peut dormir à la veillé d'exposer sa vie ! au mien , le moindre souci , une contrariété^ ôte le sommeil. Ces deux jeunes gens sont braves. Ne serait-ce pas grand dommage que l'un d'eux vint à succomber?
AU MONT-GGNrS. 35l
—«Oh! certes , ce serait un bien grand tnalhenr. o»
Et.nous voilà arpentant^e idngen large k cour de Tauberge, en causant ainsi, k tint heure , par < une nuit sereine de mai. C'était un digne homme, que cet Anglais. Il me dit*:
ce A mon exemple, monsieur, tous venez d'essayer le rôle de conciliateur, et pensant que nous pourrions nous entendre sur un point fort délicat , je suis venu à vous de confiance : veuillez m'écouter.
ce Williams D... est le fils aîné d'un pair d'Angleterre : il a été confié à mes soins peu*» dant ses voyages. Plus d'une fois j'ai réussi , non sans peine , à le prémunir contre les dangers de tontes sortes où l'engageait la légèreté de son caractère. Présentement il retourne à Londres , et sur la frontière de cette Italie qu'il ya quitter demain, il rencontre un duel; c'est, pour ainsi dire , faire naufrage au port* Ju* gez, monsieur, quelle doit être ma sollicitude. Ilfaut convenir que Williams a été grièvement offensé , que son antagoniste s'est donné un tort qu'on ne saurait pallier , que l'honneur
33a VIS 'nvxii*
enfin est compromis dans €et\e afiaire. Au point où en sont venues les choses , je pense donc que le combat doit avoir lieu. UbiSf mon- «leur, n'e8il>ce pas aussi pour nous un beau rôle à jouery. que d'éviter les funestes e£fet$ d'un duel? nous le pouvons,
<*-^« Gomment?
««•«Consentes à lui subterfiige qui concilie tout. Faisons en sorte que les pistolets ne pa« raissesKchargésqiie pour lès deu&adv^saires : ils tireront chacun leur coup , sans résultat &f dieux ^ après quoi, nous nous inteiposerons de nouveau y et sans péril pour leur vie , l'in* flesible honneur aura été satisfiiit.
-*- «Cela est possible, avec de l'adresse et du secret t je consens voktttiera à vous y aider. Je ne tnt>irai jamais que le cruel préjugé qui enjoint à l'offensé de puns' de sa propre maiù Toffisuséur , défende aux témoins de l'offense àe s'opposer à ses suites rigoureuses. Toute ntteûire est bonne ^ qui empêche l'effusion du aasg humain.
-~ « Je vois avec plaisir que je n'avais pas trop présumé de vous, et je vous en rends
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grâces. Mais H ^t tard; retironMious j pour écs^rler tout soupçon de connivence. Au sur* plus ^ ne TOUS nietteit nuUecpenten peine des mojens; laii»& seulement en sorte qu^on se serve de mes pisix>tets ^ et je réponds de loui* A demain* i^
Il me serra U main cordialement , e& nous rentrâmes à pas farti£^ chacon dans notre cJbiamtire»
li'Anfjjbis ne m'avait pas expliqué eoiament il ent€»idaît son duel fictif i noais il m'avait para si sâir de son fait^ que j.e ne ni'en tourmenlai plus beaucoup^ Bassuré donc par Teatretien que je venais d'sivoir avec lui, j'attendis paisiblement l'événement , en lisant , non sans dis* traction^ quelques chapitres de mon Sterne.
Mon compagnon de chambre dormait en-^ care^ quand le conducteur de la diligence vint nous avertir qu'on allait atteler. Le jeune homme fut prêt en dix minutes^
< ▲ propos^ me dit-il en s'habiUant f je^ n'ai que des pîstolels de poche ; avez^vous de meilleures airmes^.
. — «( Nom, véf^diaîe, je ne possède qu,'m^
poignard romain , que j'^porte, comme vous pouvez le croire, plutôt comme objet de curiosité que pQur mon usage; mais les Anglais ont probablement des pistolets de combat , et au j^is-aller, "quand la partie serait remise à Chambéry , il n'y aurait pas grand mal à cela. »
Nous passâmes chez les Anglais au moment où ils se disposaient à venir nous trouver.
« Messieurs, dis-je alors, la nuit porte conseil, et quand on a dormi sur la colère, elle doit être calmée. La raison reprend alors ses droits : elle peut montrer que ce qui paraissait fort grave est au fond assez léger. Un peu de condescendance de part et d'autre , et j'espère.... »
M. N... et Williams interrompirent ensemble mon allocution. Ce dernier n'avait plus l'exaspération de la veille ; mais au ton résolu des deux antagonistes , je sentis qu'il n'y avait plus d'espoir d'accomodemment.
«Soit, ajoutai^je, battez-vous donc, puisque vous le voulez absolument. Cependant je vous ferai observer qu'il serait peu juste que votre querelle me fit rester à Suze. Après une
Air MONT-CEKIS. 335
longue absence , j'ai hâte de revoir ta frontière française, et je me soucie peu , je l'avoue^ de manquer la diligence.
— a Ceci ne saurait être un obstacle sérieux, dit Williams; pous allons partir ensemble , et pendant la montée du Genis, <)ui est de plusieurs heures , et où les voitures vont lentemçnt, nous aurons plus de temps qu'il n'en faut.
— « Mais nous n'avons pas- de pistolets^ es^ sayai-je encore.
— «J'offre les miens y objecta le mentor du jeune Anglais ; ne pas les accepter serait injurieux.
— «f Je les accepte, dit M. N...
— «Partons, dit Williams. »
IVL N... et moi nous primes nos places dans la diligence ; les Anglais montèrent dans ieur calèche qui nous suivit à la trace , et lorsque les voitures commencèrent à gravir la montagne, nous mimes tous pied à lerre.
La grande route forme diverses sinuosités sur le Mont-Cenis , où elle est jetée comme un long ruban ; mais plusieurs sentiers rapides