‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 7 sur 38 · DE SA.1NT-MARC; A VENISE. I · texte numérisé non relu

DE SA.1NT-MARC; A VENISE. I

accablé, et qui cherche en vain dans cet entassement les proportions de symétrie élégante, constitutives d'une bonne architecture. Le principal ornement de ce riche édifice, celai qui pique surtout la curiosité de l'étranger, est ridiculement placé au-dessus du portique , dans la galerie qui le surmonte : jef veux parler des quatre chevaux d'airain damasquinés en or $ attribués au statuaire Lysippe , et qui sont l'un des beaux restes de l'antiquité. Ces coursiers fameux ont éprouvé plus d'une fatigue. Amenés de Grèce à Rome, pour décorer tour-à^tour les arcs triomphaux de plusieurs empereurs, Néron, Domitien, Trajan et Constantin, conduits ensuite à Constantinople, transportés à Venise, en 1206, après la prise de Bysance , nous les avons vus, dans les murs de Paris 9 soumis un moment au frein d'un César nouveau, et ils sont maintenant rendus à une possession qui n'est guère plus légitime. Qui sait quel seradésormaisleur destin? Attelés aux chars divers de la victoire changeante, suivant d'Orient en Occident. ses vicissitudes, ^sont-ils enfin domptés?

l8 L'iOLISE ET LS PÂLMS

Du sanctuaire voué à Saint-Marc on lintre dans le palais des anciens doges, autre exempie des capriices de la fortune. Ce 3iège res-pectable.de la république déchue est occupé actuellement par, les offices de judicature et de police d'un autre gouvernement. Aprèa avoir monté les 46grésden^rbrecon nui sous le nom d! Escalier des géants , je vis ces boUchas de dénonciations, denimzie secrète, si formi-* dables autrefois, et qui à présent du âioios soùt muettei. Je -m'étonnai que, en abolissant toute/i les former qui pouvaielit rappeler aux Vénitiens leur état politique paàsé, on n'eût pas conservé un usage si comtnode pour )e despotisme usurpateur. Je passai ensuite, non sans émotion, sur le trop célèbre ipouXde' So^piric^ue les misérables victimes ne traversaient guère deux fois , et je pénétrai avec saisis^* ment dans les cachots de l'inquisition ^ qui furent témoins de tant de sacrifices humains» Ces lieux sont affreux , et leur vue oppresse Famé. Les prisons d'état souterraines, qu'on appelait pozzi ( puits ), étaient pratiquées m niveau de l'eau , dans l'épaisseur dès .murs. On

DE S AÎJVT-M ARC , A VEIf ISE . 1 9

peut juger par là de leur extrême petitesse, et l'on a peine à concevoir comment le déplorable prisonnier trouvait à respirer dans un Heu si étroit, si humide et si méphyttqne. Je lus les inscriptions citées par lord Byron (i), celle-ci entre autres :

Di chi mifido gnardami, ô Dio!

Dî-chi noa bi fido mi giiardero io (t). •

J'y trouvai en outre cette ifascription caractéristique non citée par le barde anglais :

Hodiè mihi , cràs tibi.

Indépendamment de ces lugubres souterrains il y avait d'autres prisons dans les combles de l'édifice, sous une toiture recouverte en plomb. Rendue brûlante par l'action du soleil , elle faisait subir une question continue, un véritable martyre. C'était ce qu'on appelait être sotte i piombi {sousles plombs). La plupart du temps

on y devenait fou. Souvent les pri^nniers étaient étranglés dans le silence des cachots ; d'autres fois on les faisait sqf tir de nuit par

(t) Aux notes du chant IV de Childe-Harold.

(2) « Garde-moi , ô mon Dieu ! de qui a ma confiance, je me garderai m<>i*méme de celtR de qui je me défie. »

21a l'églisk et le palais

dernier); mais, ayant eu ensuite à se plaindre d'elle f il ta mit au milieu des démons, dételle aorte qu'elle ^sie trouve k la fois en paradis et eh enfer.

' La place de Saint-Marc était le centre delà splendeur et dés divertissemens du peuple vénitien; mais Venise n'est plus que l'ombre d'elle-même. Lorsque cette yille singulière jouissait encore de la prospérité où l'avaient fait parvenir de brillantes victoires et la politique la plus habile , tous les ans, à l'époque du carnaval , les étrangers y accouraient en foulé, comme empressés de consumer leur opulence dans les voluptés. Us échangeaient leur or contre des distractions, et en croyant acheter le plaisir, ils ne payaient trop souvent que des regrets. Par un contraste bizarre, qui atteste l'inconséqueqce humaine^ ou plutôt Tinsouctance des peuples du midi, les grelots delà folies, les> éclats de la joie s'unissaient au bruit des chaînes de l'inquisition ; mais enfin cette heureuse insouciance, sorte de philosophie instinctive que donne le climat , trouvait à s'abuser; l'illMsion des plabirs suppléait au bon-

DE S^INT-MAÇCy A YENISE. ^3

heur réel, et Venise offrait alors le spectacle d'une licence divertissante. Ces temps ne sont plus ."Venise envahie déploreile passé, sans oser metti^e sa confiance dans l'avenir; elle a tout perdu, même l'espérance: l'oppression étrangère pèse sur elle, Ja bâillonne, l'étoufFe. La population de Venise s'est élevée jusqu'à

deux cent nàill^ hâbifans ; nïainténant * on y

compte à peine la moitîédece "nombre, et il suit

* d'année en année une progression décroissante qui effraie. Là contagion de la misère est générale, rapide, certaine. Des familles patriciennes ruinées, voulant faire ressource de la démolition de leurs palais, beaucoup de ces belles demeures d'une opulence éteinte disparaissaient déjà, quand survintà cet égard une prohibition aussi injuste que rigoureuse. Tel noble vénitien meurt de* faim dans un somptueux palais de marbre qu'il ne peut ni vendre, ni louer, ni abattre. 11 est sûr que Venise est tme cité qui se meurt , et la vue de son évidente agonie n'est pas tolérable.

Quand j'y vins, il me semblait qu'un mois serait bien insuffisant pour saturer ma curia-

â4 l'égliss et le palais, etc.

site vivement excitée partant de récits où le romanesque se mêle à l'histoire; mon indignation put à peine patienter jusqu'à ce que le mois fut écoulé, et mon départ de Venise ressemblait à une fuite.

Infortuné peuple, qui te rendra«ton indépendance perdue ? Tes fef s paraissent bien fortement rivés. Les nations n'ont qu'un temps limité de prospérité; la durée du tien fut longue, et sou terme est venu. Meurs donc, puisqu'il le faut ; mais meurs consolé par les souvenirs de ton ancienne gloire qui fut rivale de celle de Rome eltç-méme.

NeflraiTmaggïor dolore Che'ricordani del tempo felice Nella miflerift. Dahtk , eanto F.

Il n'ett pas de peine plot grande que de te rappeler, an miliea de rinfortane présente , un temps qui fat hearenx.

Dès notre jeunesse, les romans et le théâtre nous entretiennent de Yenis^ : l'éloigneraent ajoute son prestige à la singularité des récits qu'on nous fait : aussi cette ville excite-t-elle notre curiosités plus vivement qu'aucune autre. Sa position extraordinaire au sein des flots , et l'éclat vanté de ses palais de marbre; son ancienne forme de gouvernement, et ^on histoire qui tient du merveilleux ; son inquisi-

tion autrefois si redoutable , et son carnaval si célèbre^; la physionomie morale de ses habitansy dont la vie s'écoulait entre les plaisirs et la^erreqr; par-deSsus tout, l'air (je jnystère qui enveloppait cette cité; toutes ces choses réunies captivent au plus haut degré l'imagination, et leursouvenir, dans Venise déchue, augmente encore l'attrait romanesque de Venise florissante.

J'étais plein de ces idées, en quittant Pa-* doue, et descendant le canal de la Brenta dans la gondole qui me conduisait vers cette Venise tant souhaitée. A Fusina, où finit là terre ferme, j^entrai dans les lagunes, et je commençai d'apercevoir les édifices de la cité de Saint-Marc , avec ses npmbreui^ clochers apparaissant au loin comme les mâts d'une flotte à l'ancre. Bientôt .ma gondole pénétra dans ces canaux- qui à Venise remplacent des rues; et, l'avouerai* je , soit l'absence de toute végétation , et cette séparatioa soudaine d'à*

vec la terre; soit le silence étonnant d'une ville où ne roule pas une seule voiture, et qui parait submergée; soit plutôt l'apparence

de solitude et de misère que je crus reniar-» quer dans les quartiers qui les premiers s'offrirent à ma vue ; en dépit du vif empressement qui me dominait, malgré l'extrême nouveauté du spectacle « je me sentis atteint d'une tristesse imprévue. Ce sentiment pénible ne me quitta qu'à l'hôtel de Marseille où je débarquai. La seulement , de ma fenêtre don<nant en plein sur le grand canal et sur la mer» je pus apprécier la situation magique de Ye* nise , et la magnificence de ses aspects.

Venise attache par l'intérêt du à de nobles malheurs, quelle qu'en soit la cause : il est impossible de la voir de sang-froid , ou de l'aimer médiocreipent. On dirait que la mélancolie elle-même a étendu son voile sur cette souveraine détrônée des mers , .et l'on tarde peu à comprendre comment Byron put se plaire en un tel séjour. Les chants qu'il lui a consacrés sont empreints d'une admirable sympathie de douleurs; l'indignation du poète a dicté ses vers»

mes jours, à Venise, semblaient participer de l'état de langueur où cette ville est réduite.

J'allais m'égarant dans le labyrinthe de ses rues et de ses canaux , me rassasiant de la nouveauté des objets , observant un peuple original, naguère si communicàfif, si spirituel , si insouciant, maintenant si concentré , si taciturne, si misérable. La république industrieuse des castt)rs voit détruire en un moment, sous les pas^u sauvage, les demeures qu'elle avait conquises sui* les eaux ; ainsi la nation vénitienne , victorieuse de la nature, a été aèservie par tes hommes. Un siècle encore, et l'on montrera les ruines de la belle Venise englouties dans des marais infects. Après avoir, durant le jour, promené mon attention sur tout ce que Venise offre de singulier, j'allais entendre le soir, soit des comédies du Vénitien Goldoni, au théâtre de San-Behe^ dettOy soit à celui de San~Lucca des opéras de Rossini ; ou bien je respirais la brise marine sur le quai des Esclavons. Souvent, assis dans un café de la place de Saint-Marc , j'écoutais les concerts des musiciens ambulans; et entouré de Grecs et d'Albanais fumant nonchalamment leurs calumets embaumés, je me

ANECDOTE VÉNITIENNE. ap

croyais transporté dans une ville d'Orient.

Ainsi s'écoulaient mes jours, au sein d'une oisiveté dont on ne connaît tout le charme que dans les pajs méridionaux.

J'avais adopté un gondolier pour me diriger dans mes courses. Chaque matin il me venait prendre dans sa longue et légère gonddle, revêtue en dehors de drap noir, et garnie à l'intérieur de carreaux où l'on se tient à demi couché (i). Tantôt il me conduisait à la riche église de Santa^Maria délia salute; à celle plus belle encore du Rédempteur;^ à San-Gioç^anni e Paolo^ qui renferme les mausolées des doges, et que les Anglais se plaisent à nommer le Westminster de Venise; à Santa- Maria dé Scalzi (des carmes déchaux) , petit temple tout en marbre de Carrare, décoré de belles peintures du Vicentin Tiepolo ; à l'église originale des Jésuites, où des colonnes incrustées de marbres variés, semblent recouvertes de riches étoffes : tantôt il me faisait

(i) Toutes les gondoles sont noires, et ressemblent en quelque sorte à des cercueils. Une loi somptuaire avait introduit cet usage .qui s'est maintenu. .

3o LE GONDOLIER,

passer sous le pont vanté de Bialto, et me menait à l'arsenal , autrefois si menaçant, maintenant si désert, et privé de son glorieux Bucentaure. Fabiano ( ainsi s'appelait mon gondolier) était un excellent guide. II ra^indiquait les principaux palais, dont Tarchitecture demi-gothique et demi-mauresque se reflète avec tant de charme dans les ondes soumises; il savait que tel édifice fut l'œuvre de San-Micheli , de Sansovino , de Palladio ; it me nommait leè nobles familles qui les ont possédés. Familiarisé avec l'histoire de sa patrie , il en parlait d!une façon instructive ; il appréciait aussi avec sagacité les grands artistes qui ont illustré l'école vénitienne. Fabiano s'exprimait aveè beaucoup de facilité en français^ et je savais déjà qu'il avait vécu en France.

a Je suis vieux, me disait-il, et chaque jour qui s'ajoute à mes jours fortifie mon admiration pour ma ville natale ; aucune autre ne lui ressemble, car Venise est un monument respectable, non d'un roi, mais d'un peuple.

— a Croyez-vous donc, Fabiano, que Ve-

ANECDOTE VÉHriTlEirNE. 'il

nise ait joui , tous son gouverioeméiit olygàiv chique î dû la liberté qui enfanté leà grandes choses?

— oc Je n'ai mialhédreùs^nent pas cettoiUut> sion : nous, n'avions alors que la liceoce dea mqeurs, et la liberté- civile était. nulle; mais enfin Venise n'c^éissait qu'à des VémUensw »

Une fôis^ nous pressions devant un .lion de marbre : «Mi

« Yoiiày lui dii»je^ le lion de Saînt<>Mdrcl

— (c Hélats no{i! répohdîtHl^ cette sculpture a été placée ici piar les étrangers ; Il ne rugit pointée lion-là! Non, ce n'est pas celui de Saint-Mare (i). »

Ainsi pensait Fabiano, et quand il s'expri-^ mait de la sorte> je m'étonnais toujours de lui voir une rame à là main. . : :

Fabiana n'avait rien d'un hohime VAilgaire ; ses habits grossiers cachaient ma} , du plutôt fusaient ressortiijda dignité.4^ spn ^maintien. Sa taille.était.élevée, son corps .tobustev^t ses cheveux gris attestaient seuls son âgb, qjui pou^

' (i) Ce imot a été aUribtié en effet à un gondolier de Venise.

vait être de 'soixante-cinq années. Ses traits marqués offraient le vrai type de la belle vieillesse : son regard , brillant avec douceur à travers d'épais sourcils blanchis , peignait le malheur et la résignation. Fabiano, en effet, n'avait rien jde l'enjouement des autres gondoliers ; mais sa tristesse- était exempte d'amertume. £i> écoutant son langage,. eQ observant ses habitudes , j'en vins à me persuader que cet homme renfermait quelque secret sous l'enveloppe d'un gondolier, e| j'attendais l'occasion d'éclaircir cette idée bizarre , tout en m'avouant qu'elle pouvait m'être suggérée par ma seule imagination , dans un pays si propre aux romans. .

Un jour radieux iivait été le précurseur d'une de ces soirées si belles sur les rivages d'Italie. Je voulus visiter Ji'ile de Murano qui, séparée de* Venise par un bassin d'une lieue, est comme un Êiubourg de la cité des ondes.

Fabiano paraissait plus morose que* de coutume , je devins taciturne à mon tour. Le simien ce des airs et de l'eau n'était point interrompu par ce^ murmures confus qui s'enten**

dent sans cesse auprès des grandes villes j et la désolation muette de Venise, gagnant peu-àpeu nooii arae, je jetai sur mes tablettes quelques vers, à mesure qu'ils naissaient de ma rêverie :

Victime de ses euDemis*

La reine de TAdriatique

Sabit le pouvoir despotique

De CCS flots qu'elle avait soumis >

Et dans la vase des laguoes I«e lion de Saint- Marc demeure enseveli....

O Yenise! tes infortunes Ont expié ta gloire, et ton sort est rempli.

Les vers harmonieux du Tasse Dans Yenise n'ont plus d*écho, Le gondolier de Rialto Ne les répète qu'à voix basse.

Sur la Brenta , dans Murano , Plus de joyeuses barcaroles.

Le soir, les légères gondoles ïfe livrent plus leurs banderoles Au souffle inconstant deszéphiri, Et silencieuses, errantes.

Ainsi que des tombes mouvantes , Glissent sous le pont des Soupirs. . . .

Comme nous revenions de Murano j le so*^ leil couchant répandait ses dernières lueurs sar les lagunes; les édifices de Venise se montraient au loin , à demi voilés par une brume légère.

34 I^ GOITDOLIVIl/

« Fabiano , diVje au vi^ux gondplier , vous me feriez un vrai plaisir si vous vouliez chan* ter quelques strophes du Tasse.

. — 9 Oh! monsieur, lùe réppndit-i], les gondoliers de Venise ne chantent plus ; ces bords asservis ont oublié les vers du Tasse ; tout a cruellement changé ici. Ces visages du nord qui attristent noire beau climat.... 9

Il s'interrompit en gémissant , et regarda autour de lui, comme s'il eût craint d'être entendu.

— « Toutefois^ ajouta-t-il, vous me témoignez de l'intérêt , et je dois être sensible aux • bons sentimens^ car depuis long-temps je n'y suis plus accoutumé. Je ne puis reconnaître votre bonté que par ma complaisance ; je chanterai pour vous. » ""

Alors il se prit à chanter quelques octaves du poète de Ferrare. Ce chaat peu modulé n*est qu'une sorte de récitatif simple et un peu âpre ; maïs la molle douceur de la prononciation vénitienne le rendait touchant, et l'accent ^tt;endri de Fabiano lui prétait un cbarine singulier. Arrivé à cette stance :

ÂIIF.CDOTR VjÉNITlKNrrE. 35

Disse al sno nuttzioDio: GofiNdo Xton, E digli in nome mio perché sî cessa?

Perché la guerra omai non si rinova Aliherar Gienualemme oppressa?.... (i)

Le gondolier ne put poursuivre, et ces derniers motSy Gierusalemme oppressa^ allèrent raser les flots et s'y perdre, comme se perd un soupir, comme expire un murmure du cœur, sans rencontrer un autre cœur qui lui serve d'écho.

Fabiano se tut, et l'on n'entendit plus que le son uniforme de la rame fendant Tonde amère. Après quelques instans de silence, je dis au gondolier :

<Je crois vous avoir deviné, mon cher Fabiano , et , si je ne me trompe, vous avez d'autres peines que celles de la patrie: ouvrez-moi votre cœur; le mien a souffert, il saura compatir à vos maux.

—«Vous êtes Français, répondit-il, et comme tel vous ne devriez pas m'inspirer de la con-

(i)« Dieu dit à son envoyé : Va trouver Oodefroi; denoaode lui en mon nom qui Tarrête, çt pourquoi ne se renouvelle pas la guerre qui doit délivrer Jérusalem opprimée? » Jérusalem délivrée y chant I, st. îtii.

36 LE GOBTUOLILK,

fiance, car VOS compatriotes ont, les premiers^

sapé les fondemens de l'antique Venise. Au moinsyavaît-ilquelquesympathieentrele Français et le Vénitien; mais ces hommes froidement barbares qui ont braqué leurs canons sur la place de Saint-Marc!... Leur servitude est intolérable. J'ai appris au reste à connaître les hommes : l'expérience du malheur m'a fait payer cher ses leçons. Si vous avez deviné mon ame, j'ai su lire dans la vôtre, je la crois bonne et compatissante : vous connaîtrez Fabiano. »

Nous abordâmes à Saint-Georges-Majeur, et qousnous assîmes sur les marches de cette belle église, l'un des chefs-d'œuvre de l'immortel Palladio. Eh ce moment la lune se levait resplendissante, et versait sa pâle lumière sur l'antique palais des doges, placé en face de nous. Après avoir contemplé ce spectacle, Fabiano commença son récit.

a Je n'ai pas toujours été gondolier, et je n'étais pas fait pour l'être, quoique je n'y aie? iiul regret. Né à Venise en 1759, je n'y suis

ANKCOOTE VÉNITIENNE. 87

plus connu que sous le nom emprunté de Fabiano, mais mon véritable nomestGaètano Fiorelli. Mon père était négociant; dans son commerce avec le Levant il avait acquis dé l'opulence, et ce qui valait mieux , Testime méritée de ses concitoyens. Comme j'étais son fils unique, il eut pour moi l'ambition qu'il n'avait pas eue pour lui-même ; il pensa qu'une grande fortune pouvait aplanir à sa famille le chemin des emplois, et ce dessein n'était pas absolument impraticable dans un état où do?

minait l'aristocratie des richesses, et où beaucoup d'anciennes familles nobles avaient une origine commerciale (i). Un bonheur paisible

(i) D'après ranciennc constitution de Venise on disdoguait trois classes , celle des patriciens , qui elle même, se subdivisait, celle des citadins , et le -peuple ou la populace.

.1^ citadinaoce , ou droit de bourgeoisie, conférait seulement àes privilèges commerciaux. Toutefois un certain nombre de f;jmilles citadines pouvait parvenir à plusieurs emplois administratifs. Ainsi étaient pris dans cette classe les secretairrs des conseils , les notaires , les secrétaires des légations, les résidens près les p^îtites cours,. et même le grand chancelier de la république ^ personnage revêtu d'une dignité importante , quoique sans pouvoir réel. En principe, les citadins ne pouyai<rnl

38 LE GOUDOLIfiR,

était sans doute préférable à des honneurs périlleux; mais si mon père se trompa, son erreur fut Celle d'un excellent cœur paternel. Quoi qu'il en soit , dès que j'eus terminé mes premières études à Venise, il m'envoya àl'u* niversif é de Padoue, pour y étudier la théologie et la jurisprudence. Il espérait par cette voie me faire arriver aux charges de la république. L'université de Padoue, l'une des plus anciennes de lltalie, était dèslorsfort déchue; on y avait compté jusqu'à soixante chaires et dix-4iuit mille étudians , et ce nombre était singulièrement diminué; cependant le foyer des sdences y brillarit encore avec éclat.

tt J'avais vingt ans et les goûts naturels à cet âge. Je partageais mon temps entre l'étude et

la dissipation. Cette dernière avait peut-être une part plus forte que Fautre ; cependant je cherchais volontiersàm'instruire.Ala vérité,

arrÎTer à la nobleâse ; il j eut pourtant deux exceptions i cette règle. Lors de la guerre de Chiozza, trente familles de la cîtadinance furent inscrites an livre d'or, pour des services rendus ou des secours fournis > et dans une autre occasion, le patriciatfnt momentanément vénal pour subvenir aux besoins de Fétat.

AJN£CDOTE VÉNltlElINE. Sq

la jurisprudence avait peu d^attràit potir moi; mais les belles^ettres en avaient davantage.

Ma jeune imagination se repaissait des sombres visions du Dante, des riantes fictions de TÂrioste et du Tasse , de la tendre mélancolie de Pétrarque , des charmés poétiques de nos grands auteurs italien^. Métastase vivait encore (i), Métastase, le Racine de lltatie, comme votre Racine , moctèle pur d'élégance et d'harmonie. Sa renommée était alors à son apogée; elle est fort déchue depuis, du moins chte Tétrangen lot douceur de la poésie de Métastase dégénère, dit^on, trop souvent en mollesse. Cest le reproche banal qu'on fait un peu étourdiment k la langue italienne : elle n'est pas, comme on le prétend, essentiellement efféminée, et incapable de rendre fortement les sentknens énergiques. Dante y Machiavel ^ Alfieri, ont démontré sa puissantse. Métastase^ lui-même, le doux , Tinsinuant MétastasCy est plein de vigueur dans sa belle tragédie dV^ tilius Regulus. Monti , Yerri ^ Ugo Foscol^o ^ Niccolioi , et tant d'atitres , ont une exprès-

(i) Mort en 1782.

4o L£ GONDOLIER.

sion mâle comme leur pensée. On peut dire avec impartialité que l'idiome italien est souple commeceux qui le parlent, et que jamais peutêtre aucune langue ne fut plus en harmonie avec le caractère d'un peuple. La langue italienne sera forte, dès que les Italiens reprendront de la force; elle n'aura plus Taccent de l'esclavage , lorsque les Italiens ne se borneront plus à dire avec Alfieri :

Servi siamsi, ma servi ognor frementi.

c€ Pardonnez^rûoi cette digression patriotique : je reviens à l'histoire de ma vie et de mes malheurs.

€( Un certain nombre de jeunes patriciens suivait ainsi qile moi les cours de l'université de Padoue. Quoique leurs préjugés aristocratiques formassent une ligne de démarcation assez tranchée entre eux et des fils de simples citoyens, quelques-uns cependant me traitaient amicalement, moi fils d^in marchand, soit que mes manières leur convinssent, soit que l'opulence de ma famille me rapprochât en quelque sorte de leur noblesse. Comme

ANI^COOTE vijVITilNiXE. ^l

eux j'avais des chevaux, des habits éclatans; j'aimais comme eux le luxe et les plaisirs; il n'en fallait pas phis pour rétablir l'égalité en» trc nous : aussi vivions-nous familièrement ensemble; j'étais de toutes leurs parties: il ne se donnait pas une fête dans un de ces char-* mans palais qui bordent Je canal de la Brenta , sans que j'y fusse invité aussi bien qu'eux. Lié avec cette brillante jeunesse, je partageais nécessairement ses étourderies et ses prodigalités. Mon père ne paraissait pas s'en alarmer. En favorisant mes liaisons, et en subvenant à mes folles dépenses, il croyait servir ses vues ambitieuses. Aveuglement bien pardonnable dont il fut la première victime !

a Les familles dites Électorales avaient à \e^ nise la prétention de remonter aux tribuns qui élurent le premier doge, à la fin du Vil* siècle. Le jeune Lorenzo Morosini était d'une de ces anciennes familles; son illustre maison avait donné quatre doges à la république. Lo-. renzQ, le plus fastueux des jeunes nobles qui étudiaient à Padoue, m'avait particulièrement distingué. Nous étions du même âge : ses

goàts ardens sympathisaient avec mon caractère passionné. Comment mon cœur ne se serait-il pas ouvert avec abandon à la vive affection qu'il tarda peu à me témoigner ? Bientôt nous fumes inséparables. Je devins son ami , le confident de ses amoiïrs et de ses projets. Tous deux nous avions un extrême désir de voyager: nous prîmes l'engagement de parcourir ensemble leà principales contrées de l'Europe , lorsque le temps de nos études ferait terminé. Hélas! je devais voyager seul, ou, pour mieux dire, seul j'étais destiné à un exi! cruel, loin de tout ce qui fait aimer ta vie. Amitiés de l'adolescence, on vous vante comme les plus réelles et les plus durables; elles ne sont telles que lorsque Tégalité en forme la base.

« Ce qui su^rtout me faisait chérir Lôrenzo , c'était son esprit dégagé , en apparentée , deè préjugés invétérés de sa caste. 11 parlait avec dédain de Tarrog^mce et de la nullité de plusieurs patriciens. Une république sans liberté individuelle était à ses yeux uii contre^seus absurde, et l'extrême inégalité des conxUtîons

AlfEGDOT£ VÉNlTIElflfE. 4^

une combinaison monstrueuse. U osait prononcer que l'olygarchie vénitienne était un despotisme dent fois pire que la tyrannie d'un senl prince absolu. Ces audacieuses maximes de la philosophie du XVIir siècle, puisées chez quelques écrivains français qui déjà se faisaient jour en Italie , mais si inusitées , si extraordinaires k Venise, me semblaient ne pouvoir provenir que d*un cœur éminemment généreux. J'admirais en silence la hardiesse de ce langage, car, sous le gouvernement de Saint-Marc, les hommes, façonnés à la prudence, des l'âge où l'on commence à parler , savaient qu'ils avaient tout à craindre d'un propos indiscret sut* ta chose publique. Rien ne pouvait garantir des atteintes de la formidable inquisition d'état. Les nobles eux-mêmes, sévèrement surveillés , avaient constamment sous les yeux l'exil ou la mort, comme les pins humbles citoyens. Le tribunal des Trois favorisait l'amour démesuré des plaisirs ; il tolérait la licence, fa dissolution des mœurs ; mais le poignard ou les flots de la mer étouffaient à l'instant toute parole libre.

44 • ^^ GOJVDOLIF.R,

«Lorenzo me parlait souvent de sa famille, et surtout de sa sœur qu'il aimait beaucoup.

Le nom d'Emiiia était sans cesse dans sa bouche. Il vantait sa beauté, les charmes de son esprit, la bonté de son cœur. Peu à peu je pris, goût à entendre parler d'elle : son éloge plaisaità mon oreille, et s'insinuait doucement dans mon ame. Celte jeune Emilia, associée, quoique absente, à nosentretiens,m'apparaiS' sait comme un être angélique. J'éprouvais ce vague besoin d'aimer, ce tourment délicieux et trop court qui nous obsède à vingt ans , et je n'avais pas encore rencontré un objet selon mon cœur. «Cet te douce image, parée de toutes les grâces que la pensée peut concevoir, vint me tenir lieu de la réalité. Ce que m'inspirait l'aimable chimère d'Emiiia était presque déjà de l'amour. Je fis un voyage à Venise avec Lorenzo qui devait me présenter à son père , et, chemin faisant, j'étais sûr d'avance que j'allais aimer. Chose étrange! dans la situation où m'avait mis mon imagination romanesque, hors d'état de réfléchir, je n'eus ni la crainte que le premier coup d'œil détruisit mon illu-

AKECDOTfi VÉNITIEilNE. 4^

sion, ni retïroi que devait naturellement m'înspirer un sentiment tendre pour la fille d'un noble. En un mot, j'allais au-devant de mon sort, comme entraîné par une fatalité invincible.

« Lodovico Morosini, le père de Lorenzo, m'accueillit avec affabilité , quand il sut que j'étais l'ami de son fils. Ce seigneur avait l'abord un peu froid, mais des manières très distinguées et pleines de courtoisie. Il m'introduisit lui-même chez la signora Béatrice, son épouse, qui me reçut avec une bfenveillance marquée. Là je vis Emilia ; le rêve de mon cœur fut réalisé ; ma destinée fut écrite : je la compris sur-le-champ tout entière; maïs il n'était plus temps^- Quand Emilia leva vers moi ses yeux ravissans, animés par un sourire d'une inexprimable candeur, je la reconnus, pour ainsi dire^ et je sentis que ce premier regard décidait de ma vie. Emilia avait dix-sept ans : l'ensemble de sa personne était d'une pureté que je pro&nerais en essayant de la décrire. Avez-vous vu, au palais Pitti, à Florence , la céleste madone dite délia seggiola ,

46 LE 609POLIKR,

peinte par Raphaël ? eh bien ! les traits angéliques d'Emilia offraient une frappante analogie avec ceux de la madone. Phis tard, j'ai souvent oublié les heures dans la galerie Pitti^et mes larmes ont coulé devant cet admirable tableau qui m'offrait une ressemblance tout à la fois délicieuse et déchirante. Emilia daigna m'adresser quelques mots : sa vue m'avait ébloui ; le son de sa voix acheva de me confondre. Quarante*cinq années se sont écoulées depuis ce moment si cher et si funeste : il sied mal à un vieillard que la mort réclame , d'ex* primer avec ardeur les sentimens d'un autre âge ; inais le temps qui appesantit mes mem« bres.n'a pas refroidi mon cœur: ce triste cœur brûle encore comme au premier jour. Heureusement la nuit du tombeau, où s'est éteint l'ineffable sourire d'Emilia, l'éternelle nuit que j'invoque, étouffera bientôt un feu si déplora* ble. La pensée de ma fin prochaine est mon unique consolation.

<c A notre retour à Padoue je n'étais plus le même homme : je remportais dans mon sein une blessure qui ne devait point guérir. La

ANECDOTE ¥ÉiriTI|£ICNE. 4 7

réflexion tardive me fit voir enfin tout le danger de ma position, et ce fut alors que la terreur de l'avenir s'empara de moi. Aimer la fille d'un Morosini! Quelle témérité I En admettant même que ma passion fut partagée un jour, comment espérer jamais que le chef d'upe famille ducale pût consentir à donner sa fille unique à un plébéien? Je jugeai avec raison que mon existence était désormais vouée à l'infortune. Quels que fussent mes efforts pour cacher l'amertume de ma douleur, Lo' TçuzQ remarqua promptement le changement qui s'était opéré en moi. J'éludai se^ questions,

et je parvins à détourner son attention, eu la reportant ^ur un malheur imaginaire survenu dans ma famille* Cependant nous fîmes de nouvelles excursions à Venise ; je revis Ëmilia chez s^ mère, car, malgré l'usage qui voulait que les filles demeurasseAt au couvent jusqu'à Té* poque de leur mariage , Béatrice avait obtenu de son éppux de n'être point séparée de la siefine. Bientôt, nos cours étant achevés, Lo«repzo et moi nous dîmes adieu à l'université. J'aurais dû in'éloigner de Venise , et fîiir un

48 LE GOiCDOLIER ,

périi certain. J'en eus la volonté^ rxiais noii pas la force. Je devins au contraire très assidu, et trop sans doute, dans le palais des Morosini , où Tamitié de Lorenzo me donnait un accès facile. Si l'amour s'alarme promptement, il se flatte de même : je crus apercevoir que la belle Emilia se montrait plus sensible à mes soins, présentés sous la forme d'une déférence respectueuse , qu'aux hommages étourdis des jeunes seigneurs empressés autour d'elle; il me parut qu'elle préférait ma conversation à leurs propos légers. Cette confiance fut à la fois la cause de mon rapide bonheur et de ma perte.

«Nous étions dans la saison du carnaval. On sait ce qu'était alors le carnaval de Venise : tant qu'il durait, on quittait à peine le masque et la bahute; les plaisirs et les fêtes se succédaient sans interruption. Un soir il y avait un bal magnifique chez le sénateur Zeno. Manfredi , son fils , et celui de mes condisciples de Padoue qui m'était le plus cher après Lorenzo, m'avait invité. Emilia y parut avec un costume grec d'une rare élégance. Au milieu

ANECDOTE VÊNITlEIfNE. 49

de la nuit, fatiguée da mouvement du bal et de la ehaleur , elle témoigna le désir de respirer Tair frais de la mer. J'étais seul alors auprès d'elle avec son frère. ï^ous la conduisîmes au fond d'mie galerie peu éclairée , vers un balcon qui donnait sur le canal deïla Giudeccà. Laniiit,je m'en souviens, était belle comme celle-ci; Fair était pur comme celui que nous respirons ; c'était le même ciel parsemé d'étoiles étincelantes; l'orbe delà lune resplendissait ainsi. La nature ne change point; mais chez l'homme, hélas! que de vicissitudes ! A pareille nuit j'étais jeune, riche, admis, dans un palais somptueux, à partager les jouissances privilégiées du luxe, enivré d'amour auprès de la beauté qui maîtrisait mon ame ; et je suis un humble gondolier, vieillard pauvre , délaissé, sans autre appui que cette rame qui m'aide à gagner mon pain. Qtfel contraste ! mon cœiïr, mon cœur seul n'a point changé, a Emilia leva son masque, et nous demeurâmes à écouter les sons affaiblis du bal, tandis qu'au loin, sur la mer ^ nous etiteiidions les accents d'une plaintive barcarole. Tout-à-coup

5o L£ GOirDOU£R>

se glisse auprès de nous un élégaqt domind^

«( Lorenzo , dit une voix de femme qui M m'était inconnue , Lorenzo préfère les « charmes de la rêverie au brillant tumulte <c des fêtes. Heureuse la beauté qui le fait « rêver ainsi ! »

«A ces mots le domino s'échappe, et Lorenzo le suit préciphamment, en nous criant qu'il va revenir. La liberté des mœurs vénitienne* autorisait jusqu'à un certain point Lorenzo à me laisser seul avec sa sœur; d'ailleurs le mas^ quequi était survenu l'intéressait sans doute assez vivement pour lui ôter le loisir de la réflexion. Quoi qu'il en soit, je demeurai seul avec flmilia, interdit de ce bonheur inespéré.

<cEn ce moment la lune, sortant d'un nuage ^ projetait une lueur indécise sur sa figure vir* ginale : elle tint pendant quelques instans ses regards silencieusement, tournés yersle ciel; dans pette attitude pensive, elle ressemblait à la statue de la Mélancolie^

a Je le vois , lui dis*ja, Emilia préfère aussi n la rêverie aux turhulens plaisirs. Ces fêtes, «c cependant, dont elle est le principal orne-*

ANECDOTE viNITIENIfE. 5l

« ment, elle doit les aimer; la tristesse est pour i< ceux dont le cœur souffre.

— a Gaëtanoi me répondit-elle, déjà je con-

a nais assez la vie pour deviner qu'il faut s'at- « tendre à des peines^ et si je n'en éprouve pas « encore , je sais les prévoir,

— a Ah! repris-je avec émotion, puisse l'in- « fortune vous épargner toujours, vous si c< digne du bonheur !

— c< I^ bonheur ! murmura-t-elle avec un lé- « ger soupir....

— n Le bonheur, Erailia^est d'aimer; hélas !

« c'est le malheur aussi. Aimer fait vivre; mais H aimer fait aussi mourir. »

«L'égarement avec lequel j'avais prononcé ces paroles la fit tressaillir. Emporté par la violence de mes sentimens, éperdu, j^osai ajouter:

— « Malheur, Emilia, malheur à qui vous « aime! Maudissez-moi, car je suis cet înfor- « tuné. Maudissez le coupable dont le crime « est de vous adorer ! d

«Emilia devint pâle, tremblante; puis elle me dit du ton le plus touchant:

— a Je vous plains, Gaëtano, et mon cœur ne

S'IX LC GONDOLIER,

« sait point maudire. D'inflexibles préjugés ont « mis entre nous une barrière insurmontable.

ce Revenez à la raison, c'est Emilia qui vous en « supplie , Emilia qui gémit sur vous , hélas !... a et sur elle-même peut-être! »

a En achevant ces mots, elle cacha dans ses mains son visage couvert d'une confusion enchanteresse, et je vis une larme glisser entre ses doigts. Une larme ! une larme d'Emilia ! Et c'était moi qui la faisais couler! O moment d'ivresse ! O seule et douloureuse volupté qui m'ait été réservée!

(( Emilia, lui dis-je avec passion, trop chère « Emilia, arbitre de ma destinée, si vous me « plaignez, je serai fort contre l'adversité, (c Ne craignez rien de votre amant, il saura « vous adorer en silence , et respecter votre (c repos cent fois plus précieux que sa vie. »

a Le retour de Lorenzo interrompit cet entretien si court et si décisif. Le trouble de sa sœur parut le frapper; il me regarda avec étonnement, et, sads mot dire, entraîna Emilia vers la salle du bal.

« Le lendemain je traversais le grand canal

ANECDOTE VÉflTJ^MNE. 53

dans ma gondole, je rencontrai Lorenzo dans la sienne :

« Je viens de chez vous, et ^ai à vous par* « 1er , me dit-il froidement

—" « Soit , lui répondis^ je 9 me voiqi prêt à « vous donner toutes les explications que vqus a pouvez souhaiter, »

« Je passai dans sa goi^dole^ et quand nous y fûme^ enfermés : .

•—«Gaëtano, méditai d'un ton composé, vous « aimez ma sq^ur ; vpus chercheriez vainement «c à vous en défendre; je le sais, j'en suis sur.

— *f Je ne prétends rien dissimuler avec vous, < lui répondis-je, il est vrai, j'aime votre sc^ur, « je l'aime éperdùnient.

— « Cependant , ajouta-t-il , vous avez dû u mesurer l'immense intervalle qui existe entre « elle et vous,

— « Oui| Lorenzo , je conoàis la distance c qui nous sépare; mais je connais en même Cl temps votre amitié pour moi , et j'ai osé « crcHre qu'elle me serait fidèle au besoin-

"^ « N'y comptez pas , interrompit-il avec « véhémence; mon amitié pour un ingrat ne

54 I# GOITDOLIER,

<c saurait aller jusqu'à lui sacrifier Thonneur de a ma maison.

— ce L'honneur de votre maison, Lorenzo !

a en vérité, je ne vous reconnais plus. Qu'est ce devenu Taustère langage du républicain ? où (c sont les maximes que vous professiez naguèc< re? Quoi! Les préventions nobiliaires qui « étaient l'objet de votre blâme remportent (K déjà sur des idées généreuses dignes d'un « esprit élevé. L'honneur de votre maison !

ce Pensez-vous- donc que l'amour involontaire a d'un honnête homme pour la fille d'un noble « soit un attentat à l'honneur de sa Csiroille ? « Ah! cette opinion cruelle ne saurait être la (c vôtre. Hier encore vous me témoigniez une a estime dont je n'ai pas démérité ; auriez-vous «c démérité de la mienne ?Ecoutez*moi , Lo* a renzo, je vais m'exprimer avec la franchise a dont je ne m'écartai jamais. Je l'avouerai, ^c je m'étais dit: Les préjugés sociaux qui rè- «c gnent despotiquement à Venise élèvent au* a devant de mes vœux un ol)stacle terrible; <c mais enfin cetobstade ne peut- il être aplac< ni ? le suis, il est vrai, le fils d'un marchand;

ANEGDOTfi yÉJUmÉLJUKE. 55

« maïs la conduite sans tachede mon père, et fic et la loyauté de mes sentimens , nous donff nent droit à la considération publique. Nous « sommes simples citoyens, mais nous sorocc mes riches, et, après tout, il est peu de face milles patriciennes qui ne doivent leur oria gine au commerce; plusieurs d'entre elles « exercent encore cette profession (i). Ne a puis-je donc me rapprocher de la noblesse « par Fopulence ? Je m'étais dit encore : L'héc ritier des Morosini est mon ami; il prendra ce pitié de mon cœur: si son rang est élevé, sa « raison l'est plus encore; il me prêtera auprès a de son père l'appui de son éloquence ; elle c< triomphera peut-être de l'orgueil aristocra-^ « tique. Tel était l'espoir dont je me berçais; a telle était mon ambition , que je ne crois inn digne de vous ni de- moi. Me serais-je trom- <c pé? aurais-je trop présumé de vous?

c( Lorenzo m'avait écouté avec impatience:

— « Je trouve bien étrange, dit-il fièrement,

(i) Quoique la profession du négoce fût interdite aux patriciens, beaucoup faisaient le trafic, et la prphibitîon^ était tombée en désuétude.

« que VOUS osiez me taxer d'inconséquence dans « mes principes; je n'en veux rendre compte (c qu'à moi seul. Gardez-vous surtout de croire « que je puisse approuver jamais le chimérique <c arrangement que vous me proposez. Quant « à mon affection^ vous vous Fêtes ôtée par (c votre amour pour ma sœur, amour témé* a raire qu'il /aut étouffer dans votre ame.

-T- « Ce langage m'étonne et m'offense , re- « pris-je très éma. J'avais cru pouvoir faire un « dernier appel à votre raison, à votre sensi* a bilité ; je vois avec une profonde douleur a qu'il n'y a pas à faire fond sur l'une plus ce que sur l'autre. Sachez- le bien d'ailleurs: s'il (c était possible que quelque chose me délivrât « de mon amour, ce n'est assurément pas la « menace qui aurait ce pouvoir.

— a Si l'on n'a pas ce pouvoir, on aura du « moins celui de vous interdire la vue d'Emi-- « lia , s'écria-t-il d'un ton animé.

— a C'est encorfe un droit que je vouscon- « teste.

— « Nous verrons, dit Lorenzo. w

«X^a dispute s'était échauffée; nouséchaA-

ANECDOTE viwiTIEJSTNE. 57

geâmes encore quelques propos amers, et d'amis que nous étions, nous nous séparâmes ennemis irréconciliables. Je rentrai chez moi désespéré. La seule tentative qui soutenait mes frêles espérances venait d'échouer; mon malheur était consommé. Je reçus le jour même un billet du père de Lorenzo. Il me reprochait, d'une façon qui me toucha , d'être venu troubler son repos et celui des siens , et, dans les termes les plus ménagés que son extrême politesse avait pu trouver, il me défendait l'entrée de son palais. Ce billet n'avait rien d'injurieux , mais il était formel.

a Obéir en gémissant, que me restait^il de plus àfaire ? En d'autres circonstances j'aurais eu à redouter l'assassinat, Qu tout au moins l'emprisonnement ou l'exil,- car une famille puissante avait plus d'un moyen de nuire aux malheureux qui encouraient son inimitié, et l'esprit vindicatif des Vénitiens ne les portait que trop souvent à des excès ; mais je n'eus aucune de ces craintes; je rendis aux Morosint la justice de les croire incapables d'une lâcheté. Quitter Venise eût été le parti le plus

sage; mais paraître céder à Loreïizo et fuir devant son^ courroux, révoltait ma fierté.

Toutefois cette idée n'était c|ue spécieuse ; la vérité est qu'elle me servit de prétexte pour ne pas m'éloignet* des lieux habités par Emilia. Je» restai donc h Venise. Je n'allais plus dans le moùde : sans autre société que celle de mon père accablé de mes chagrins, je vécus concentré dans une profonde mélancolie , si c'est vivre que d'être livré à un mal sans remède.

Le soir, enveloppé dans mon manteau, j'errais autour de la demeure d'Emilia , rœil fixé sur ces murs de marbre, moins durs, à mon gré, que le cœur des Morosini ; ou bien je me faisais conduire en mer dans ma gondole^ et là, livré au tumulte de mies pensées, pareil à celui des flots, j'appelais le ciel à témoin de l'injustice des hommes.

ce J'avais un valet affîdé fort intelligent. Stefaûo ( c'était son nom ) aimait Bianca, càmériste favorite d'Emilia. Son intérêt l'attachant au mien, il essaya de pénétrer jusqu^à sa maitresse, et de savoir d'elle ce qui se passait dans le palais des Morosini; mais ce palais était de-

ANCCDOTË VÉNITIENNE. Sp

venu celui du soupçon; les avenues en étaient si rigoureusement gardées^ que les efl)orts de Fadroit Stefai^o furent infructueux. Seulement .il apprit par voie indirecte qu'il était question de marier Emilia à un membre de la famille Grimani. On savait, me dit-il, qu'Emilia témoignait une extrême répugnance pour celle union, et Ton s'en étonnait d'autant plus dans le monde, que ce Grimani était bien fait de sa personne, riche, et d'une illustre naissance. Le rapport de Stefano, tout en confirmant .mon espérance d'être aimé, aggrava mon supplice. Je voyais Emilia, circonvenue par ses parens, résistant d'abord à leurs persécutions, puis contrainte de céder, et traînée à l'autel comme une victime. Alors je ne me connaissais plus ; des transports de rage s'emparaient de moi, et il est sûr que si, dans un de ces momens de délire, Grimani se fut présenté à mes yeux, je lui aurais plongé un poignard dans le sein.

a Un jour, après avoir erré long- temps dans Venise, sans savoir où j'allais, sans autre but qu'un violent besoin d'agitation, je me trou-

Go LB GONDOLIER,

vai , au coucher du soleil ,^ auprès de l'^tse de Saint-Marc. J'y entrais souvent le soir, pour y chercher^ comme d'instinct , la solitude, et ce religieux silence qui imite le calme des idées, rentrai machinalement dansr l'église, moins pour prier ( le désespoir ne prie plus ) que pour y trouver une apparence de repos. Le temple majestueux et sombre était vide; on allait en fermer les portes. Appuyée contre un pilier,^ un femme, enveloppée desamante qui dérobait entièrement son visage, frappe ma vue. Soudain elle s'approche de moi, et, la prenant pour une mendiante, je me disposais à lui donner quelque argeât, quand alterne glisse mystérieusement un billet dans là main , et s'éloigne. Je sors de l'église, je rentre précipitamment chez moi , et je lis ou plutôt je dévore ce billet ainsi conçu ;

« Il est encore des êtres qui s'intéressent « à vous. On veut marier Emilia; elle n'y conc( sentira jamais. Un couvent, s'il le faut, sera u l'asile de sa douleur. Elle vous conjure* de « supporter la vie. Biaitca. >

« O mélange ineffable de joie et de peine 1

ANECDOTE VÉNITIENNE. 6l

Emilia m'aimait donc! Elle me priait de supporter la vie ; son courage égalait sa tendresse. Ce billet inattendu ranima un peu Tespoir éteint au fond de mon cœur. Emilia m'aimait ! Qu'une telle assurance m'était doute ! mais hélas ! combien elle devenait douloureuse par la pensée du sacrifice qui devait être imposé à un si funeste amour !

« Peude jours après/Stefano, en entrant chez moi- le matin, m'apprit qu'il y aurait le soir même un grand bal masqué dans le palais des Morosini. Je conçus aussitôt la pensée d'aller déguisé à cette fête que ma jalousie regardait déjà comme celle des fiançailles. Un tel des*^ sein était périlleux; il pouvait compromettre Emilia; un éclat terrible pouvait avoir lieu, si j'étais reconnu; je me dis tout cela; mais je me dis aussi que c'était peut-être la dernière occasion oà il me serait possible de la voir.

Gomment résistera cette idée? de quel'poids sont les conseils de la prudence, là où règne l'amour le plus passionné? Je décidai que j'i* rais à ce bal.'' O wuît d'affreuse mémoire! O ffftaie résolution qui m'a plongé dans un abîn>eî

11 me manquait un crime pour combler la mesure de mes maux.

« A minuit, muni de mon épée cachée sous un ample domino noir, je m'acheminai vers le palais des Morosini. A la faveur de la confusion inséparable à cette heure d'une fête où se trouvait réunie toute la noblesse vénitienne, il ne me fut pas difficile de me glisser parmi la foule des conviés, et de pénétrer jusque dans les appartemens. Parvenu ainsi dans la sa^e

du bal, mes regards avides ne tardèrent pas à découvrir Emilia, et à son aspect je me sentis saisi d'un tremblement convulsif. Elle était sans masque : son excessive pâleur, ses beaux yeux, naguère si brillans, maintenant éteints dans les pleurs, formaient un bien pénible contraste avec la parure éblouissante dont on l'avait sans doute forcée de se revêtir. En cet état qu'elle me parut touchante ! Combien mon triste' cœur fut attendri ! Reine désolée de cette odieuse fête, elle était assise sur un sopha, entourée de ses parens empressés autour d'elle. Debout à ses côtés, je distinguai Lorenzo , je vis, ô ciel ! je vis mon rival, penché vers

ANECDOTE vilTITIENirE. 63

ka, l'accablant de soins importuns auxquels elle n'opposait qu'une froideur passive. Tous ils étaient démasqués, et je ne perdis rien de cette scène. En apercevant Grimani, mon premier mouvement avait été de porter la main à la garde de mon épée ; je parvins à réprimer ma rage; mais cette main, qui brûlait d'assouvir ma vengeance, se tourna contre moi-n)éme en déchirant raonseip. Comment vous rendre l'horreur de ma situation! Tandis que, dans un salon décoré avec magnificence, et resplendissant de l'éclat de mille bougies^ s'agitait tout autour de moi une multitude enivrée de plaisirs; tandis que, aux sons d'une musique enchanteresse, le caprice heureux et volagenouait cent intrigues voluptuetises , dérobant sous mon noir déguisement les fureurs de l'amour et de la haine , j'étais comme un sombre nuage qui recèle la tempête et vient menacer de la foudre le déclin d'un beau jour. '

a Jusque-la cependant mon stratagème avait réussi. Seul au milieu de cette foule, j'errais depuis environ une heure dans les divers groupes, sans que personne eût pris garde à

moi, lorsque je me trouvai en face d*un masque richement vêtu à l'espagnole.

(c Voilà, me dit-il en passant, un habillement « bien lugubre, et qui vraiment fait tache en ce « lieu : il faut que celui qui le porte ait un cœur « bien ennemi de la gaîté. Ce sera un malheua reux en deuil d'une maîtresse perfide, ou bien « qtielque vieillard chagrin qui vient malencon-: <c treusement effaroucher les jeux et les ris. »

«J'avais reconnu la voix d'un ami, de ]^anfredi Zeno ; mais je ne répondis rien, et je cherchais à m'esquiver, quand, me retenant par le bras, il ajouta :

« Ce triste masque m'intrigue. De par Saint- « Marc! je saurai le nom<]e celui qui se cache « sous cette i^mèbre enveloppe, et je serai son «c confident malgré lui. »

« Voyant qu'il me devenait impossible d'échapper à cet indiscret, je me penchai à son oreille, et je lui dis :

«Manffedi,au nom du ciel, delà discrétion!

« je suisGaëtano Fiorelli.

' — «Imprudent ! s'écria- t-il; et répriraantaussitèt cette exclamation, il me dit à voix basse:

« Qu'êtes- VOUS venu faire ici? Y songez- « vous y Gaêtano ? votre présence chez les « Morosini me fait frémir. Ah! croyez-moi, « fuyez , et comptes d'ailleurs sur le secret le « plus absolu, y»

a Comme il achevait ces mots , Lorenzo passa près de nous.

« Ne peut-on savoir , demanda-r-il à Man- « fredi , quel est cet étrange domino? Je l'ai a déjà remarqué, il a l'air d'une apparition. »

— «Chut! répondit Manfredi sans sedécon- « certer, et en reprenant le ton de la plaisan^ « terie, chut ! Lorenzo , c'est un de nos* amis , « un amant soupçpnneux qui veut surprendre « une infidèle. Quelle duperie! n'est-ce pas? tt une maîtresse est volage; eh bien ! qu la « quitte pour une autre : voilà la véritable sait gesse. Mais enfin , puisque .notre ami a au- « jourd'hui le caprice de la jalousie, on ne « peut que le plaindre. Plus tard sans doute « il quittera son masque; pour le présent, croisa moi , respectons son incognito.

-— « Soit j répliqua Lorenzo en s'éloignant

« avec Manfredi ^ nous avons à Venise la li-

« b'erté du masque. J'aurais soupçonné que a c'était quelque familier (i). En tous cas, il a verrait que le plaisir est ^eul à l'ordre du « jour. Le plaisir est le dieu des Vénitiens, et « en vérité la vie ne vaut pas qu'on se mette

« en peine pour elle. »'

« Délivréde cette alerte, je jugeai que le moment était venu de me retirer. Par malheur je ne voulus pas m'arracher de ce lieu, sans avoir encore une fois contemplé Emilia. Ellesepromenait alors dans le bal. Je la suivais d'assez près, mêlé à ses nombreux admirateurs, etmes yeux et mon cœur lui adressaient furtivement de derniers adieux. Tout-à-coup une main saisit la mienne, et m'y laissa un papier. Je me retourne; une femme masquée me fait un lé* ger signe, et disparaît. Excessivement éniu, je parcours les apparfemeiis, j'arrive à une pièce oà il y avait peu de monde et de lumières.

Là je déroule à la hâte et en secret le papier qu'on m'avait remis, et d'un coup d'œîl j'y lis ce peu de mots tracés au crayon :

(t) On pen<^ bien que l'inquisition avait toujours <|aelqu*OB de ses es[»îons dans toutes les assemblées.

ANECDOTJS VÉHITinrNE. 67

<c Vous êtes reconnu.... fuy^z, si vous vou* « lee éviter un éclat qui perdrait.v^.. »

«c La mahji qui avait commencé ce billet n'a* vait pas eu le temps de l'achever; je reconnus celle de. ia fidèle Btança. Au même moment Manfredi, venant à moi» me dit très vite:

ce II n'y a pas une minute k perdre^ partez, <ije vous suis. »

« Je restais en suspens , dans une agitation inexprimable : il m'entraîna , et nous franchîmes le seuil du palais.

<x Sur lecaqal régnait une grande confusion occasionée par la multitude des gondoles pressées et se heurtant les unes contre les autres > par l'agitation des torches,' par le mon« vement tumultueux des valets attendant leurs maîtres. Voyant qu'il ne pourrait trouver de suite ses gondoliers ^ et pensant, âvoc raison sans doute^ qu'il n'y avait pas de iemps à pctr» dre, Manfredi me dit que nous aurions plus tôt fait d'aller à pied , et j'obéis à son conseil La nuit était sombre et pluvieuse ; la lune vôi«> lée par une brume épaisse perçait à peine l'obscurité. Machinalement et sans rien dire

je suivais Manfredi sur les berges qui longent les canaux. Nous avions déjà franchi plusieurs de ces ponts étroits et sans parapets^ dont le nombre est infini à Venise , et qui sont si périlleux pour les pas de l'étranger. Comme je mettais le pied sur un de ces ponts, apparut de l'autre eoté , sen^blable à un fantôme , un homme d'une taille imposante, qui, d'abord immobile, semblait être là pour barrer le passage. Soudain il écarte le large jngnteau dont il était enveloppé; souà ses habits brillans d'or et de soie je reconnais Lorenzo : il met Tépée à la main , et d'une voix menaçante :

a Traître! s'écrie-t-il , tu vas expier ici ton « audace; rien ne peut te soustraire au châti- « ment mérité.

— cf Lorenzo , répondis-je , jfe suis le plus in* « fortuné des mortels, mais je ne suis coupa- « ble d'aucune trahison. Au reste, si vous you- «r le^ ma mort , frappez ^ je m'offre en victime ; aôtez-moi une vie qui m'est insupportable.

<c Après avoir cruellement abandonné un ami, w il ne vous reste plus qu'à devenir son « assassin.

JLir£COOT£ VÉKlTIEIflfS. 69

— ^ Ta lâcheté, répliqua-t-il transporté de « colère, égale ta perfidie; mais il faut que tu « meures de ma main : te punir moi-même , « c'est faire honneur à un yîL séducteur que <c réclament les cachots. »

« Manfredi indigné allait s'interposer entr« nous; il avait mis l'épée à la main ; justement irrité à mon tour , j'avais tiré la roientie pour repousser Fagressiou et dans l'espoir de désarmer l'agresseur, quand celui-ci... 6 fa-* talité! ô nuit 'horrible F... il fond sur moi; incapable, dans sa rage aveugle, de diriger ses coups^ il rencontre mon glaive; le fer le perce d'outre en outrer; son corps sangla^t roule , tombe dans le canal ; l'abîme s'ouvre, se referme , et un instant de lugubre silence succède à cette épouvantable scène... Je veux me tuer, me précipiter dans les flots; Manfredi parvient à m'ôler mon épée, il m'embrasse, il m'aîrrache de ce lieu funeste: « Laissons ce «barbare, me dit-il, abandonnons un furieux ce digne de sa fin tragique. » Il m'entraîne à ces mots, sans que, dans Tespèce de stupeur où m'avait plongé celte catastrophe, j'aie au-

cune force à lui opposer/ et nous arrivons à son palais , tous deux dans un état impossible à décrire.

Manfredi s'occupa sur«ie<han)p des moyens d'assurer ma fuite, et d'abord je m'y opposai de tout mon pouvoir. Abandonner les lieux habités par Ëmiiia nie paraissait un effort surhumain ; fuir Venise était me déclarer coupable! chargé d'un meurtre, je n'avais plus qu'à mourir. Ce ne fut pas sans peine que Manfredi parvint à me déterminer : « E^ilia , rne dit^il ^ a connaîtra k vérité ; l'essentiel est que vous, «soyez innocenta ses yeux, et vous savoir <c sauvé sera pour elle une consolation , tandis «' que votre mort causerait peut-être la sienne. <c Votre conscience est à l'abri de reproches ; «f un meurtre involontaire n'est point un « crime ; mais si vous demeurez à Venise , cou-*

<c pable ou non , vous ne pouyez écfaaj^er aux ce rigueurs d'un tribunal inflexible, et vous ne <€ savez que trop quelles épreuves, quelles in- « famies précéderaient votre trépas, si vous « tombiez entre les mains des triumvirs (1).

(i) L'inquisition d'état^ composée de trois juges don(

AIir£C£IOTB VJiNlTlUNE. 7!

« Partes donc, Gaëtano^ emportez l'espérance (f de temps roelUeurs, et la confianoe dans moi^ tt ftâûtié qui vous restera.fidèle. » Persuadé pa^ cea paroles, ou plutôt subjugué par la force de^ événemens^ je ne résistai plus. Je manl* lealai un seul désir, celui de pouToir jouir des derniers embrassemens de mon pèrer Alarmé du .retard que celte démarche dëvâit occâ^ sioper, de tout ce qu^elle avait de périileux,. des émolions inséparables d'une telle entrevue , Manfredi s'y opposa encore ; il ne vouhit ni Mm venir mon père, ni que je tné rendisse chez lui.. Tout fut disposé en peu <l^ins<-^ ta^)s. Ijq valet de cbambre de Manfrudf et deux gpiudoiiçn , gens sûrs et déterminés , re-^ çurejs^t leurs instructions , et s'engagèrent à me sMiver. Manfredt lui-même prétendaiti

le choix demeûriait secret^ nétati {tôsi^tie à aucune^ formalité. Quoiqu'elle évoquât plus particulièrement devsàit elle les aftliires où là. politique et la religion Sji; tr^vaieùt intéressée.» 9 son. ponvQir m ^e bomaii pas à ce genre de procès. Les formes des procédures , l'appréciation des preuves, la pénalité, tout était arbitraire cfae£ ce tribunal (fautant pins redouté que ses actes étaient plus inystéc^Urju

7 a ^£ GONDOLIER y

m'aecompagner jusqu'en terre-ferme. Sentant qju^il n'était déjà que trop compromis, je lui déclarai fermement que je ne partirais point, s'il. ne renonçait à ce dessein^ Nous descendî-^ mes en silence l'escalier de son palais , et nous nous, séparâmes après un long et/ muet embrassement, étreinte solennelle où mon cœur battant contre le cœur d'un généreux ami^ dut Jui paraître plus éloquent cent fois que tout ce que ma bouche aurait pu dire.

« Je trouvai dans la gondole desarmes et une bourse qui contenait mille sequins , car Man^ fredi avait pensé à tout. Il faut peu de temps pour traverser les lagunes, et l'obscurité régnait enc(M*e, quand je touchai la terre « non loin de Mestre. Les gondoliers firent sans délai force de rames, pour rentrer dans Venise avant le jour. Tout près de Mestre, sur la route qui conduit de ce bourg à Trévise , Manfredi possédait un casin. Ce fut là que Domenico, son valet , me conduisit en toute hâte. Nous entrâmes dans cette maison sans avoir été aperçus. Un concierge, vieux serviteur fidèle^ t'habitait seul. Domenico lui communiqua les^

ANECDOTE V£iriTl]^N£. 7 3

ordres de son maître, et se disposa à partir pour Vicence. Ce voyage, sous prétexte d'affaires, avait été combiné pour colorer son ab« sence. L'honnête Domenico ne voulait aucune récompense, je le contraignis d'accepter vingtcinq sequins, avec prière d'en remettre au* tant de ma part aux deux braves gondoliers qui m'avaient amené.

a Quitter de suite les états vénitiens , et m'exposer ainsi à traverser une assez grande étendue de pays où j'allais être recherché dans toutes les directions, était une entreprise d'un succès plusque douteux. Il avait donc été décidé que je resterais caché dans le casin de Manfredi, jusqu'à ce que je pusse partir avec moins de danger. Malgré cette prévoyance, je faillis être arrêté le jour même qui suivit ma fiiite de Venise. Des sbires se présentèrent dans là maison ; mais le secret de ma retraite avait déjà été si bien conçu, et tels. furent l'adresse et le sang-froid du vieux concierge , que j'échappai à leurs perquisitions, et qu'ils se retirèrent convaincus qu'il fallait diriger ailleurs leurs poursuites. Une circonstance fa-

74 L£ GONDOLIEA^

vorable vint à mon secours. Je vous ai déjà dit que la nuit du fatal événement avait été ot^geuse. Le matin qui la suivit , quoique U mer fôt fort agitée, les pécheurs étaient 8or<^ tis de Yenisq, comme de coutume. Us ne rentrèrent qu'avec beaucoup de peine dans le port i hormis un seul qui , poussé en pleine mer par la violence du vent, y avait péri corps et biens. On supposa que le pfttron de cette barque avait été soudoyé par tnoi ^ qu'il s'était engagé à force d'or à me conduire sur les cô» tes d'Istrie, et que nous avions naufragé dans la traversée» Mânfredi eut soin de faire accré^ diter ce bruit , et dès lors les recherches qu^on Élisait de ma personne devinrent moins àjcti*ves. Mon gardien apprit bien tôt cette nouvelle, car mon évasion et la scène tragique qui IV vait précédée étaient l'entretien de tout le paya. Quoique rassuré par cet incident « je demeu-* râi cependant encore quinze jours dans mon asile. Ce temps écoulé^ je me préparai au dé* part. Le vi^ux concierge me procura des ha-* bits de paysan ; j'avais laissé croître ma barbe^ le chagrin et les veilles avaient d'aiUeur&

ANECDOTE VÉWlTJBWPfE. 75

changé mes traits de manière que mon signa*lement devenait presque inutile. Je donnai cinquante sequins au brave homme qui m'avait prêté son aide, et j^ lui remis trois lettres pour les faire tenir à Marifrèdi , dès qu*il y aurait sécurité. L'une d*elles était pour lui , j'adressais les deux autres à i!noh père et à Emilia. Vous jugez quel désordrlî^ d'idées devait -régner dans ces lettres oii se peignait dans toute son énergie la vivacité des sentl-

mens dont mon ame était alors oppressée.

« Un soir, travesti en paysan ferrarais , fnimi d*un poignard et d'une paire de pistolets, portant cachés Mans une ceinture les neuf cents sequins qui me restaient, je partie seul et à pied du casin de Manfredi. Evitant soigneusement les villes et les grandes routes , ne mar*chant guère que la nuit, j'arrivai sans rencontre fôcheuse au pied des Alpes, et, m'engageant dans les détours de la Valteline, je gagnai facilement la petite ville de Chiavenna. Là je pris un guide qui me conduisit dans le pays des Grisons, en me faisant traverser le

mont S})lughen , où n'existait pas encore la

76 LE GONDOLIER y

belle route qu'on y a ouverte récemment, le vis les sources du Rhin et les cataractes qu'il forme au milieu d'un chaos de rochers et de forêts. Ce n'était plus la .riante et voluptueuse Italie : le séjour des glaciers , de sombres déserts , un climat rigoureux , avaient remplacé une terre fécQnde, un ciel doux et serein; mais je foulais un sol pour ainsi dire vierge, où l'homme , libre au sein de la nature, -n'est point pauvre, parce qu'il ignore les besoins factices; n'est point malheureux, parce que ses désirs sont bornés. La Suisse me plut : je parcourus ses cantons démocratiques, dont j'ob* servai avec curiosité les paisibles institutions, les mœurs patriarcales. Quel contraste avec les institutions et les moeurs de Venise! et quelle amère dérision que la liberté des Vénitiens! Fortunés les Suisses, s'ils peuvent conserver leur simplicité antique, s'ils savent opposer leurs âpres montagnes , comme une barrière inaccessible, à notre prétendue civili*sation ! J'aimais à gravir les hauts sommets des Alpes ou l'air est si pur, à suivre les rives des lacs, le cours des torrens écumeux, à pé«-

AHSCDÛTE VEVrnCHHE. J

nétrer sous les Toûties religieuses des fus séculaires. Parfois je suivis les chasseurs de dia* mois dans leurs excursions avenloreases , le long des glaciers où règne un étemel silence. Dans ces r^ons élevées j'éproorai œ salutaire effet qu'on attribue à la subtilité de Fair, de calmer les passions , de tempérer les ennuis du cœur.^Plaeé au milieu des scènes les plus grandioses que h^ nature puisse offrir , je regsffdais en pitié la £ûblesse humaine, et la mienne propre. Alors je ne me sentais pas consolé , car ma peine était inconsolable ; mais j'avais moins d'emportement dans la douleur ; l'amour me consumait toujours , car il ne devait point s'éteindre; mais ce n'était plus cette flamme dévorante qui anéantit. Mes souvenirs n'étaient plus si déchirans, mes regrets n'étaient' plus des remords. Ainsi la simple nature exerce sur nos affections morales une influence qu^ ne sauront jamais égaler les stériles enseignemens de la philosophie.

(c Cependant il n'est pas bon que l'homme soit toujours seul. Dans un isolement trop absolu, les mêmes pensées reviennent sans

cesse, la tristesse se reproduit d'elle-même ^ son .amertume va croissant , les plaies de l'ame s'irritent, ^s'enveniment, et la vie ne peut plus se supporter. J'avais vingt-trois ans : à cet âge l'activité est -un impérieux besoin pour l'ima-* gination comme pour le corps. D'ailleurs, dans la retraite où je m'étais confiné depuis plusieurs mois je ne pouvais espérer d'avoir des nouvelles de Venise, et cet état d'incertitude était trop pénible. Tout en me promettant de revenir un jour en Suisse , je résolus de tenter ce que pourraient sur moi les distractions dUme grande cité , et je partis pour Paris.

«c J'étais à peine depuis quinze jours dans cette capitale , quand j'y rencontrai un de mes anciens condisciples de Padoue , récemment arrivé , et qui voyageait en France pour son instruction. Il me mit au fait de tQilt ce qui s'était passé depuis ma fuite.

a Cité devant le tribunal dit de IsiQuarantiâ criminelle, sa sentence m'avait condamné à aK>rt par contumacci et à la. confiscation de mes biens présens et à venir (i). Une £aimille

(1) II' y avait dans Tanden gouvernement de Venise

AWECDOTiL vMnITIENBTF.. '^t)

patricienne étant intéressée dans la cause ^ le conseil des IMx avait d'abord voulu intervenir, et mon père avait été inquiété un moment dans sa personne et dans sa fortune. Cependant le pèt*e de Lor^izo, soit générosité, soit qu'il eût cédé aux supplications de sa fille , s'étant retranché dans un silence absolu, et n'ayant exerce aucune poursuite, le conseil des Dix avait peu tardé à laisser IWaire à sa juridiction naturelle.

a Manfredi avait été l'objet de quelques

soupçons; mais le secret de mon évasion fui

heureusement si bien gardé , que ces conjec^*

tures se dissipèretit bientôt.

<r Le jeune Vénitien m'apprit en outre qu'E*

milia , plus que jamais opposée au' mariage

deax ordres de juridiction criminelle , indépendamment de l'inquisition d'état, tribunal d'exception dont le pouvoir était tout discrétionnaire. Le conseil des Dix avait dans ses attributions les aflaires oà la sûreté de l'état était comprombe, et les procès criminels' dans lesquels des patricien^ se trouvaient impliqués. La Quarantie cri'mlnelle, ainsi nommée du nombre des juges qui la com-* posaient, prononçait sur les crimes des pfébéiens. La peine de la confiscation pouvait s'étendre jusqu'aux biens futurs du coinkiènc.

8o t£ GONDOLIER,

auquel on avait voulu la soumettre, avait ob* t;enu de sa famille la permission d'entrer daps un couvent, et qu'elle paraissait irrévocablement décidée à y prononcer ses vœux.

<cUne particularité assez extraordinaire , dévoilée long^temps après, peut servir à expliquer la conduite de Morosini, relativement à mon procès. Par un hasard singulier , lorsque Lorenzo péfit^ .il venait d'être condamné par le farouche triumvirat de l'inquisition. Je vous ai déjà dit que I^orenzo se prononçait avec une grande hardiesse dans ses discours. Averti déjà plusieurs fois d'être plus circonspect, it allait être victime de ses imprudences, et sa vie était vouée au poignard , quand la fatalité le. fit tomber sous mon épée ( i )• Malgré le mystère qui enveloppait l'inquisition et ses redou-

( I y Lenobleraccontent qui parlerait mal du gouvernement sera appelé, et averti deux fois d'être plus circonspect. A la troisième, on lui défendra de se montrer de deux ans dans les Conseils et dans les lieux publics. S'il n'o«béit pas, et s'il n'observe pas une retraite rigoureuse , ou si, après ces deux ans ^ il commet de nouvelles indiscrétioni , on le fera périr comme incorrigible. »

. ( Art. 39 des Statuts de Vinquintion d'état. )

ANSCDOÏE VÉNITIJENNE, 8l

tables arrêts, peut-être Morosini, membre influent du grand-conseil, et initié dans la plupart des . actes du gouveraement, fut*il instruit , par un moyen que j'ignore , de la menace. dirigée contre son fils, ou bien peutêtre l'avait-il devinée comme conséquence des avertissemens déjà reçus, et peut-être alors jugea-t-il devoir se taire et concentrer sa douleur dans son sein. Sans donner trop d'importance à cette supposition , Morosini, je le répète volontiers, avait im cœur assez magnanime, un esprit assez juste,* pour ne point chercher à se venger de l'attentat du fils sur la personne d'un père innocent et infortuné.

Quoi qu'il en soit, vous voyez par là combien le sort était acharné contre moi ,. car j'eus Thorrible malheur de servir involontairement les desseins d'un tribunal abhorré , de remplir à mon insu l'office de ses sicaires à gages. Lorenzo eût inévitablement péri; sa mort était écrite; qui sait si dans la nuit même où il fut frappé par un ami de jeunesse, il n'était pas destiné aux coups de la trahison? Sa perte m'eût causé de vils regrets ; mais du. moins

Si LE GONDOLIEii ^

elle ne m'eût poiiit laissé- les . remords qui m'ont déchiré.

«Les détails qui me furent donnés par mon jeun'e compatriote étaient affreux, puisqu'ils ne me laissaient plus aucun doute sur la consommation de ma ruine; j'y trouvai toutefois quelques motifs de. consolation. Mon père et Manfredi étaient à l'abri de tout ce *que j'avais redouté pour eux; Emilia me donnait une admirable preuve d'amour et de fidélité -^ si elle était perdue pour moi, du moins elle n'appartiendrait point à un autre. Mais combien d'amertume au milieu de ces pensées rassulàates ! Je me voyais accablé sous Jle poids d'uiie sentence infamante, regardé dans Ye« aise comme un vil assassin, déshonoré, ruiné, banniàjamaisdema patrie. J'y laissais à mon père, pour prix d'une vie toute consacrée à la probité là plus intacte, l'oppr'obre attaché p>ar moi à son nom. Je ne devais plus revoir cet excellent père, cette adorable Emilia dont j'avais si cruellement changé la destinée brillante , cette belle Venise où n'habite point le bonheur, mais où le plaisir en offre l'image.

OÙ les mortek^ doucement abusés par de riantes illusions , se bercent dans uile insouciance voluptueuse. Cité charmante, foNper paternel ^ objets si «exclusivement aimés, je ne devais plus vous revoir, j'étais séparé de vous sans retour , et j'avais tout perdu à la :fois , même l'honneur. Il me fallait donc désormais traîner ma pénible existence sûr les terres étrangères. J'avais renoncé à l'espérance en sortant de Venise , semblable aux mortels qui mettait le pied sur le seuil de l'enfer du Dante (i).

Abîmé de tourmens, je ne sais comment je ne succombai pas sous le joug de l'existence* Vingt fois je voulus secouer ce fardeau qui dépassait mes forces. Pourtant j'eus l'affreux courage de yivre , soit que , en effet , l'espoir ne meure jamais tout entier dans le coeur de l'homme , et que Vinstinct inné de sa conservation maîtrise chez lui les autres sentimens^

(i) Lasciate ogni speranza, toî ch*eatrate *.

Diyina commeJia^ canlo III.

* Mortels qui pénétrez dans ce funèbre lieu , Dites à l'espérance un éternel adieu.

soit horreur du suicide , et ce doute effrayant du néant qu'un de vos poètes a su exprimer admirablement, à Timitatich du Sophocle anglais (i).

« La réputation méritée de Goldoni l'avait fait attirer en France, et l'estime accordée à ses talensl'y retenaient depuis vingt-deux années. Il avait fait représenter avec succès plusieurs de ses pièces sur les théâtres de la comédie française et de la comédie italienne^ Attaché au service de Mesdames, filles de Louis XY, en qualité de professeur de littérature italienne, il avait ensuite donné des leçons à madame Clotilde et à madame Elisabeth, soeurs de l'infortuné roi Louis XVI. Quand j'arrivai à Paris; il habitait cette ville où il est mort au milieu des tourmentes de 1 793. J'allai voir

(i) Le narrateur fait sans doute allusion ici à ces beaux vers de Ducis , imités de Shakespeare :

La mort, c'est le sommeil.... c'est le réveil peut-être. Peut-être.^. Ah ! c'est ce mot qui glace épouvanté L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté : Devant ce vaste abîme il se jette en arrière , Ressaisit Texisteoce, et s'attache à la terre.

. Hamlbt, Acte IV , se. i.

Goldoni qui; en ma qualité de Vénitien, m'accueillit avec la plus aimable cordialité. Cet auteur ingénieux et fécond , trop fécond peutêtre (i), joignait à uii esprit singulièrement observateur, une modestie sincère, et une touchante bonhomie qui le faisaient chérir dès la première vue. Il'me plaignit, chercha à me consoler, et m'offrit son appui de cette manière ouverte et franche qui ne laisse aucun doute sur la réalité de l'offre. Je m'étais logé dans un quartier retiré où j'avâîs résolu de vivre en solitaire. Goldoni , que mes malheurs avaient intéressé, combattit de toute la force du raisonnement et de l'amitié un projet qu'il regardait 'comme funeste à mon âge. Plusieurs fois il vint me rélancer dans ma retraite niisanthropiquè, et m'en arracher presque malgré moi , pour m^ conduire au théâtre. Bientôt il me procura la connaissance de "plusieurs hommes distingués de cette époque. Dès-lors je partageai mon temps entre l'étude, et la société des artistes et des gens

(i)Le nombre de ses pièces de théâtre, comédies, drames et opéra-comiques , s'élève à plus de deux cenis.

86 L£ GOJXDOLIl^fi,

de lettres, la seule qui pût vaincre ma repugnance pour le mondç..

«cLors de mon arrivée à Paris, pendant l'automne de 1782 , il y avait quatre années que Voltaire et Jean- Jacques Roqsseau n'étaient plus (i); mais d'Alembert, Diderot, Tabbé Rayna], Marmontel, et d autres hommes justement célèbres , survivaient aux deux grandes lumières du dix-huitième siècle. Jlai vu de près ces débris d'une belle époque; j'ai plus intimement connu Diderot : il m'honora de son amitié, dont je n'ai malheureusement que trop peu joui (2).

« Un cœur chaud et une tète paradoxale , c'était Diderot. Son imagination bouillante et désordonnée était opposée à tout système^ et le fit errer sans, conviction et sans hui dstn» le domaine, de la pensée, y jetant çà et là des lueurs éblouissantes, mais point cette lumière pure et féconde qui éclaire le présent et Favenir.Avec des connaissantes très variées, il eut un scepticisme vague , des opinions trao-^

(i) ]\(ortsen 1778.

(3) Diderot mourut le 3o juillet 1784^

ANECDOTE V#.NiTIS]IN£. 87

chées sans être précisément arrêtées, surtout trop de verve d'artiste pour avoir de la correction et de la patience. Aussi a-t-pn dit de lui avec raison qu'il a écrit des pages admira-* hlea, mais qu'il n'a point fait un bon livre. Il euf; le génie qui crée , sans la sagesse qui perfectionne. Sa véhémence l'entraîné quelquefois à des aberrations de style. Cependant il ne faut pas oublier ce que disait à ce sujet Jean-Jacquçs : « Quand Diderot parait obscur, « ce n'est pas toujours sa faute.» La couver* sation de Diderot, oa l'a souvent répété, était extrêmement brillante^ et parfois préférable à ses meilleurs écrits. Il écoutait d'abord en silence et d'un air préoccupé ; mais si l'on discourait sur une matière qui lui plût, bientôt sa belle tête de penseur , semblable à celle d'un philosophe antique, s'animait par degrés; on voyait ses genoux s'entrechoquer (c'était commeunsignalTf dlor s il s'emparait de la parole qu'il ne cédait plus. Analysant et fécondant de ses propres idées les idées qu'on venait d'émettre , il s'élevait à l'enthousiasme le plus passionné , à l'éloquence la plus entraînante.

Du reste, la droiture et la sensibilité de ^ùtt cœur rectifiaient les écarts de son esprit trop chaleureux. Je craindrais d'affiaiblîr ici , en le citant, ce qu'il me dit plus d'une fois sur les institutions de Venise, et sur ma position en particulier. Son indignation contre les pré-» jugés sociaux s'exhalait en paroles acerbes , mais- du raisonnement le plus puissant; et si j'ai pu recouvrer la sécurité de conscience que m avait enlevée la fin tra^gique de Lo* renzo , c'est aux discours fortement persuasifs de Diderot que j'ai principalement dû ce bienfait.

«La nouvelle existence que je m'étais faite ^ eut été entièrement de mon goût, si j'avais pu dégager rnoii cœur de là tristesse où il. était plongé. Le matin je me livrais chez moi à l'étude de la littérature française pour laquelle j'ai toujours eu de la prédilection, oubien j'allais méditer, un livre ^n main, sous les belles allées du Luxembourg qui était dans mon voisinage. Parfois, étendant mes promenades solitaires, je m'enfonçais dans les bois qui environnent Paris, et là je m'abandonnais à des

ANECDOTE viNlTlSHTNE. 89

rêveries qui, pour être douloureuses, n'étaieut pas sans charmes , car ma peine , sans être moins profonde , n'était plus si* poignante, et se transformait insensiblement en une mélan^ colie qui est demeurée l'état habituel de mon ame. La mélancolie, cette affection pénible et chère qu on a si bien nommée la volupté du malheur, est peu connue chez nous autres honimes méridionaux, pourvus dé sensations trop vives pour être durables; mais si elle compose en Italie un caractère exceptionnel, l'adversité m'a rangé au nombre des exceptions. Sous Ils ombrages de Meudon et de Yin^ cennes , ma pensée rapide me reportait vers cette Venise tant regrettée , vers le toit paternel, d'où j'avais été chassé comme un ange déchu, vers cette douce Emilia, objet et victime de l'amour le plus passionné. En remémorant ainsi le passé, je m'attendrissais jusqu'aux larmes ; ces larmes du moins étaient un soulagement, et, ne pouvant plus vivre d'espérances, je vivais avec mes souvenirs.

Quoique amant de la solitude , je n'ai jamais pu m'y accoutumer le soir, soit préjugé d'en-

go LE GOlfDOLIERy

Êince j ou organisation particulière , soit que la terrible nuit de Venise ait laissé sa sombre

faiblesse $ur laquelle je n'ai pu me vaincre. Je passais donc mes soirées dans les maisons où se réunissaient les hommes éclairés. D'autres fois j'allais à la Comédie-Française : là^ assis dans un coin du parterre, seul au milieu de la foule , j'admirais tour à tour l'énergie de Corneille , l'élégance de Racine , et la vé» rite des portraits de Molière.

Cependant, quoique je vécusse avec une grande simplicité, l'argent que j'Irais apporté de Venise s'épuisait. J'étais ^ déchu dans ma patrie de mes droits civils, et je n'avais plus d'héritage à espérer. Mon père, surveillé par le gouvernement, ne pouvait en ma Êiveur placer des fonds àTétranger. Il parvint toutefois à me faire passer successivement environ dix mille sequins (i), et ces sommes réunies me rendaient riche pour le nouveau genre de vie que j'avais adopté. Trois ans s'étaient à

(i)Lesequin de Venise vaut à peu près 12 francs- 5o centimes.

A.NEGDOTE ^vifTlTIENNB. Qf

peine écoulés , qu^pd je reçus la i^ouv^Ue de la mort de inpn excellent . père. Quoiqu'il fût déjà vieux, le chagrin ay^it pçut-étre al^flgé ses jours : ce doute çruçl, toujours présent, m'a ravî tout moyen de consolation. J'appris en roémié ^emps qu'Ëmilîa venait de prononcer les vopux irrévocables qui nous séparaient à jamaijS jsur cette terre. Vceux terribles! vie du cloître ! mort de l'amé , «vant-coiAqrière de l'autre mort! vous êtes ^ comme le tombeau, l'éçpeif où ,yient s'abîmer l'amour. Ah! du moin^ le tpnibeau ne renferme que des corps insensib}e^ ; dans le clctUre on se survit à soimême , dans le cloître on est enseveli tout vivant ! Ces deux nouvelles, reçues à la fois, rouv;rirent et «Icét'èrent les plaies de mon cœur. Pourtant j'aimai à penser que m^ chère Emilia , moins infortunée que moi , avait pu trouver dans le sein d'une religion tutélaire la paix refusée à son amant proscrit. Compagne et tourment de mes, pensées, ét^e aqg^liqu^ dont l'image n^'apparsiit sans cesse comme un rêve de félicité , c'était bien poqr toi que je t'aimais. Trop sûr de ne t'oublier jamais , je

souhaitai rfêtre oublié de toi. Hélas ! ce triste souhait' n'a pas même été exaucé!

w^tigué du tumulte de Paris, j'avais loué une maisonnette dans la vallée de Montmorenty.* Je noie lassai dé la campagne, car tout me lassait, surtout le repos, ou plutôt je m'étais à charge à moi-même. Je me mis à voyager, pour- user en quelque sorte mon activité. Je parcourus diverses contrées dé la France, la Hollande et l'Angleterre. Dans ces divers pays, en Angleterre particulièrement, j^admîrai les efforts de l'industrie humaine ; mais je vis que, la comme partout, l'intrigué envahît le pouvoir et les honneurs qui tippartiennent à la seule vertu; que l'opulence, fruit d'une adreisse trop souvent coupable , est concentrée dans les mains du plus petit nombre; que la misère est pour les masses , et le bonheur une chimère* pour tous. J'eus la conviction que la liberté anglaise si vantée n'est qu'un vain mot habilement commenté, un charlatanisme exploité au pi^ofit de l'aristocratie la plus arrogante, et à l'aide duquel est dupée l'énergie d'un peuple fier. Le caractère anglais^

ANECDOTE VÉNITIENNE. gi

observé dans les moyennes classes , me parut très digne d'estime; mais le peuple français m'a toujours plu davantage par son esprit , sa générosité , sa bravoure , et sa disposition plus générale aux sentimens magnanimes. Cette aimable nation me semble avoir les qualités et les défsiuts qui proviennent d'une imagination vive. Prompte à s'enflammer pour le bien, elle peut tourner cette mén^e ardeur vers le mal ; mais elle revient plus rapidement encore de ses égaremens. Elle aime et veut la liberté^ parce que tout ce qui tient ai|x sentimens généreux la saisit et la transporte, extrême qu'elle est;, mais elle a su et saura la conquérir, sans profiter jamais de la victoire ; car pour la conquête il ne faut que du courage, et il faut du sang-froid pour fonder des' institutions durables.

«Cependant éclata la mémorable révolution française, qui a si puissamment modifié le sort de ce pays et celui des autres états de l'Europe, événement gigantesque, prévu longtemps à l!avance par les esprits judicieux qui .savaient observer la marche des choses. II. ne

hi'âppaf tient pas de rechercher ici quelles fu« rent les causes politiques de la catastrophe qui amena la chute d une monarchie de huit siècles ; un pareil exarïien est du domaine de l'histoire. Quant aux côÉïsécJùénces , vous les avez tues , quoique jeune encore , de vos propres yeui , et vôtre vieillesse n'en Verra peutêtre pas raccoifiplissèuïènt , car la révdliition française, plusieurs fois recommencée ,' n'a pas fermé l'abîme qu'elle avait ouvert Je dirai seulement que cette révolution , pure dans son principe, offrait un spectacle admirable à son début. Le fameux semient du Jeu de pauriie,' scène si décisive , assura les- droite dû pehpie, et les imposans travaux de rassemblée nationale parurent consolider la liberté. Bientôt ^'émurent le plus noble courage ^t le patriotisme le plus généreux ; une éloquence inconnue jusque-là vint «fe révéler à une tribune récemment placée en face d'un trône ; car la Fratlce, féconde en tàlens dans' les tewfps ordinaires, né connaît pas elle-même toutes ises ressources : qtfil àdvieimè une crise , et soudain dés gloires nouvelles britïént impro-

ANECDOTE vilflTIENNE. 96

visées comme par enchantement Quelle était belle alors , cette Fnùoce ! Quelle resplendissante aurore de régénération ! Mon cœur, un moment distrait de ses peines , applaudit aux éclatans débuts d'une liberté , audacieuse, et fière aux états-généraux, enthousiaste ei forte à l'assemblée constituante, plus tard, hélas ! viciée dans son but et poussée à sa perte. Je vis les beaux jours des Lafayette , des Necker, des Bailly ; elles résonnent encore à mon oreille les improvisations des Vêrgniau^,' des Barnave , des Casalès ; je elbois entendre ce Mirabeaiisi véhément, si redoutable, dùnt la parole altière était une puissance. Mais quand j'eus vu l'infortuné Loui» XVI entraîné par le flot populaire de Versailles à Paris ; ce débile monarque arrêté dans son évasion ; la convention naître^ du pénible enfantement de l'assemblée législative; alors jugeant aisément que la plus sainte cause allait être souillée , que le tprrent de l'anarchie menaçait de tout confondre dans son impureté, je ne voulus point assister aux scènes lugubres! que préparaient des forcenés; suivant l'émigration /mais

non en fugitif comme elle, je retournai vers les* montagnes de Suisse, asile paisible ou là nature dédommage des iniquités des hommes.

« Le pays de Glarûs en Suisse forme un des petits cantons démocratiques. Non loin du bpurg de Glarûs, au sein des Hau tes- Alpes , s'ouvre ;un vallon appelé le Klœnthal. Je venais de visiter les populations libres d'Appenzellj d'Uri , de Zug etd'Unterwald. Parvenu à Glanis,le hasard conduisit mes pas dans le Klœnthal. Une gorge sauvage s'offre à mes yeux; je veux y pénétrer. Je suis un sentier rapide , je remonte ainsi le cours ,d'un torrent qui, roulant ses #ndes impétueuses sur des rocs brisés^ ressemble à une longue cascade, li'âpreté du lieu me plaisait; je m'aventure dans les détours de ce ravin où je n'étais entouré que des débris de la nature. Depuis deux heures je gravissais ce chemin difficile , et, n'en devinant pas le but, je songeais à rétrograder , quand je crois voir que la gorge commence à s'élargir. Encouragé par cette femarque, je continue ma route, et bientôt arrivé à un rocher qui la termine, un tableau

AlfECDOTS VfiNlTIElTNE. 97

enchanteur se déroule à ma vue : c'était le Kiœnthal. La nature, si variée en Suisse, n'a rien de plus ehamiant et; de plus imprévu dans ses contrastes. Représentez-vous une vaUée dont la circonférence, d'environ deux lieues^ est ceinte de montagnes qui la défendent de toutes parts. Au milieu est un lac limpide et tranquille t)ù se reflètent le ciel , le$ monts et les bois. Les rives du lac sont .bordées de pelouses fraîches, de bocages riants. Là seulement deux ou trois habitations de pasteurs, quelques vaches paissant en . liberté dans les prés émaillés de fleurs, des chèvres grimpantes broutant çàet là parmi Jes rochers, et s'arré* tant comme surprises de voir un étranger eu œs lieux. Sur un roc tapissé de mousse et de lierre, est gravée une inscription, en l'hoiHieur <}e'Ge$sner. Ri^ en effet ne saurait mieux que ce site réaliser les rêveries pastorales du Théo* crite de l'Helvétie. On se croit soudainement transporté daos liiThébaîde, en Arcadie , dans ces aimable^ contrées chantées par les poètes bucoliques. La solitude n'a rien là de pé^ fiible , car y il règne un silence qui n'est pas

9^ LE GOirDOLIJBR,

attristant:, nn air de cakoe et de sérénité qui se répand dans l'ame.

«Enchatité de la découverte que j'avais faite, je revins à Glarûs. Mon hôte , à qui je fis part de mon excursion , m'apprit que le .Kloeutbal servait de communication entre les Glaronais et les habitans du canton de Schwitz. « Cette «c joHè vallée est inhabitée , me dh>*il y parce « que. étant fort élevée, elle est très froide ff en hiver; et comme elle est peu riche en « pâturages , quelques bergers seulement y « conduisent leurs troupeaux, et s'y installent « durant les mois d'été. Elle est d'ailleurs a presque inconnue des voyageurs qui we la xt visitent que rarement.^ Obfitent de c^ ren*seignemens , et séduit par le chavrbe du lieu^ je résolus de m'y coastruirer une demeure :

pourquoi ne me fixerai$-«je pas-^ me dissHis*>je, dans ce pays qui paraît habité par de. bonnes gens ? Je passerai la belle saison dans ône re^ traite de mon goût, ef^ aux approches de Tbih ver, redescendant dans la vallée^ je reviendrai vivre avec des hommes libres, simples de moeurs,. et abrités parleur position contre

ANJ5GD0TJE Y£JXJT1£NN£. Qg

la corruption des villes. Partageant aiosi mon temps entre la solitude. et la société , j'aurai tour-à-lour les avantages de l'une et de l'aotre. La solitude me reposera du commerce des hommes 9 et ils me distrairont de la soli<tude«

a Ce. projet une fois conçu, son exécution n'était ni longue ni difficile. J?aoquis à f>ea de frais un t<^rain dans la partie la plus agréable du Klcenthal. Les forets voisines me fbur'nirent los matériaux d'une habilation bâtie tout en bois , suivant l'usage du pays. Près du lac 7 au fond d'une anse, •ei adossée à un rocher vêtu de verdure, dans une situation tout-à-£sut pittoresque , s'éleva bientôt mon humble demeure. Je lamunis.de meubles et d'ustensiles grossiers^ mai» commpdes; je fis construire un canot ; je^fis venir de 2iirich un fusil et quelques livres; je pris à mon service un jeune gar^n qui devait, une>foia par semaine, aller chercher mes proviskmsau bourg.

Un mois sniEt à ces dispositions; au bout de ce^laps de temps j'étais déjà installé dans mon ermitage.

-iOO L£ GOUDOLIER,

^ C'est ainsi que je vécus plusieurs années dans celte contrée reculée , passant les mois d'été dans ma Solitude du Klœnthal, Thiver dans la vallée de <Marus, et faisant de temps en temps des excursions dans les ait très parties de la Suisse. Sitôt que la fonte des neiges laissait le vallon à découveit , avec (^uel plaisir je revoyais <mon agreste domaine! avec quel doux saisissement j'allais recherchant les rochers et les arbres sur lesquels j'avais tracé les noms chers à ma jeunesse! Rentré sous mon paisible toit , comme je me livrais volontiers à mon humeur contemplative ! La liberté était le seul dédommagement que le sort eût laissé à mes peines ; mais au moins je pouvais jouir de ce bien dans sa plénitude. Mes matinées étaient ordinairement consacrées à la culture d'un jardin que j'avais créé, ou à embellir de mes mains un petit bois que j'avais nommé le bosquet d'£milia. Ce bosquet était pour moi le bois sacré : je l'émondais avec un» soin religieux.; j'y avais percé des allées que je tapissais de mousse. Près d'un banc de verdure, où je venais me reposa

AN£CDOT£ vifîlTl£NJXE. lOr

et rêver, s'élevait un vieux bouleau, devenu le monument de mes souvenirs , car j'y avais écrit des vers de Pétrarque et le nomd'Ërailia. Pétrarque est le poète des amans malheureux; mon infortune égalait la sienne, et Laure ne fut pas plus belle qu'Emilia, Mon cher bosquet était ma promenade favorite; Souvent, suivi d'un chien, mon compagnon fidèle, j'allais à la chasse dans les montagnes voisines. Presque tous les jours, après mon dîner, je

m'élançais dans mon bateau, el errant sur le lac , qui est assez étendu , je ne me lassais

point d'admirer les^ beau tés. d'un séjour où la nature se montre à la fois suave et grandiose. Le soir , je me livrais à la lecture et à la méditation , et je bénissais la Providence qui , après tant.de vicissitudes, daignait m'accorder une tranquillité passive , le seul bien qui fut à ma portée..

«Je recevais parfois la visite de mes amis de Glarus, qui venaient pour avoir des nouvelles du solitaire de la montagne , car c'était ainsi qu'on .m'appelait dans le pays. A de rares intervalles quelques étrangers pénétraient daas.

le Klœnthal ; mais je savais me soustraire à leur froide curiosité. Je jouissais d'ailleurs d'une sécurité parfaite dans mon isolement y parce que j'étais aimé dans le canton , et parce que les mœurs, pluâ puissantes que les lois, y rendent les crimes peu communs.

« Vers la fin de Tautomne , quand le froid , précoce' sur les hauteurs , recommençait à s'emparer du vallon, je retournais àGlariis, où mon existence, quoique différente, n'était pas moins douce. Les habitans de ce canton sont honnêtes et industrieux. Le luxe y était tout-à-fait inconnu , mais l'aisance assez générale, parce que, d'une part, il fallait peu d'argent pour la donner, et parce que, de l'autre, le travail y étant en honneur, la procurait aisément. Adoptant leur genre de vie, n'apportant chez eux aucune prétention, ne leur demandant pour le commerce intellectuel que ce qu'ils pouvaient me donner, il m'était facile de me concilier leur affection. Aussi fus-je traité bientôt, comme je le souhaitais , avec cette bonhomie aimable que Testime accompagne , et qui nedépasse point

AKECDÇfTE VÉNITIENNE. Io3

les bornes d'uiïe juste famîliarilé. J'assistais à la veillée chez mes voisins : j'aimais les contes naïfs que Élisait un vieux laboureur, Qt Tattention mêlée d'étonnement des femmes qui i'écoutaient en filant leur rouet ; les rondes et les danses des jeunes filles m'amusaient; je m'intéressais en soupirant à leurs innocen-^ tes amours. Chaque dimanche j'invitais tourà-tour deux ou trois des notables du bourg, que je traitais de mon mieux. J'eus souvent occasion d'admirer combien leur esprit sans culture était judicieux et sensé. Privés des notions que donnent la lecture et l'étude , maLs libres des préjugés qu'elles nous communiquent, leur simple bon sens, guidé parles seules inspirations de la droiture d'ame , jetait quelquefois , même sur des questions ardues, plus de lumières que ne l'eût pu faire une philosophie dogmatique. Le pasteur du lieu était un bon vieillard fort instruit et d'un esprit conciliateur , avec lequel je formai une liaison assez étroite.

« Cette manière de vivre me convenait assez , et je crois que j'aurais volontiers passé

Io4 1£ GONDOLIER,

mes jours de la <orte. Suivant le sage consefl de mon ami le pasteur, peut-être^ lassé de toujours être seul, me serais-je marié dans le pays : c'était assurément ce que je pouvais faire dé mieux que d'y former un établissement fixe. Avec ma modique fortune , j'étais riche pour une contrée où, le superflu n'est pas chose nécessaire; il ne tenait qu'à moi de choisir parmi les plus jolies filles du canton une épouse, point brillante, mais chaste et raisonnable; attaché à la Suisse par les liens d'une nouvelle famille, j'aurais vécu, sinon heureux, du moins paisible; mais il eût fallu pour cela qu'un premier amour, trop enraciné dans mon cœur , pût laisser place à d'autres sentimens; il eût fallu oublier, et Toubli m'était impossible.

a II était décidé que le repos n'était point fait pour moi. Vainement j'avais cru trouver un port assuré après tant d'orages ; d'autres tempêtes allaient m'assaillir. Réservé à une vie errante , je devais vieillir dans l'isolement, et ne voir que bien tard le terme de mes adversités.

ANECDOTB yÉBfîTlKIfJfE. foSi

R Le grand capitaine qui, de nos jours, a détruit et élevé tant de trônes, commençait l'édifice de sa future grandeur. Tandis que la France était minée par des dissensions intestines, les rapides victoires d'un jeune conquérant la faisaient respecter au delK>rs. Devenu l'arbitre du sort de l'Italie , le général Bonaparte s'était emparé de Venise ; il lui avait été donné d'anéantir d'un seul coup une puissance qui comptait quatorze siècles de durée. Le 17 octobre 1797 fut signé le traité de Campo-Formio , qui rayait la république vénitienne du rang des états européens , démembrait son territoire, et livrait à l'Autriche la malheureuse Venise.

« Lorsque le bruit de cet important événement vint retentir jusqu'au fond de ma retraite, tout en gémissant sur la triste destinée de ma patrie, je sentis renaître en moi quelques vagues espérances , car enfin les formes du gouvernement vénitien. allaient être changées; un joug humiliant succéderait, à la vérité , au despotisme des oligarques, mais je pouvais rentrer sans péril dans ma ville

J[o6 LB GONDOLIER,

natale ; je pouvais , après une si longue absence, me rapprocher de mon Emilia; je pouvais..... jusqu'où ne s'égarait pas mon ima«-

ginàtion, en se rouvrant à des illusions décé<vantes! Dès-lors je résolus de retourner en Italie; je vendis à la hâte mon petit domaine du Klœnthal, que je ne quittai pas sans quelques soupirs; je dis adieu à mes amis de Glarus , et, suivi de leurs vœux et de leurs regrets touQJbans , je quittai pour jamais ces montagnes hospitalières dont le doux souvenir console encore mes vieux jours.

<c Je venais de traverser à pied les Alpes , et je revoyais avec une indicible émotion le ciel de l'Italie. Une indisposition assez grave m'avait contraint de m'arrêter quelque temps à Milan. Un matin, je m'étais traîné au cours de' Servi, promenade habituelle des Milanais , et , me sentant épuisé , je m'étais assis sur un banc. Sur ce même banc vint se placer une femme dont la mise n'annonçait pas une personne au-dessus du commun. En la regardant machinalement, il me sembla que ses traits m'étaient connus , sans que je pusse me rap-

ANECDOTE YENITIENNE. I07

peler distinctement où et quand je Tavaià vue. Je remarquai bientôt qu'elle m'examinait aussi de temps en temps avec le même air de doute.

Je !a regardai avec plus d'attention , et une lueur soudaine perçant à travers mes souvenirs confu3 :

a Si je ne me trompe, c'est Bianca que je •t revois, m'écriai-je?

— « Seriez-vous Gaëtano Fiorelli ? » s'écria- 1-^ elle à son tour?

<c C'était en effet Bianca que le ^ort me rendait, Bianca, la fidèle camériste d'Emilia. Depuis notre séparation, seize années avaient pesé sur sa tête comme sur la mienne, et nous avaient rendus presque méconnaissables Tun pour l'autre. Vous jugez combien de questions se croisèrent à la fois^ et si notre entretien dut être intéressant.

(c Ëmilia ! Emilia vit*-elle ?» Ce fut la première question que j'adressai tout tremblant à Bianca.

— fc J'ai quitté Venise depuis deux ans, me a répondit-elle; mais alors Emilia vivait. Quoiif que sa santé fût chancelante, son courage

Io8 LE GONDOUER,

« et sa résignation doivent conserver sa pé- « nibie existence* Elle est religieuse au coutf vent de Santa- Cattarina, de Tordre de Saintce* Augustin ^ sous le nom de sœur Hélène. Ah! « monsieur , quel amour c'était que le sien , et ce quel douloureux sacrifice fut imposé à son « héroïque vertu I

— « Et son père ! et son excellente paère ! et «mon ami Manfredi Zeno ! que' sont-ils devece nus ? parlez , ma chère Bianca, parlez, je « vous en conjure.

' — a Le seigneur Morosini et s(m épouse ne a sont plus : le père d'Emiliâ mourut en 1791, te et la signora Béatrice le suivit de près au c; tombeau. Quant au seigneur Manfredi , il y ff a trois ans qu'il quitta Venise pour aller à ce Vienne y disait-on , et il n'était pas de retour ce lors de mon départ. Mais vous , monsieur, tf qu'avez-vous &it depuis tant d'années ? on ne <r vous croyait plus de ce monde : Ëmilia elle- « même est persuadée que vous avez péri. »

«c Je racontai en gros mes aventures à Bîanca , et je lui annonçai mon projet de me rendre à Venise.

ANKGDOTE VJÉNITISlflfE. I09

«Suivant toute apparence je ue pourrai Toir ^ Emilia, lui dis-je ; je désire seulement qu'elle «c soit instruite de ma destinée; je veux rendre a mon dernier soupir près dés murs qui la dé- < robent à mon amour, yf

ce A son tour, Bianca me donna des détails sur ses propres affaires. Après ma catastropbe de Yénise, elle avait épousé Stefano, mon valet. Les bienfaits de mon père les avaient mis en état de vivre commodément; mais Stefano ayant perdu presque toute sa petite fortune dans un commerce hasardeux , s'était mis au service d'un lord qui l'avait emmené en Angleterre , et devait bientôt revenir en Italie. Bianca avait alors quitté Venise pour venir s'établir à Milan , et elle y attendait le retour de son mari qui lui avait donné rendez«vous dans cette ville.

ce La rencontre fortuite que je venais de faire me parut d'un heureux présage : c'était ^ héilas ! ma dernière illusion, et j'en jouis aveu<> glément. Je contraignis Bianca d'accepter le peu d'or dont je pouvais disposer, et, consultant plus mon impatience que mes forces ,

I lO LE GONDOLIER,

^ans attendre que ma santé fôt entièrement rétablie , je m'acheminai vers Venise. Je pris par prudence un nom supposé , car ma contu* mace n'ayant pas été purgée , il pouvait y avoir encore du danger à reparaître là où j'avais été condamné à mort. Parvenu sur le rivage des lagunes, je vous laisse à juger avec (juel sai« sissement j'aperçus au loin les édifices de la ville de Saint-Marc. Après tant d'années d'exil je revoyais ma patrie. Ceux-là seuls qui ont eu le malheur d'être proscrits peuvent appré* cier le vif sentiment de joie qui s'empare de l'ame au retour. Que de pensées vinrent m'assaillir à la fois! avec quel empressenaent je m'élançai dans la gondole qui allait me porter vers la rive tant désirée !

J'entrai dans Venise à la chute du jour. J'étais chancelant et je me sentais défaiillir en mettant le pied sur la place de Saint-Marc.

Quand on me demanda où je voulais être conduit avec mon bagage , hors d'élat de rien voir ni de rien euteaadre, je ne faisais aucune réponse. Cène fut qu^après que la question m'eut été plusieurs foit$ réitérée que, sortaot

ANEÇPQTE YëNITIENNE. I 1 I

de mon absorbement, je répondis que cela m'était indifférent. Une fois dans l'auberge où l'on m'avait mené, je me sentis si faible que je fus forcé de me mettre de suite au lit; mais, agité par les pensées tumultueuses qui bouleversaient mon esprit , je me relevai vers minuit y dans une espèce de délire fiévreux , et je sortis de l'auberge, avec l'intention d'aller attendre le jour sous les murs du couvent de Santa-Cattarina. Pour m'y rendre, il me Saillait passer devant la maison de mon père: ce fut un nouvel assaut pour moi. Je m'agenouillai sur le seuil que je baisai avec transport^ et je soulageai ma douleur par des larmes abondantes.

c( Hélas! m'écriai-je, voilà bien la maison paie terneUe ! voilà cet asile où le vertueux aua teur de mes jours prodiguait à ma jeunesse (i des soins si tendres! Mais cette demeure, qui a de vait m'appar tenir , est occupée maintenant « par d'aiitres-posseSiSeur^. Un val^t qui en sor- M tirait à cette h^ure ^ me prenant potH* un ce homme ^suspect 9 pourrait insolemment me « dpasser de ces degrés que je pr^se de mes

lift LE GONDOUER,

« lèvres , que j'arrose de mes pleurs. Je suis « un étranger dans ma patrie , un inconnu à (c la porte de ma propre maison. »

n Je m'éloignai plus accablé que consc^é en révoyant cette habitation si chère. Je me rendis au couvent d'Emilia. Les églises s'ouvrent au point du jour , et je voulais entrer dans celle du couvent, dès que l'accès m'en serait permis. Je comptais examiner les abords de cette prison monastique; j'avais le vague espoir d'obtenir dans le voisinage quelque ren* seignement utile. Pour mieux dire', je n'avais aucun projet déterminé; l'instinct de mon amour m'amenait seul en ce lieu ; l'idée d'arriver jusqu'à Emilia ne s'offrait à moi qu'avec un cortège de difficultés insurmontables. Je m'assis près de là , les yeux fixés sur les murs du couvent, et de la sorte j'attendis impatiemment le jour. Chaque minute meparaissait une heure, et les heuresétaient bien lentes au gré de mes désirs. Aucun passant ne venait me troubler; aucune lumière n<^ se montrait aux fenêtres; je n'entendais qu^ le bruit léger de l'onde qui venait à petits flots

se briser sur la berge du canal près duquel est: situé le.couvent. La lune, à demi cachée par le brouillard , se montrait triste et pâle, telle à-peu-près qpte je la vis dans la funçste nuit où périt Loreozo, et cet aspect m'avait plongé dans une rêverie douloureuse , lorsque tout-à-coup (l'horloge venait de sonner la quatrième heure ) le silence qui régnait autour de moi fut interrompu par des chants religieux qui. me parurent. provenir d'un autre couvent plus éloigné. C'étaient des voix d'hommes : leurs intonations loiqtaineç étaient plain* tives comme ces cantiques funèbres qui accompagnent les trépassés à leur dernier asile. A ces accents du deuil, un sombre pressentiment. vint glacer mon. cœuF 9 et j'employai vainement pour le combattre les efforts de ma raison affaiblie.

« Enfin les portes de l'église roulent sur leurs gonds ; j'aperçois Tintérieur du sanctuaire; je pénètre sous les parvis sacrés ; je reconnais, au fond du choçur, la grille qui cache les religieuses au. regard profane des assistans.

« Là y me disais-je , mes yeux avides devine-

Il4 L£ GONDOtlER,

« ront peut-être nota chère Emilia, lorsque avec ce ses compagnes elle viendra entendre le ser^ « vice divin ; de son côté elle pourra me re- <( connaître , si les ans et la douleur ne m'ont « pas rendu tout-à-fait méconnaissable pour u son amour* Cependant, elle qui ne me croit « plus du nombre des vîvans, ferai-je bien de te la désabuser? Irai-je imprudemment trou* cx bler par mon aspect imprévu le saint repos «qu'elle a si chèrement acheté? Ah! plutôt, « laissonis^lui son erreur, et respectons son pai-> « sibl^ asile. Que lui importe une déplorable « existence que je ne puis lui consacrer?

« C'est ainsi que je raisonnais à part moi^ en avançant sous les nefs, dont les murs et le pavé étaient couverts d'inscriptions funéraires.

a A chaque pas je inarchais sur une tombe , et je me sentais saisi d'une secrète horreur.

a En mettant le pied sur l'un^de ces marbres dépositaires de dépouilles humaines , ma vue se porte par hasard sur l'inscription.

« O terreur! ô moment d'angoisse inexprimable 1 Je lis, tracé en caractères trop distincts, je lis ce nom.... Émuk morosini! !!

ANECDOTE VlÊiriTIENNE. Il5

a O Proyidence ! tu Tas voulu.... C'était le tombeau d'Ëmilia que je foulais à mes pieds!!!

« Soudain mes cheveux se dressent ; une sueur glacée m'inonde. Immobile d'abord , et comme foudroyé, j'essaie de relire, je relis l'épouvantable épitaphe; toute l'étendue de l'abîme se déroule; un crêpe de iqort se rép$ind sur mes yeux ; je tombe k genoux sur le sépulcre, et je m'évanouis.... » *

Le gondolier interrompit ici sa narration :

saisi d'un tremblement convulsif , il fiit quelque temps sans pouvoir parler. On eut dit qu'il avait présent devant lui i'efifrayant spectacle qu'il venait de décrire. Frappé moi»

méme d'up tel es:emple de la fatalité , je ne trouvais lien à dire ; mais mon silenise panlait pour moi , et mes mains qui serraient les mains de ri9£i;>rtuné5 lui exprimaient assez le vif intérêt que je prenais à sa situation. Gaëtano ( car je lui rehds son véritable nom ) se remit peu^à^P^ et continqa ain$i :

« J'ignore combien de temps dura mon évanouissement. Lorsque je revins à moi je

me trouvai couché dans une chambre qui

1 l6 LE GONDOLIER,

m'était inconnue. Un vieillard ^ une femme âgée , un homme vêtu de noir que je sus ensuite être un médecin , entouraient mon Ht, et témoignèrent beaucoup de joie en me voyant, reprendre l'usage de mes sens. Pour moi, je me crus d'abord tiré d'un sommeil pénible où j'avais été tourmenté par un de ces rêves affreux qu'enfante quelquefois notre cerveau malade. Mais bientôt, la vérité se faisant jour , je me livrai à un accès de désespoir immodéré. Mes gardiens eurent besoin de toutes leurs forces pour me retenir dans mon lit, d'où je voulais me précipiter comme un furieux. Dans mes efforts redoublés je me vis 4out couvert de sang ( j'avais été saigné, et la lutte que je venais de soutenir avait arraché l'appareil posé sur mon bras). La perte de mon sang m'affaiblit ; je retombai dans un assoupissement profond, auquel succéda un long délire qui s'exhalait, tantôt en cris déchirans, tantôt en gémissemens sourds , en sons inarticulés. Le bon vieillard et sa femme, qui ip'avaient recueilli chez eux , m'assistaient , ainsi que le inédecin, avec une chanté admi-

ANECDOTE VEMITIKNITE. 117

rable. Malgré moi ils mê rendirent à la vie, c'est-à-dire au sentiment de la souffrance.

Après quelques jours -d'un transport fébrile qui n'était qu'un combat avec la mort ^ je revins, hétas ! à la raison. J'étais alors si af&ibli qup mes violences nedonnaient plus les mêmes inquiétudes. Cependant, me sentant atteint d'une maladie grave, j'espérais, je voulais en mourir, et je me refusais obstinément aux soins qui m'étaient prodigués. On fit venir un prêtre : on supposait que ses exhortations auraient quelque ascendant sur mon esprit. Il se trpuva que ce digne ecclésiastique était du petit nombre de ceux qui, exempts des préjugés dont tant de membres du clergé sont imbus , comprennent toute la gravité de leur ministère, et proportionnent habilement le pouvoir de leurs paroles, selon les positions diverses qu'ils savent apprécier. . Laissant de côté d'inutiles momeries , qu'il vit promptement ne pouvoir réussir auprès de moi, ce vrai ministre de l'Évangile me remontra aVec tant d'onction et de sagesse tout ce que le suicide a de criminel; ses discours sur cette

f 1 8 LE 60ND0L1EK ,

matière étaient si pathétiques , son éloquence si touchante, qu'il parvint à faire passer dans n^oname la persuasion dont il était animé* La nature vint à son aide; elle m'avait donné une constitution robuste ; triste bienfait ! puisque je ne lui ai dû des forces que pour souffrir, tm long âge que pour supporter longuement le poids de mes calamités. Des mortels comblés des faveurs du sort sont enlevés tout jeunes aux délices qu'ils goûtent; et moi qui ai si souvent appelé la mort à mon aide, moi qui avais, pour ainsi dire, besoin de mourir^ j'ai dû vivre jusqu'à la vieillesse ; âgé de soixante-six années , j'incline mes cheveux blancs sur les tombeaux, sans rencontrer celui qui doit recevoir ma dépouille.

«Lorsque j'entrai dans ma convalescence, mon hôte m'apprit quelles circonstances m'avaient auïené chez lui. Trouvé gisant sur le marbre fatal , et porté hors de l'église , des manniers s'étaient empressés autour de moi.

Le vieillard était survenu, et s'était joint à eux. Leur zèle devenant impuissant pour me ranimer, on m'avait fotiillé^ dans l'espoir de

ANECDOTE V^iXJEirNE. 1 I9

trouver snr moi quelque éclaircissement sur mon nom et ma demeure. Cette recherche avait été inutile , et alors le bon vieillard , ému de pitié , m'avait &it transporter dans sa maison , où lui et sa femme m'avaient généreusement donné l'hospitalité. Ces braves gens étaient pauvres, comme l'indiquait assez leur humble demeure; mais, n'écoutant que la voix de l'humanité , ils n'avaient point hésité à m'entourerde tous les secours que réclamait ma position.

« Leurs excellens soins, secondés de la force de mon tempérament, hâtèrent ma guérison, et docile aux conseils d'une raison sévère , mais éclairée, je me soumis à vivre. Toutefois il me devenait impossible de rester à Venise ; j'avais pour quitter cette ville la même ardeur qui m'y avait ramené. Je payai le médeciii qui m'avait soigné pendant ma maladie. Quant à mes généreux hôtes , je ne leur fis pas l'injure de croire que l'argent pût m'acquitter envers eux. Certains de ma vive reconnaissance, ils n'en attendaient d'autre témoignage ^ue mon amitié. Je parvins pourtant à leur &ire accep^

ter lin présent proportionné à ta modicité âe ma fortune.

« J'avais envie , avant moh départ, d'essayer de pénétrer, sous un déguisement quelconque, dans la maison paternelle; mais j'abandonnai promptement ce desiseîn , dans la crainte d'émotions trop fortes. Le même motif me fit renoncer à retourner au couvent de Santa-Cattarina. Les informations que j'avais fait prendre concernant Manfredi Zeno , m'avaient appris qu'il n'était pas revenu de Vienne. N'ayant donc plus rien qui pût pae retenir y renonçant à mon pays, à mon patrimoine qu'un procès criminel m*avaît enlevé , et qu'un procès de révision aurait pu à la rigueur me rendre, ne voulant plus rien de Venise, je partis, suivi des bénédictions de mes bienfaiteurs. Vingt ans auparavant, j'avais quitté Venise en fugitif, et pour la seconde fois je fuyais cette ville funeste qui n'avait plus à m'offrir que des tombeaux.

« La première pensée qui me vint en quittant Venise fut de rejoindre mes amis de Glarûs et mon vallon de Ktœnthal ; mais dans l'a-

AJfECDOTE VÉrriTlENNE. I2f

pathie où Âi'avai4: réduit (a secousse que je venais Réprouver, je ne savais plus avoir une volonté, ni la force de l'exécuter. Je restai donc en Italie, vivant au jour le jour, livrant avec torpeur ma destinée aux arrêts suprêmes. Par événement , je fis bien de ne pas retourner en Suisse, car deux ans après, en 17999 ce pays devint le théâtre d'une guerre. Les Alpes opposaient en vain leurs remparts de glace : les Français arborèrent leurs drapeaux victorieux sur ces hauteurs jugées inaccessibles; le canon retentit dans les montagnes de Glarus, et mon vallon, jusque-là presque inconnu , fut lui-même envahi par des armées.

Ainsi donc il n'est point de lieu sur la terre, où règne la sécurité, où l'on soit à l'abri de ce démon guerrier qui porte les hommes à s^entre-détruire (i) !

«De Florence, où je fis d'abord un assez

(1) Après la prise de Zurich par Masséoa, Tarmée russe , commandée par Suwarow , opéra divers mouveroens dans les Alpes, pour faire sa jonction avec les Autrichiens. Un corps de vingt mille hommes , qui s'était jeté dans la Muotta-thal, traversa le Klœnthal, pour pénétrer dans le pays de Glarus, où il fut défait.

r;k4 I^£ GONDOLIER y

prouvai plus pour elle que de la sympathie.

Du reste je n'y connaissais plus personne.

Manfredl Zem> avait terminé sa carrière; plusieurs familles autrefois florissantes étaient éteintes ; Stefano et Bianca n'avaient plus re-

paru; le bon vieillard et sa femme qui m'avaient donné l'hospitalité , le médecin et le prétrequi m'avaient assisté dans ma maladie, étaient morts depuis long^temps. En un mot, une génération nouvelle avait succédé à celle que j'avais vue dans ma jeunesse. J'étais dans ma ville natale aussi étranger qu'un homme qui y serait venu pour la première fois des extrémités du globe. Je pris ht résolution de garder jusqu'à mon dernier soupir mon singulier incognito, et vous êtes le premier que j'aie mis sdans ma confidence. Je me donnai pour Dalmate, j'achetai la gondole que voici, et je devins le gondolier Fabiano.

(c Depuis lors, si ma vieille existence est pé^ nible, je ne suis plus du moins un être toutà-fait inutile. Le métier que j'exerce m'acquitte envers la société; il n'a rien dont je puisse être humilié, et il suffit de reste à un infor-

ANECDOTE VÉlfl TIENNE. 1:25

tuné qui n'a plus de désirs. Les autres gondoliers me traitent avec affection. Ma mélancolie les étonne (car le peuple vénitien est naturellement enjoué); ils m'appellent Fabiano il Tristo (Fabiano le Triste), mais ils ne me demandent pas compte de mes sentimens, iis les respectent'et me plaignent. Telle est la confiance que j'ai su leur inspirer , qu'ils me consultent dans leurs différens^ et s'en remettent presque toujours aux décisions de mon expérience. Un débat est ordinairement terminé , dès que Fabiano le Triste a prononcé. J'aime mon métier (si je puis dire encore que j'aime quelque chose en ce monde), et souvent je -me prends à regretter de n'avoir pas toujours été un simple gondolier. Pendant le jour je rame pour gagner mon pain , et le soir je rentre dans mon réduit solitaire, satisfait d'avoir une journée de moins à compter. De temps en temps je visite les tombeaux des êtres qui me furent chers ; maintenant je supporte même l'aspect de celui d'EmîIia ; je l'aborde avec moins de terreur que d'espérance , et mes larmes y coulent moins amères.

« II a plu' à la Providence de prolonger ma vie et mes peines ; elle a voulu que je parvinsse à un âge avancé , à travers mille épreuves cruelles : je sou$Gris à sa volonté. Le Dieu qui afflige est aussi celui qui récompense.

J'attends avec résignation et sans impatience la fin de mes maux ; ma dernière heure sera celle de ma délivrance. »

Gaètano termina ainsi la narration de ses aventures. Je le remerciai avec efFusion de la confiance qtfîl m'avait montrée, et il dut me croire sincère , quand je lui protestai que je l'avais écouté avec^lë plus vif intérêt. Comme la liuit était avancée , nous résolûmes d'atteti^ dre en conversant le lever de l'aurore. Si le récit du gondolier m'avait attaché , ses discours , empreints d'une haute i*aisoD que donne l'expérience du malheur à qui sait en profiter , m'inspirèrent une compassion respectueuse.

Gaëtano était loin d'être un homme ordirnaire : placé sous l'influence de circonstances moins défavorables , il eut pu les dominer j

AUrÈCDOTE VÉNITIENNE. I27

et rendre son nom recomniandable dans sa patrie, car il y avait en lui un. mérite réel, une sagesse consommée. Des qualités dignes d'admiration furent étouffées dans leur essor par une fatalité invincible , par un insurmontable amour. Un homme fait pour briller parmi ses concitoyens vieillit errant, obscur. Hélas ! il n'a nftnqué sans doute à bien des talens ignorés que d'heureux accidens qui les missent en œuvre , car il y a aussi dû hasard dans les réputations.

Ainsi donc l'amour, principe de ce qu'il y a de plus noble et dé plus beau dans la vie, peut devenir la source de nos plus grandes calamités. S'il enfanta parfois des héros, il détruisit aussi quelquefois l'héroïsme dans son g^me. Tel homme eût été grand , ou tout au moins eût été utile à ses semblables , qui a vu sa volonté rendue inerte , son énergie naturelle contoméé dans une inaction forcée, sa vie entière manquée , le tout parcequ'il subit dans sa jeunesse le pouvoir de l'amour. Ainsi donc, trop d'exemples l'attestent, il y a des êtres qu'une destinée inflexible condamne

à des infortunes constantes et imméritées. Et il n'y aurait pas^ un dédommagement à tant de peines! il n'y aurait pas un avenir! ah! Dieu

existe !....

Je prolongeai, autant qu'il me fut possible, mon séjour à Venise ; j'y devins l'ami du gondolier. Il me fallut enfin le quitter. Nous comprimes tous deux, sans ii0us le dire, que notre réparation était éternelle. Il y a deux ans que j'appris la fin de Tinfortuné, de l'excellent Gaëtano Fiorelli. Je le regrettai amèrement, mais je ne le plaignis point, car pour lui la tombe fut un port assuré ! Que la terre sôit légère à ses os !

Tant que le gondolier a vécu , j'ai religieusement gardé le secret de son exist;ence. Dégagé maintenant de ma promesse, j'ai cru pouvoir prendre d'autres confidens d'une vie , qui, si je ne me trompe, offre quelques enseignenyens non dépourvus de moralité.

BOLOC^NE.

Vivement stimulés par le désir de voir i'antique métropole du monde, la plupart des voyageurs ne font ,qtfun séjour de courte <Iurée dans les autres villes dltalie. On dirait qu'elles sont comme autant d'obstacles à leur ardeur, et que leur soif de curiosité ne puisse être assouvie qu'au terme de leur course.

Rome, ce mot magique de Bome^ est leur cri de ralliement^ auquel pourtant ils joignent les beaux noms de Naples , de Florence et de Venise. Ces quatre villes sont toute l'Italie à leurs yeux, et, dans leur empressement, ils négligent les intermédiaires. Des artistes de bonne foi m'ont avoué qu'ils n'avaient pas été exempts eux-mêmes de cette laiite.

(i) Devise des Bolonaî»^

1 3o BOLOGNE.

Je dirai plus : dans les nombreux volumes que l'envie de décrire l'Italie a fait naître ( et il y aurait de quoi composer une assez nombreuse bibliothèque, depuis Montaigne jusqu'au pseudonyme M. de Stendhal), les détails nç sont que trop multipliés sur les cités principales de cette contrée fameuse. Chaque auteur reproduit ces mêmes détails , sous des formes qui n'ont pas toujours l'attrait de la nouveauté, et quelques villes fort importantes se trouvent ou omises ou traitées légèrement. Bologne est du nombre de ces dernières , et l'une de celles qui méritent le moins une telle indifférence. Horipis Tabbé Richard^ qui en parle sciemment, et le prolixe Lalande, qui l'a décrite avec soin dans son Voyage d'un Français en Ualie, lequel, n'est après tout, qu'une volumineuse nomenclature , Bologne me parait avoir été négligée , surtout par les voyageurs qui ont écrit de nos jours. Eu égard à ces motifs, on me pardonnera, peut-être ici un peu plus de verbosité descriptive que je ne m'en suis permis jusqu'à présent. Si j'effleure le domaine des beaux-arts , en abor^

dant ce terrain glissant , je me garderai bien d'oublier la réserve que m'impose mon inexpérience, réserve d'ailleurs si impérieusement commandée par l'es artistes à ceux qui ne le sont pas.

Située à la naissance de l^Apennin , là où finissent les immenses plaines lombardes , la ville de Bologne est la seconde de l'état ecclésiastique. Les Italiens la nomment Bologna la grassa^ sans doute à cause de la bonté de son territoire ; car ce serait faire une mauvaise plaisanterie , que d'attribuer l'épithète grassa à l'excellente mortadella qui donne à Bologne un renom gastronomique. PoUir parler d'une manière plus sérieuse et plus convbnable , son ancienne école de peinture, et l'étonnante quantité de superbes tableaux qu'elle poisède, lui ont valu le surnom de cabinet dés peintres. Elle mériterait aussi ' bien , ce me semble , d'être surnommée l'école des architectes.

L'architecture, en effet, y court les rues, si j'ose m'exprimer ainsi. On y voit une infinité de palais qui se distinguent par un style noble et sévère. Los vestibules , les escaliers et les

appartemens de ces palais furent pratiqués dans un temps et dans un pays où l'on ignorait l'art moderne d'utiliser le terrain, soidisant art, chétif produit d\in système d'irn* pots toujours progressifs , et qui tend à la solution de cette question : construire des logemensoù l'homme ait précisément laquan^ tité d'air respirable nécessaire poui^ vivre. Il

est résulté de la latitude laissée aux architectes im. grandiose qui est du goût des Italiens^

quoiqu'il ne s'accorde pas toujours avec leur fortune. Les possesseurs de ces vastes palais y vivent, assure-t-on , avec beaucoup de parcimonie; leur luxe est tout en -dehors, car ritalien , riche ou non , ambitionne de le paraître. S'H en est ainsi , c'est un inconvénient ; mais il importe peu au voyageur, qui admire des résultats, sans trop avoir à s'enquérir de leurs conséquences morales. Qui d'ailleurs, de bonne foi , aurait le droit d'accuser autrui d'un amour-propre mal entendu ? Le héros de Bergame a raison dans sa naïve malice : Tutto ilmondo efatto corne la nostrafamiglia^ « tout le monde ressemble à notre famille.»

BOLOGNK. l 'Si

l^es rues de Bologne et les places publiques sont, comme k Turin , décorées de portiques qui forment de spacieuses galeries plus belles les unes que les autres. Plusieurs trouvent que cela donne à la ville un aspect triste et monotone: tel n'est pas mon avis. Ces portiques sont g^Kralement larges, élevés, aérés.

L'œil aime à suivre , dans leur réalité , ces co« lonnades prolongées dont nos décors de théâtre n'offrent que le simulacre. Je trouvais sin* gulièrement agréable et commode de cheminer ainsi à l'abri des injures du temps; les rues étaient pour moi une véritable promenade , et leur effet monumental m'intéressait à cha«que pas, sans me fatiguer un seul moment.

L'architecte épris de son art doit se plaire à Bologne, et y rencontrer une muUitucle d'objets d'études et de comparaisons.

On prétend qu'il y a dans Bologne deux:

cents églises: quel qu'en soit le nombre , il est certainqu'il est considérable, et beaucoup trop pour une .population qui ne doit pas excéder soixante-dix mille âmes. Je n'ai visité ni compté toutes les églises et tous les couvens; c'eût été

à n'en pas finir; mais j'en ai vu une quantité suffisante, et je ne croirai pas abuser de la patience du lecteur, si , sur un si grand nombre, j'en cite environ une demi-douzaine, et très succinctement.

l^eu de choses à dire de la cathédrale: elle est sous l'invocation de $aint nihre ; son arr chitecture n'est pas dépourvue de noblesse.

Le sanctuaire est orné d'une Annonciation à la fresque , malheureusement fort endommagée , de Louis Carrache.

Saint Pétrone est le patron des Bolonais :

aussi le Tassoni les désignert-il, dans sa 5ecchia rapita , sous la dénomination de Petroni. L'église, placée sous l'invocation de ce saint^ est une vaste nef gothique, où se voit la première méridienne établie par Cassini.

Saint-Bartholomée s'enorgueillit d'anciennes fresques fort curieuses. C'est à cette église qu'apparHenneht les deux tours penchées qui forment la plus notable singularité de Bologne. L'une , celle dite des Asinelli^ a plus de trois cents pieds d'élévation ; elje est si s velte, qu'elle ressemble de loin à une haute colonne : son

inclinaison n'est que de trois pieds et demi ; mais l'autre est effrayante à voir, car elle penche de huit pieds hors de son à-plorob:. heureusement elle n'atteint guère que le tfers de la hauteur de sa voisine. •

Il est aisé de concevoir que ces tours ne produisent d'autre effet que celui d'une chose bizarre et insolite. A peine otit-elles le ^mérite de la difficulté vaincue, puisque l'on doute si leur inclinaison est le résultat d'un affaissement de terrain , ou si elle Ait une conception de l'architecte. Ces deux opinions ont. été controversées , à propos dé la fameuse tour de Pise. Au reste, on trouve ailleurs d'autres exemples de ce genre de construction ou d'aç?cident. J'ai remarqué à Yenise un clocher incliné, dont je ne sache pas qu'on ailps^rlé. Il est à remarquer que les tours hors d'à-plomb, de Venise, de Bologne et de Pise, se trouvent dans dés plaines qui paraissent avoir été occupées jadis par la mer; d'où il est permis d'in-^ duire que ces édifices ont pu être déplacés, soit par le mouvement graduel de terrains mal affermis , soit par des secousses de tt^em-'

i36 iologhjc.

bleinens de terre, fréquentes en Italie; ce qui porte à croire que leur pente est due à des ac- • cidens naturels, plutôt qu'à des Êintaisies d'architefiles*

A l'égard de cette assertion , que les plaines de ce pays auraient éfé sous-marines , à une époque dont les traditions sont perdues , elle semble résulter de la configuration même de la péninsule italienne. Il est assez présumable , en effet , que les contrées intermédiaires des Alpes et des Apennins, l'état Lombardo- Vénitien et le pays Bolonais , dont la surface çst plane, ont été délaissés par les eaux. On en peut dire autant des maremmes de Sienne, et des Marais-Pon tins, qui aboutissent brusquement à une chaîne d^ montagnes. Dans cette hypothèse, lltalie dut former autrefcns-une île ou un archipel.

Pour revenir à la grande tour de Bologne j la vue dont on jouit à son faîte est ce qu'elle a de mieux à offrir. Dé là je découvrais toute la ville , avec ses nombreux clochers ; au nord , la vaste étendue de la Lombardie , terminée par les Alpes; au midi, l'entrée des Apennins ,

BOtOGHE. 137

dont quelques sommets étaient déjà couverts de neige: ce coup d'oeil est vraiment superbe. On prétend que , lorsque le ciel est parfaite* ment serein, on peut, de la tour de Bologne , apercevoir l'Adriatique et la Méditerranée ;. c'est ce dont je n'ai pum'assurer.

Une des églises dont je me souviens le plus volontiers est celle de San^Gioi^anni^in^monte (Saint-Jean-du-Mont), non qu'elle soit fort remarquable en soi; mais elle renferme d'excellens tableaux , parmi lesquels je me borne à mentionner les deux suivans: Jésus-Christ suivi par des pêcheurs qui abandonnent leur barque et leurs filets ^ ouvrage plein de naturel ; et deux religieux priant dans le désert , composition ^tout-à-fait dans le goût de notre Le Sueur 9 et d'un charme indicible. J'ignore quels furent les auteurs de ces deux tableaux } mais le second^ notamment, m'a long-temps captivé par une force impérieuse de senti* ment. Du sentiment, voilà ce que, nous autres ignorans des théories de l'art, nous demandons impérieusement à la peinture, comme nous le réclamons dé la musique. £t c'est, là

un incontestable avantage Vie Fignorance en fait d'art, que nos plaisirs ne sont point troublés par les préjugés d'écoles. L'artiste n'a pas de jouissance complète, parce qu'il apporte à tout l'esprit de critique; le simple anii du beau le sent d's^utant mieux , qu'il n'aperçoit pas toujours les disparates. Peu m'importe à moi de connaître le nom de celui qui peignit mes religieux dans le désert^ et de savoir si son œuvre a toutes les. conditions voulues ; je soutiendrais qu'il fut un homme de beaucoup de talent , et qui posséda le vrai secret de son art, celui d'émouvoir.

San-Paolo est riche : il y a une coupole très bien peinte ; les quatre parties du monde sopt figurées dans des pendantifs ingénieux.

Un grand tableau du Guerchin a pour sujet saint Grégoire appelant la protection de /esuS'Christ sur les âmes du purgatoire ; plusieurs têtes sont à distinguer. Ce fut un grand artiste que le Guerchin : sa manière est calme et noble , sa touche à la fois moelleuse et ferme , délicate sans recherche , et fière sans dureté. L'expression aisée parait être le carac^

BOLOGNC. I ^9

tère distinctif ^e son talent. Ce n'est qu'en Italie qu'on apprend à apprécier^ convenablement ce maître 9 ainsi que beaucoup d'autres peintres excellens dont la renommée injuste a daigné à peine exporter les noms au-delà des Alpes. Je ne puis m'empêcher de rapporter ici, à ce sujet, une observation judicieuse que Goethe a consignée dans son Foyage en Italie.

«Loin de cette terre des arts, dit-il, on te n'entend guère citer ^ue les artistes les plus ce célèbres , dont on ne connaît souvent que « les noms; mais, à l'approche de ce ciel ra- « dieux, les talens du second et du troisième « ordre , satellites 3e toutes ces grandes contf stellations ^ commencent à briller ' aussi de «leur propre lumière, et l'empire des arts « s'accroît et s'enrichit. »

On raconte à ce sujet qu'un jeune peintre, qui était venu étudier en Italie, se sentit si humilié à la vue d'excellens tableaux dont les auteurs étaient demeurés inconnus, que, dans son découragement, il brisa sa palette, et renonça pour toujours à la peinture.

i4q BOLOGNE.

Il Padre de Serç^i^ San^Giacomo maggiore^ sont d'autrdl églises dignes d'attention. Un tableau du chœur , k. San^Sals^atore ^ montre Jésus-Christ dans une gloire : la tête du Christ passe pour être du Guide ; mais les parties inférieures sont visiblement* d'une autre main. En g|enéral, tous les édifices sacrés de Bologne brillent des chefs-d'œuvre de l'école lombarde : on peut dire qu'il y a là trop de tableaux ; ils se nuisent les uns aux autres , et l'attention se fatigue.

lAMadonna di San^Lucca^ ou délia Guar^ dia , mérite une mention spéciale. Cette belle église, pèlerinage renommé, est située hors de la ville , s^ur une colline qui est tm premier échelon des Apennins. On se rend à couvert à la Madone pan un portique de pierre. Le portique de la Madonna del monte de Yicénce n'est rien eh comparaison^decelui-x^i, qui, sans exagération , a une demi-lieue de longueur. De distance en distance sont des stations, ornées de peintures. Le temple, architecture duDotti, est d^une élégante simplicité; les peintures du chœur sont dignes d'une attention parti-

BOLOCNE. 1 4 1

culière. J'ai remarqué avec intérêt, dans la sacristie 9 un tableau de Domenico Pestrini , composition sagement entendue et d une noble ordonnance.

Des églises passons au théâtre : partout ailleurs la trabsition serait brusque , sinon . in* convenante; mais en Italie il n'est pas rare de voir un théâtre adossé- à une église, et des gens qui sortent de l'une pour entrer dans

l'autre. Souvent même les spectacles portent le nom d'un saint ; tels sont ceux de Venise , théâtres de Saint-Luc , de Sàint-Benott ^ dé Saint'Chrysostôme. Le grand théâtre de Bologne est l'un des plus beaux que j'aie vus. Les loges y font saillie les unes sur les autres , mais tion de la façon bizarre qui distingue à Vérone la salie de spectacle , où les loges ressemblent à des tiroirs. Ici la saillie simule des balcons à balustres dorés ouverts , ce qui m'a paru d'un goût distingué, quoique peut-être un peu lourd et' sérieux. Le cardinal-légat , gouverneur delà ville, a sa loge, syrmontée d'une croix j et l'on ne trouve pas . cela étrange le moins du monde. On donne l'opéra et le bal-

14^ BOL0GN£r

let, et, suivant la coutume d'Italie, le ballet sert d'entre'acte à lopéra , qui se trouve de la* sorte coupé en deux parties. Cet usage a pour but évident de délasser les organes qu'une Ippgue partition pourrait rebuter; mais il en résulte que l'intérêt de la pièce, étant scindé , devient nul, et que souvent l'amalgame incohérent du sérieux et du bouffe produit un vrai galimatias. J'ai entendu cinq fois de suite à Bologne la Semiramide^ de Rossini, très bien chantée et jouée par madame Méric-Lcdande^ qui est maintenant une virtuose italienne.

Cette cantatrice faisait/î/rare chez les Bolonais : transportés, ils lui prodiguaient des braya , des bravissima , qui à chaque instant forçaient Sémiramis de s'incliner, suivant un autre usage italien qui veut, que l'apteur applaudi remercie le public par un salut. A côté de madame Méric-Lalànde , devenue la sU gnora Çnrichetta Lalande^ il est juste de mentionner un certain Raniero-Remorini , bassetaille étoffée et flexible , et la Teresa Cecconi , contralto recommandable. Je pense que ces voix feraient sensation à Paris; nous les y en- . tendrons peut-être.

It y a d'admirables parties dans la Sémiramis de Rossini , et plus de pathétique qu'on n'en remarque généralement chez le Maestro. Je ne sais s'il existe , en musique , rien qui soit plus expressif et d'une couleur plus vraie que l'air d'Arsace :

In odio al ciel tu sei.

Ma sei mia madré ogDor.

Sans contreditl'ensemblefinal du premier acte,

Quai mesto gemîto Da quella tomba!...

s'approche du sublimé. L'Orphée de Pesaro a fait dans cet opéra une réponse péremptoire à ceux qui l'accusaient d'insuffisance pour l'expression dramatique. Il y a des>amateurs qui nourrissent encore contre lui . cette prévention défavorable , en dépit méine d'Otello et du Mose. Ses antagonistes ne sauraient au moins disconvenir qu'il a su déployer , dans ses partitions nombreuses. , une singulière souplesse d'imagination, une variété infinie,., beauli^oup d'esprit surtout. Et assurément cette dernière qualité surabonde dans ca fa-

l44 BOLOGNE.

ineux Barbiêré di SépÊgUa, dont la musique lest aussi spirituelle que la prose de Beaumarchais. On pourrait , ce me semble , appliquer à Rossini ce qu'on a dit avec moins de justesse de Voltaire : « Il a fait du génie à force d'esprit.»

Si une dernière comparaison m^est permise, je trouve qu'il existe, entre Rossini et Canova, tous deux Italiens, et les premiers artistes de leur pays au dix-neuvième siècle , plusieurs traits de ressemblance. L'analogie est sensible, notamment dans l'affectation et le maniéré, dont leurS talens ne sont pas exempts ; comme pour prouver que l'Italie ne peut se défaire , dans aucun cas , des ConcetH qui déparent sa littérature.

Je ne possède apparemment pas dans toute sa délicatesse ce précieux sens supplémentaire que la civilisation ajoute à ceux que la nature nous a départis ; car , je le déclare en toute humilité, je ne parviens à m'identifier avec un opéra nîioderne , qu'après plusieurs représentations , et c'est pour cette raison apparemment que je n'ai pas toujours corn-

pris Rossini. Parfois, le dirai-je? il m'a paru diffus, indéterminé, plus étrange qu'original. Je ne suis pas toujours parvenu à démêler, à travers la superfétation de sa riche instrumentation, ces mélodies de nature quiont leur écho

dans notre ame, cette vérité d'accens contre laquelle la mode ne saurait loiig-temps prévaloir. Mon opinion, au reste, est sans conséquence; en effet, je ne suis pas musicien (et je ne le prouve peut-être que trop); mais je ne suis pas non plus de ces Jimatici di musica qui se roulent en extase sur les banquettes, de ces ^z7e/to7i^r maniaques, non moins ignorans que moi pour la plupart , sans avoir la bonne foi d'en convenir. On peut, je le crois, sans être musicien , apprécier la musique , et dis^ cerner le vrai beau des beautés de convention. Après tout, c'est le parterre qui juge en dernier ressort, et presque toujours convenablement, un opéra ou un drame; et combien compte-t-ondemusiciensetde littérateurs dans un parterre? Un vieil artiste, l'un de mes bons amis, me disait un jour, en entendant exécuter un morceau chargé de difficul-

l46 BOLOOtfE.

tés, et dont les intonations abstraites ne faisaient point vibrer son aroe : ce C'est de la métaphysique en musique (i).» Je me suis quelquefois souvenu de ce mot^ en entendant nos faiseurs actuels^ et j'aurais volontiers répété : « Qu'est-ce que cela prouve ? »

On est moins exigeant dans un ballet ; mais encore doit-il avoir le sens commun. Le dénoùment de celui ^Ezzelino^ qu'on représentait à Bologne , est d'un ridicule rare.

Figurez- vous que l'héroïne malheureuse ^ innocente et persécutée , meurt sur la scène y en soulevant et laissant choir sur sa tête la pierre qui couvre le tombeau de son amant.

C'est assurément un singulier suicide dramatique, que celui d'une femme qui périt écrasée en présence du public. Yoilà une conception faite pour rendre jaloux nos mélodramaturges , dont Fimaginative épuisée ne trouve plus d'émotions fortes à nous donner.

(i) Qui se connaît le mot de Fonteoelle : « Sonate^ que me yeux-tu ? » Qui n'a dit cela souvent à de la musique, à des livres , à des tableaux?

L'université de Bologne , la plus ancjeooe** ment; connue, fut fondée au cinquième siècle, et depuis cette époque les sciences et les lettres y sont en honneur. Barthole, Accui^e, Malpighi, Galvani^ Cassioi, Aldrovande, y ont professé. Ces hommes illustres , et d'autrès savans célèbres, ont valu à la ville de Bologne la devise. caractéristique, Bononia docet^ J'ai vu à l'Université une belle bibliothèque de plu3 de cent mille volumes, des cabinets bien montés de physique et d'histoire naturelle, une salle d'anatomie , où sont des modèles curieux, exécutés en cire, de toutes les parties constitutives du corps humain ; j'ai admiré un portrait en pied du pape Benoît XIV ( Lambertini ) qui était Bolonais; c'est une superbe mosaïque , imitation surprenante de la peinture : Galvani a son tombeau dans l'Université.

Il est assez singulier que le dialecte usité dans l'une des villes les plus littéraires de TItalie, soit le plus impur des idiomes parlés en ce pays. Le langage des Bolonais est effectivement un patois barbare qui les fait souvent

lO.

l48 BOLOGNE.

tourner en dérision par leurs voisins. Mais si ce peuple parle mal , il a de la fermeté de caractère, du courage, une organisation morale énergique (i).

C'est surtout dans ce qui se rapporte aux arts du dessin que l'on peut dire avec raison que Bologne enseigne. Le Bolonais a vu naître les trois Carraches ( Louis , Augustin et Ânnibal), le Guide, l'Albane, le Guerchin, le Dominiquin , FAlgarde , et ce Jean de Bologne^ que l'on se plaît à surnommer Michel-Ange second. Ces artistes immortels ont enrichi leur patrie de ch)efs-d'œuYre. Jean de Bologne a laissé à sa ville natale une magnifique fontaine , où un Neptune, digne de celui de l'Enéide, respire soiis le bronze.

Il n'y a pas au musée des beaux-arts une

(i) Il en a donné des preuves récentes (i83i et iS^a), ri pourra montrer de nouveau qu'il sait vouloir son affranchissement. Si jamais révolution fut légitime , c'est incontestablement celle que tentent les Bolonais. Ils venlent reconquérir, après les avoir vainement redemandés , les droits qu'ils s'étaient réservés dans leurs traités avec la cour de Rome, cl que l'autorité pontificale a successivement éludés ou détruits.

BOLOGITE. l49

grande, quantité dé tableaux, mais ils sont tous de choix. Voici ceux qui saisissent le plus vivement l'attention : du Guide, un Saint Sebastien ^ Samson vainqueur des Philistins , un Massacre des innocens; des trois Carraches, plusieurs productions capitales, de Lodovico notamment, son tableau classique, une Communion de Saint-Jérôme ; des Pérugins ; des Guerchins; quelques Dominiquins, particulièrement son merveilleux Martyre de Saintejégnès; et, dominant sur le tout, comme une reine au milieu de sa cour, la céleste Sainte- Cécile y de Raphaël. Nous avons possédé à Paris plusieurs de ces excellens ouvrages. On ne manque guère de dire aux étrangers que tel ou tel tableau avait été pris par les Fran* çais, le tout pour en rehausser le mérite. Je me souviens que , à Venise , un cicérone me dit, en me montrant un tableau du Titien :

Codesto quadro^ signore^ ha auuto Vonore d'andare a Parigi^ « Ce tableau, monsieur, a eu rhonneur d'aller à Paris. »

. La galerie Zambeccari^, et d'autres coUec^

tions particulières, sont encore à voir, mêm.ô

J 5o BOLOGNE.

après le niusée pubHc;.niais je dois être so brè d'éDumérâtions , et cette notice n'a déjà que trop Taridité d'un catalogue.

Non loin de» murs de la Tille est un champ funéraire qui ne le cède en rien à notre c^ metière parisien, dit du Père Lachaîse, tant pouf la disposition des localités, que pour ^architecture et la sculpture qui y sont bien «étendues, et généralement de bon goût C'est un beau cimetière , si Yàn ^eut donner cette épîthète à un lieu si triste. J'y ai rencontré le tombeau du fameux chorégraphe Yiganoj pour qui les Italiens ont épuisé toutes )e& formules de l'admiration.

Taut-à4'heure je confessais naivemetit mon ignorance en musique; je ferai, avec la tùême simplicité, un nouvel aveu qui doit m'exposer aux superbes dédains des virtuoses. Si mon ignorance musicale est grande , plus grande elle est sur l'art tant prôné de la chorégraphie. La science des ballets est pour moi un idiome peu connu. J'admets volontiers que ce lan*gage figuré ait dû ravir des peuples primitifs , dont Timagination roulait circonscrite dans

BOIOGIIE* l5l

ua oerde étroit d'idées; mais je ne rançoiâ pas que la pantc»iiime , sans l'aide dp Yexpres^ sion parlée^ ait de si grands ôharmes poiit* des nations civilisées dont les pensées exubé« rantes ont^ dans un riche langage , tant de moyens de manifestation. Je recontiais en« core que la pantomime convient à Fexpres* sion. réelle de certaines passions, où le geste est plus éloquent que k parole; mais elle ne rend convenablement que cet ordre d'idées.

D'ailleurs quelle leçon en peut résulter? aucune. C'est un spectacle ^it uniquetaent pour lesyeui^y et dont il ne reste rien. J'ajouterai qu'il dégénère parfois en parodie. Quand Yigano, par exemple, fait danser et pirouetter devant moi des Romains en toge, ces Romains dansans me semblent par trop bouffons , et leur dignité avilie est livrée à ma dérision. Ainsi , lorsque Néron se montrait en public sur un théâtre, la terreur de son nom ne le sauvait pas du ridicule.

Un soir, au théâtre délia Scala^ de Milan , j'eus une grande altercation avec un Italien ^ en essayant de soutenir la prééminence de

l52 BOLOGNE.

notre Gardel sur Yigano* Au dire de mon antagoniste irrité , Vigano est un grand homme, et Gardel n'est .qu'un saltimbanque : à cela que répondre? rien. Je ne suis pas assez partisan des ballets pour prendre fait et cause à leur sujet. Quoi qu'il en soit, le grand homme dort âxt sommeil de l'éternité dans le champ funéraire de Bologne. Vigailo • auprès d'un philosophe , peut-être ! la mort nivèle tous les rangs»

Il paraîtr$iit que le prince régnant de la musqué moderne projette de $e fixer uii jour à Bologne ; du moins il y a bâti . une belle maison qui porte cette inscription r

Non domiaus domo, Sed domus domino.

Rossini, sans doute, a eu l'intention de mettre de la modestie dans cette devise antithétique; mais toujours est-il que l'habitation est d'une élégance moins modeste que son inscription.

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