‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 8 sur 38 · A FLORENCE · texte numérisé non relu

A FLORENCE

Memoirie aUando e rioordanze io aiarmo Ta tai pascendo ; satollando vai L'acre dolor che men ti BHMrde allorà.

Men da te lan^ à te pajon quell'alme

. Di cai le spogtie oiMFeEa» cinte hai presno. / Sâpoleri, tersî d^poLiro Pur- ' BkM OKTB à Ugo F06C0I0.

«c Ta vas reeberehaat des reooBimées,' et te repaïaaant de MaTenirt enopreints aar le mailire; ta t*abreayes de la doolcor qai te paraît alors moins amèie. Il te temble <|ae ta te rapproches de ce* aoies dont ta as près de toi les déponiiies mortelles.»

Les églises sont si multfpliées en Italie , si généralement remarquables comme œuvres d'art, d'une importance morale si marquée dans un pays où aucune idée n'a long-temps germé que sous l'immédiate influence du catholicisme^ qu'il est impossible de se taire sur ce qui constitue à ce point une nation ^

l54 L^iGLTSE DE SAIKTE-CnOIX ,

sur ce qui la fait être ce qu'elle est. Cette belle IlaKe n'a plus guère de renommëe un peu moderne que la gloire de quelques poètes , celle que lui ont léguée deâ architectes , des sculpteurs, des peintres, et les monumens religieux y sont des archives qui, consacrées à Dieu , honorent l'humanité.

Le génie des arts a marqué de son noble sceau presque toutes les églises de Florence. Des portessculptées en bronze donnent entrée au baptistère de Santc^Maria-^l-Fiore : Michel-Ânge en admirait le travail jusqu'à dire que « ces portes seraient dignes d'être celles du paradis (i). »' Le même Michel-Ange décla* raît sa prédilection pour Santa^Maria-Novella^ en la nommant la sposa (l'épouse). San-Lo-' renzo, sa magnifique chapelle des Médicis, et set précieuse bibliothèque ; l'Annonciade , glo* rieuse de posséder la fameuse Madonna del Sacco , d'Andréa del Sarto^ avec d'autres belles fresqnet^ de ce peintre , penseur naïf, conôîme on l'était au moyen âge , mais d'une naïveté

(i) Les bas-reliefs dont il s'agit sont attribués à Andréa Ugolini, de Pîse , el à lorenasoGhîberti.

▲ FLOREKCE. l55

pi-ofondément touchante; loSpinto SantOj il Ccmnine^ San^Marco; toutes ces églises sont d'autant plus curieuses à examiner, qu'on y peut suivre « pas à pas , les gradations de la peinture y depuis Cimabué^ Giotto, Masaccio, Le Rosso, Léonard de Vinci, jusqu'aux derniers grands maîtres de l'école florentine. Toutefois, aucune d'elles n'est pourvue, à mon gré, de la puissance d'intérêt qui enchaîne l'attention dans ïéglise de Saihte-Croix (i).

SÂnte-Ctx^ix est le Panthéon florentin. LJi, sofDs des mausolées dignes d'eux ^ sont endoT" mis du sommeil éternel Galilée, Machiavel, Michel-Ange. Avec une sainte vénération le voyageur Ut les noms de ces personnages illustres, en songeant, qu'il eist tout près de la poussière qui contint Tétincelle de leur génie* Les grands hommes sont dignes d'être rap-' proches de la divinité; leurs tombeaux dans un temple en font des demî-<Ueux«

Galilée fonde là phynqne ^expérimentale ; Id premier il démontue les lois de la pesanteur , et détermine la vraie théorie du mouvement.

(i) Santti 'Croce,

l56 L ÉGLISE DE SAINTE-CROIX,

Appliquant à l'astronomie la découverte récente des lunettes 9 les taches qja'il observe.sur le disque du soleil lui en font connaître la rotation. Contraint par l'inquisition d'abjurer son système qualifié d^hérésie, un moment il cède à la violence , puis, frappant du pied la terre: eppur si muoyel « et pourtant elle se meut ! )» s'écrie-t*il , pressé par sa conviction intime , plus forte, que là menace ! Le grand justicier, le temps, est veau à son tour pw)^ noncer sa sentence, et ceux qui jugeaient ont été jugés. «La raison, a dit Voltaire, se fait ence tendre à la fin , quand les passions scfnt las*^ « ses de crier (i).»

Au-dessus de son siècle, comme . Galilée , Machiavel ne fut pas mieux compris. Ses livres n'étaient à la portée ni des gouvernans ni des gouvernés, et son nom devint synonyme de l'astuce politique. Encore diversement apprécié de nos jours^ l'auteur du Prince , de l'^iVtoire dé Florence j et de la Mandragore y écrivain du premier ordre et génie supérieur,

{i) Politique et législation ^ tome !•

A FLOREsrcE. iSy

mérite rhommage dû à la gloire , alors même qu'elle n'est pas sans tache.

Ubi plura nitent paacis offendar macalis.

Michel-Ange a, pour ainsi dire, traduit le Dante, dont il était l'admirateur passionné:

il fut , si Ton ose s'exprimer ainsi , le Dante des arts. On retrouve tout l'iE'/î/er dans son tableau gigantesque du Jugement dernier. Michel-Ange eut Faustérité du Dante ^ et ses élans sublimés. Ces deux renommées solidaires forment un être collectif, juste expression d'une époque de. mysticisme et d'audace. Poursuivra qui l'osera ce parallèle : pour comparer sainement Michel-Ange et le Dante , il faut les bien comprendre, et peu d'entre les modernes peuvent s'en flatter.

Le monument érigé à Michel-Ange est surmonté de son buste. Sur la tombe sont assises trois statues figurant la peinture , la sculpture et l'architecture^ dans l'attitude d'une noble douleur. La poésie aurait pu y prendre sa place, car il était poète, ce géant de la pensée, qui peignait à Rome les sibylles de la

l58 l'j^GLISE de SAIflTTE-CROlX ,

chapelle Sixtine, qui concevait eu marbre ies têtes de Bru tus (i) et de Moïse (2), qui bâti$« sait dans la nue la coupole de saint Pierre (3); il était poète, il possédait une souple force de Yolonté qui suffisait à tout (4)-

Les artistes alors, laborieux, in&tigables, préférant l'indépendance de l'atelier au vain luxe des palais, ne prescrivaient point de limites à leur émulation. Â Finstar de Michel- Ange, Raphaël était peintre, architecte et

même statuaire ; d'autres multipliaient leurs propres ouvrages par la gravure, dès qu'elle fut inventée ; tel architecte était bon poète ,

(i) Buste non terminé (Galerie de Florence ). On a de Michel-Ange plusieurs ébauches qu'il fut contraint d'àbandomier , parce qne , distrait par son ardeur d*inspiration, son ciseau avait pénétré trop avant dans le marbre.

(a) A Rome, dans Téglise de San-Pietro-m-^vincoli,

(3) On connaît de !VCchel-Ange ce mot caractéristique qui , de la part d'un autre artiste, n*eùt été qu'une raine rodomontade : « Vous admirez le Panthéon j eh bien ! « moi , je relèverai dans les airs. »

(4) Ou a conservé de Michel- Ange quelques poésies , ( sonnets et canzoni) , où le style énergique est tout l'homme. Elles furent publiées pour la première fois à Florence^ en ifoB, réimprimées en 1726.

tel sculpteur musicien habile: tous cfaerdiaient à acquérir des connaissances variées. Faites sortir certains de nos artistes de Ig spécialité du talent qu'ils exercent, et vous les verrez frappés d'incapacité. Cependant nous nous prenons quelquefois de dédain pour ce qu'ont fait nos pères ; nous parlons de progrès , de perfectibilité ; ô vanas hominum mentes !

Alfieri finit ses purs à Florence, en i8o3 , et sa noble amie , la comtesse d'Albany ^ dé- . posa pieusement sa dépouille mortelle dans l'église de Sainte-Croix. Canova se chargea du sarcophage ; l'idée en est judicieusement simple : lltalie personnifiée pleure sur l'urne cinéraire , où se vott en médaillon le portrait du poète d'Âsti. Sur la plinthe est gravée cette inscription :

ViCTORIO ÂLFIERI AsTENSI

A1.0ÏSIA E riiiiciPiBus Sto^erois Albakije coMiTissA , M. P. G* MDCCCX.

Suivant les propres expressions d'Alfieri , consignées dans sa f7e, écrite par lui-même, a son adolescence ne fut que maladie, oisiveté, « ignorance, et sa jeunesse embrassa dix an-

l60 l'église de SAITCTE-CROIX t

ce nées de voyages et da dérèglemens (i). » On peu t. ajouter à ces aveux que son âge mûr ne fut guère plus sage , et que la véhémence de ses passions Tagitait encore au déclin de sa vie. Mais ce sont l^s passions qui enfantent les grandes choses , et si Alfieri ne commença que tard Tédifice de sa réputation , il n'en est pas moins solide. Ce poète s'est peint luimême dans ses tragédies, avec son propre caractère qui était à la hauteur des Grecs et des Romains qu'il a mis en scène. Aussi est-il vrai de dire que ses œuvres dramatiques forment le théâtre d^ Alfieri , plutôt qu'un théâtre italien , car un public lui manqua. L'auteur fut presque seul dans son pays à vivement sentir ce qu'il exprimait avec une . si grande chaleur de style. Maintenant les pièces d'Alfieri sont rarement représentées en Italie ; j'y ai vu jouer jintigone; on se garderait bien d'y laisser réciter Timoléon.

Alfieri nourrissait les préjugés les plus défavorables contre la France, 'et son dédain

(i) FUa di ViTTOKio Alfieri > scrilia da esso, epoca seconda e terza^

A FLOREWCK. iGt

ïion ménagé s^étendait à notre langue , qu'il traitait de> sourde-muette. Au reste, s'il estimait peu les Français, il ne faisait pas grand cas des Italiens. Son &meux sonnet contre la COUP de Rome, est ce qu'on peut imaginer de plus virulent. ^

YuoU y insalubre région, die stato Ti vai namanilo; aridi campi inçoUi; Squallidi, oppressif estenaati Tolti ,

Di popol rioy eodardo, edlusanguinato.... (i)

Je m'abstiens de citer la suite de ce sonnet, d'ailleurs assez connu , où la censinre dégénère en invectives, éclate sans aucun menagemént contre tbut ce qui est regardé comme sacré à Rome.

' L'œil cherche dans Sainte-Croix d'autres noms qui devraient illustrer le Panthéon de Florence, particulièrement les grands noms du Ûante et de Pétrarque , honneur éternel de la Toscane; l'œil \è^ y cherche vainement:

leur absence même, peut-être, les y fait re-

(i) « Contrée déserte ^ insalubre, qiii te qualifies du nom d*état; champs arides , abandonnés; visages pâles, défoiu, exténués, d*uD peuple coupable , lâche et sanguinaire....»

l6a L EGLISE DS SMBfTS-CAOIX ,

marquer davantage , eo ipso prœfulgebani j quodnon videhanlw. Le génie du Dante s'éteignit dans l'exil, et RaVentP^e s'enorgueillit de rhospitalité qu'elleadonnée aux cendres de cet homme prodigieux qui put dire en mou^ raut y comme Scipion : Ingrata pdtria^ne ossa quidem habes. La petite yilW d'Arqua possède et se garde bien de restituer à Florence ce qui reste du chantre de Laure.

Au moins, l'auteur du Décamérony celui qui, de concert avec Pétrarque, complétfi l'œuvre commencée par le Dante ^ de la formation d'une langue , Boccace avait obtenu une demeure dernière en Toscane, à Gertaldo.

où il mourut en i375; mai9 son tombeau resta long-temps dégradé par des profanateurs, I^s républiques sont souvent injustes.

Sous les parvis de Sainte-Croix reposent le poète Felicaja , et l'antiquaire I«nzi (i). VTne pierre sépulcrale y rappelle le virtuose Nardini, dont le violon accompagnait harmonieusement les impfoyisations delà célèbre Corilla.

(i) Aotear de l'esEcellente Hiêtoire de ia peùtlure em Italie,

A irtoEEjycK. i63

AxL siècle dernier , Corilla^ belle, passionnée^ douée de rimagination la plus féconde, et d'âne singulière facilité à exprimer sur-le- <5bamp des idées éloquentes, était déclarée par ses contemporains , la première improvisatrice de ritalie. Slle eut les honneurs du couroU'nernent au Capitole (i). Nardini était le

{%) « Il ne faut pas confondre le nQin de Corinne nvec « çeluidelaCorillay improvisatrice italienne dont tout « le monde a entendu parler. « Ainsi s'exprime madame de StaéU dap9 li^ne nQte. Toutefois il e^ permi» de sup^ poser que Corilla a suggéré la première pensée du roi^ man de Corinne. '

t Voici , BusurpkiSyHe l'improvisatrice, quelques vers tout-à-fait înçQpiu}$, que je possède- tracés. de sa maÎQ. Ils avaient été écrits par el!e sur je ne sais quel livre. Je les donne ici comme une curiosité littéraire.

Prezio;ço volume , €he tant! dûu'di iliustri nomi in seno, Serba il 0910 nome ançofi « ui^raggio «lyieno Disoenda à lui daU*immortal tuo lume, Che se in te TÎver jtuote il nome mio »

Pitt di mopte noi^ temo il ner» obttii^.

« Précieux y oiumis^ toi qui rassembles tant denomsîHus* très, garde aussi nmn faible nom , et qjyi'un i:eflet.de ton éclat immortel descende jusqu'à lui. jSi j'obtiens qu'il puisse vivre ainsi avec toi, je n'aurai plus à redouter le sombre oubli de la mort. »

l64 LKGLISE DE SAINTE-CROIX,

Paganini de soq époque. Musique , improvisation , talehs séducteurs^ en traîna ns, votre soudaineté nous ravit; mais, hélas! talens

éphémères , vous brillez comn;ie des météores, et vous navez pas plus de durée. L'instrumeut se brise, la.yoix se glace; une dernière vibration encore, et puis plus rieii qu'un sou-

venir !

A TArétin une tombe dans Sainte-Croix!

De son, vivant, cet écrivain licencieux fut créé chevalier de l'ordre de Saint-Jean-de- Latran par le pape Jules III ; on assure même qu'il prétendit scandaleusement au cardinalat, et, après sa moi^t, on lui fit f^aee dans le sanctuaire d'où le Dante est absent. O abus !

Là où fut admis l'Arétin il manque malheureusement une foule d'illustrations, dont les titres sont bien autrement réek. Quel pays fut plus fertile que la Toscane en mérites de tous les genres! Elle fut le berceau de la renaissance des lettres et des.artâ, et nous lui devons notre civilisation renouvelée. Indépendamjnent des personnages déjà cités , elle vit naître le poète Pulci, le savant Accurse, l'histo-

▲ FLOAENCE. 1 65

lien Gùicciai^dini ; les peintres Lionardo da Vinci, Bartolemeè di San-Marco, Daniel de Volterre,' Giorgio Vasari, Atitonio Tempesta, Cigoli , AUori, GhirIandajo||Pietradi Cortona; les sculpteurs Baccio-Bahdinelli y DonatçUo, Benvenuto-Cellini, La-Bobbia, Brunellescbi; les architectes Batista^Alberti , Servandoni; le musicien LuUi : elle donna six papes a l'église, au nombre desquels fut Léon X , qui eut la gloire de laisser son no0> à son siècle : l'usurpateur qiii imposa le sien au nouveau monde, Ameri€o-:Vespucci , était né à Florence; De tant dr morts immortels, dont la nomenclature pourrait encore s'étendre, plusieurs, à la vérité, finirent loin de leur terre natale; mais il en est qu'on pouvait, qu'on devait recueillir sous les voûtes de Sainte-Croix. Alors l'histoire de la poétique Toscane, écrite en épitaphes, se lirait avec n^oins de lacunes dans le Panthéon toscan. .^

Un couvent de dominicains estattenant à l'église. On peut librement le parcourir, ^ans craindre d'y rencontrer un regard malveillant; car , il est juste de le dire, les moines italiens

l6S L'iGLISE BE SAINTS-CROIX,

IHB s'ôffe&se&t Dttllénient du ^htohent de cà« rtosité qui attire Tétradgèr dansl<eurst*etraites. Ils accueillent au* contraire, et semblent voir de bon dbtl celui "^nt l'envie d'observer ne va pas jusqu'à rindisérétiôn. Tout esprit impar-» tial doit rendre cette :justice aux religieux d'I* taliè ; les sévérités de la critique ont , du re^te ^ de (judi suffisaminent s'esiercer contre les ins^ titatîons monastiques , et elles ne s'en font pa^ faute. Pour moi, amateur prononcé de la soli-^ tudedes cloîtres (pour la promenade s'entend % ma rêverie, commencée dians l'église de Saiiite- Ci^oix , s'est continuée le long des pmtiques du couvent, sous leurs arceaux silencieux^ dônl le calme entretient les loisirs du \^r

Un incident assez léger en soi vint faire diversion à mes graves pensées. Je remarquai, en^ arpentant im long corridor (et j'en soiiris encore à part moi), que chaque porte des nombreuses cellules est ornée d'une tête de sainte , avec le nom au bas, Sainte^'Cécile , Sainte- Thérèse, Sainte*Ursule , etc. Or, ces bienheureuses, passablement peiiïtes, ont t6utes deà

X FLOnCNGE. 167

figures séduisantes, et j'ai peine à me persuader que leur Vue. n'iiispire pas aux doiuini* cains d'autres idées que celle du bréviaire.

Je préfère uiie ttiéditâtioà dans l'église de Sainte-Croix à toutes les séances des académies , voire aux meilleurs sermons. Son religieux silence ,en apprend plus en une heure que tout ce qui se dit en chaire. Quoi de plus instructif que la muet!» éloquence des tombeaux !

LE PANTHÉON Ra»AlIf

ET LE CPLTSEE.

L*architecte bâtit , pour ainsi dire, ^i idées du ptéle , et les fait toucher ami sens.

CHATSA.UBRiA.irD , Rnté^

Telle est l'architectare , cotnpris|s dans sa haute acception ; ainsi la conçoit l'homme de génie f ainsi l'entendaient Michel-Ange et Palladio. C'est une allégorie ingénieuse , que celle de la lyre, amollissant les rochers ; mais le pouvoir d'un grand architecte est > en quelque façon , plus réel et plus étendu encore , puisqu'il va jusqu'à donner à ces mêmes rochers y taillés et rangés sous les lois de son art, une expression y une sorte de vie.

Cette pensée que « l'architecte fait toucher er aux sens les idées du poète » est admira-

L£ t>ÂSrTH£CN £T U COLYSEE. 169

blement réalisée au Panthéon romain et au Colysée. Comme fut dignement mis en œuvre , dans ces deux édifices , tout ce qu'il y a de poésie dans les idées religieuses , d'une part , et de l'autre , tout ce qu'il y a de grandeur possible chez les hommes!

Des monumens qui ont survécu dans Rome aux dévastations du temps et de la barbarie, le Panthéon et le Colysée sont les plus remar- ' quables, celui-ci pour ses dimensions extraordinaires, celui-là pour la beauté si bien con* serj^ée de ses proportions.

Lre Panthéon n*a presque point subi de dégradations; il est complet, tel à-peu-près que le fit exécuter ou restaurer Agrippa, gendre et ami d'Auguste. Incomparable édifice! Son majestueux fronton , et les huit colonnes de granit qui le portent comme en triomphe, sont couverts de cette rouille sombre que produit la vétusté , vénérable teinte , vieillesse des monumens. Mais sous le noble péristyle plus de Romains à longue toge , à la démarche fière, discourant avec gravité de leur empereur et de leurs dieux. A leur place, des

170 LE PAUTHiON

groupes tristement pittoresques defitcchini dégtietiillés/assis nonchalamment , et rêvant... à rien.

Que l«s temps 9tmt chAogés !. ..

Le temple a été fait église ; il est devenu Santa-Maria délia rotonda ; les autels catholiques ont remplacé les autels païens. Cependant nous appartient-il 9 à nous qui soumettons nos propres monumens aux phases diverses de nos réactions politiques , nous appartient-il de censurer ceux qui entèrent ainsi notre culte sur celui 3e l'idolâtrie ? C*est ce placage même de chrétienté sur du paganisme qui a sauvé de la'tlestruction générale ce Panthéon qui saisit d'admiration quiconque a le sentiment du vrai beau.

La coupole est percée à son centre d^une ouverture ronde qui , en tout temps , laisse le passage libre à Tair et aux intempéries. C'est ce qui a fait dire à Tun de nos poètes :

Pantliéon , le ciel étoile Achève ta \'oûte entr'ouverte (i).

(1) Câshua DfiULVioirEy Mieux à Rome.

BT LK COVSSÉE. ifî

Cette large voûte, hardiment construite à ^léin cintre, était autrefois revêtue de rosaces de bronze qui, enlevées etibndues, s'élèvent maintenant an-dessus du màitré-autelde Saint- Pierre, sotis la forme d'un baldaquin à colonnes torses, du plus mauvais goût La mémoire de Michel-Ange est entachée de cette incompréhensible profanation.

Qnandoque bonus doiinitat Moments,

Les cendres de Raphaël, d'Annibal Carrache, et de quelques autres hommes moins dignes de cet honneur, reposent dans le Panthéon. Le Tasse y manque. Le savent ca/*dinal Bembo donna cette belle inscription pour la

tombe du divin peintre d'Urbîno :

nie bîc est Raphaël, timuit quo sospite vinci Kémm magiia p)ir«fis , t\ tnoiiente mori ( t }.

Le Golysée serait aussi entier que le Panthéon, sans les dégradations des Vandales, tant anciens que modernes. Plusieurs palais de ftdttte , et même des monumens publics ,

(i) Id gît lUipliaël ; die soii trépas émtie , La nature mAme crdigait Par ce rival d^étre vaincue.

Et de finir , alors qu*il s*éteignit.

ont été construits avec des pierres arrachées du Colysée, qui fut long-temps exploité comme une carrière. La puissante famille des Barberini fut particulièrement accusée de cette espèce de méfait, ce qui donna lieu à lepigramme connue :

Quod non feceruni barbari , Fecerunt Batberini,

Quoi qu'il en soit , ce qui reste du Colysée forme encore une masse colossale de l'effet le plus grandiose.

Les spectacles que les empereurs romains donnaient au peuple dans ces arènes toujours ensanglantées, fournissent un texte inépuisable à de phil^nthropiques déclamations.

Assurément ils étaient horribles, ces combats de gladiateurs, ces luttes inégales d'esclaves juifs. et chrétiens contre des bétes féroces; mais dans leurs horreurs nlémes ils devaient être d'un prodigieux effet, et l'on peut comprendre , sans chercher le moins du monde à les justifier, qu'ils étaient de nature à transporter une nation belliqueuse et accoutumée au sang. ^

ET LK COLYS^'E. 1*]^

Si Ton monte son imagination jusqu'à un certain diapason ; si Ton se figure dans la pensée quatre-vingt mille hommes réunis dans l'énorme enceinte dû Colysée , recouverte dit vetarium , immense voile de pourpré déployé sur tout l'amphithéâtre; à leurs places marquées , le sénat , les diverses magistratures j le cortège des vestales aux tuniques blatiches ; Tempereur enfin paraissant , entouré de ses Ucteurs,etpfenantplacedanssalogesomptueusement ornée; et aussitôt des fanfares éclatah tes donnant le signal ; alors on concevra combien dé tels spectacles étaient solennels. Les premières coups , la première blessure pouvaient inspirer terreur , pitié ; mais Vémotion ^ grandissant avecie pét^il, changeait peu-à-peu de nature 9 par l'excitation aiguë de la curiosité*, et devenait un plaisir effréné , une joie furieuse et délirante. Oui, sans doute, ils étaient e^ froyables, tes sacrifices humains; raaiô ilà avaient une grandeur proportionnée aux goûts blasés des maîtres*' du monde. Le lieu et l'appareil; ces quatre- vingt mille spectateurs se donnant à eùx-ri>émes un spectacle gigantesf-

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