‹ Souvenirs d'ItalieChapitre 33 sur 134 · AVE MARIA GRATIA PLENA, ALLELUIA · texte numérisé non relu

AVE MARIA GRATIA PLENA, ALLELUIA

L'autre était appelée cloche de prime. On regrette de ne plus les y trouver.

L'imposant ensemble du sagro convento rappelle tous les souvenirs du moyen-ége, l'art, la poésie, l'histoire, qui dans ces temps de foi, concouraient ensemble pour élever des chefs-d'œuvre à ceux qui avaient bien mérité de la religion .

Arrêtons-nous maintenant à contempler les magnificences de la Basilique, (*) qui est la perle de l'Italie, le chef-d'œuvre de l'école ombrienne, le véritable sanctuaire de l'art catholique. Ce riche monument, unique dans son genre, élevé par la munificence de Grégoire IX, se compose de deux églises, dont l'une est superposée à l'autre. On est frappé à la première vue du contraste que l'architecte a voulu produire, «i On y a combiné harmonieusement, dit très bien l'auteur d'un opuscule italien sur Assise, (**) le souvenir perpétuel et, pour ainsi dire, le portrait de l'abjection de saint François et l'expression de sa gloire céleste. L'église inférieure est toute triste, l'autre est toute radieuse. La première vous demande des larmes, la seconde réjouit le cœur. L'une raconte la pénitence et les austérités du patriarche séraphique, l'autre vous le fait entrevoir dans les cieux couronné de gloire. »

(*) Voir note K, loxplicalioii de ce mol.

(**) Domenico Bruschelli, Asisi Cilla Serafica. Orvielo 1824.

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Lidée de la pénitence terrestre, avec son cortège de sacrifices volontaires ou de souffrances acceptées avec résignation et l'idée de la transfiguration glorieuse et éternelle sont en général les deux grandes faces du christianisme, que l'architecture doit reproduire, pour correspondre au plan divin de l'architecture spirituelle de ce temple, dont Dieu a posé les colonnes. Le génie chrétien a conçu deux systèmes d'édifices religieux, qui ont chacun leur racine dans lessence même du christianisme -. car lun d'eux est plus particulièrement en harmonie par ses traits principaux, avec cette douce tristesse, avec cette espérance gémissante, qui fait le fond de la plupart de nos prières : l'autre exprime plus vivement ces joies ineffables, que la prière connaît aussi, ces extases du bonheur que les saints ont eu de temps en temps sur la terre et qui leur faisaient comprendre le ciel. La difficulté de figurer simultanément ces deux idées, non dans les parties accessoires d'un édifice, mais dans son ordonnance générale, constitue un des problèmes fondamentaux de l'architecture chrétienne. Dans l'église de saint François, on a cherché à le résoudre par une basilique à deux étages, correspondants à ce double point de vue, par leur position respecti\ e et surtout par le caractère dont ils sont empreints.

En entrant dans l'église inférieure, l'impression qu'on éprouve est inexprimable. Ce lieu est ^éritablemcnt la porte du ciel ; il exhale un parfum de sainteté -, une odeur de pénitence et de componction vous saisit et vous pénètre. Les murs représentent en fresques la vie de Jésus-Christ et de son ser\ iteur François. Les rayons du soleil n'y descendent qu'à travers l'auréole des vitraux aux mille couleurs.

Au treizième siècle, dan.sce siècle de foi et de poésie, qui a formé Cimabué, Giotto et Dante, la peinture chrétienne, sortant à peine de l'ignorance la plus barbare, commença à prendre son véritable caractère, sous l'influence immédiate du renouvellement des instituts monastiques. L'Italie si inférieure aux autres pays du Midi dans l'aichitecture, surpassait alors toutes lesaulres nations dans la

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peinture religieuse, à laquelle elle a su donner un charme ineffable. Les artistes chrétiens exprimaient simplement ce qu'ils sentaient, ce qu'ils éprouvaient du milieu de la société où se développait leur génie. Le sanctuaire d'Assise devint alors un lieu d'inspirations et de pèlerinage; là, tous les artistes, de quelque renom, se sont prosternés l'un après l'autre , et ont tracé sur les murs de la Basilique le pieux hommage de leur pinceau. Loin de la multitude, loin des pas tumultueux du vulgaire, ils ont demandé la paix à la solitude sainte, qui est l'ange inspirateur de tout génie humain. Quand, à leur dernière heure, ils ont vu tomber la nuit sur leur palette, ils se sont endormis dans le Seigneur^ en pensant que la gloire éternelle de saint François rejaillirait sur leurs œuvres.

François Vagnutio peignit la chapelle de saint Antoine, abbé, bAtie par les ducs de Spolette. Martelli dota celle de saint Louis d'un beau Christ en croix. Giorgetto représenta le martyre de saint Sébastien et un ange annonçant à Picca la naissance de saint François. Cesare Sermei orna de fresques une des chapelles, et Adoni Doni peignit les actes du premier martyr, saint Etienne. Toutes ces peintures sont autant de témoignages de la piété et de la reconnaissance des artistes d'Assise.

Simon Memmi, l'élève de Giotto, que Pétrarque place à côté du maître, est une des gloires de l'école siennaise. Il vint à Assise pour y peindre dans la chapelle de saint Martin quelques scènes de la vie de ce saint moine. Pietro Cavallini, mosaïste et peintre romain, s'agenouilla à son tour et paya le tribut de son génie. Il peignit le magnifique Crucifiement, dont legrand Michel-Ange faisait tant de cas. Ce tableau est plein de variété dans les expressions. Le massacre des innocents de Jacques Gaddi, fut admiré par Raphaël même. Les groupes des Sybilles et des prophètes d'André d'Assise, élève de Perugino, sont des plus remarquables. Ce peintre était surnommé pour son grand talent : l.ingegno (l'esprit). Ses ouvrages sont là comme une énergique protestation des \ ieux types byzantins en face des inno\afions progressives de la nouvelle école. Giotfino,

qui, pour la forme, paraît supérieur à Giotto, avait peint la vie de saint Antoine de Padoue, dans la chapelle qui lui est dédiée, mais le temps a entièrement effacé cet œuvre. Au fond de la croisée droite, il peignit la chapelle de saint Nicolas de Bari. C'est dans ces peintures qu'on peut apprécier la parfaite harmonie des couleurs, qui est son caractère distinctif et le sentiment admirable qu'il donne à la figure humaine. Giottino cultiva les arts avec un grand désintéressement: un tableau était pour lui un acte de foi.

II chérissait la solitude et son caractère mélancolique le conduisit de bonne heure au tombeau.

En 1320, Pontani. évéque dAssise, appela Buonamicio Buffelmacco pour peindre la chapelle de sainte Marie Madeleine, «t Nous autres peintres, disait-il, en travaillant dans ce sanctuaire des beaux-arts, nous ne nous occupons d'autre chose que de représenter des saints et des saintes sur les murs et sur les autels, afin que par ce moyen les hommes soient plus portés à la vertu et à la piété ! )' Stefano, Florentin, vint, après une longue maladie, déposer l'offrande de sa reconnaissance sur le tombeau de saint François. Il peignit avec grand soin et avec un amour tout particulier un passage de la vie de notre saint, qui, quoique non achevé, était de tous ses ouvrages celui que Vasari admirait le plus. Jean de Molano y reproduisit quelques scènes touchantes des premières années de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce peintre fut celui de tous les artistes qui apporta la plus grande amélioration aux formes. Nicolas de Foligno, le véritable peintre élégiaque et pathétique de l'école ombrienne, peignit ces belles scènes de la Passion, dont Vasari admirait les anges en pleurs au point qu'il défiait les premiers maîtres de l'art d'en surpasser l'expression. Les fresques de Tadeo Gaddi, représentant l'histoire de Jésu.s-Christ et de la sainte Vierge, sont d'une exécution admirable et pleine de poésie. Les stigmates de saint François de Puccio Capanna, artiste Florentin, sont un chef-d'œuvrn de ce grand maître. Et pour que rien ne manquât, la sculpturo fut au.çsi au treizième siècle un illustre représentant à Assise : 1p

Florentin Fuccio sculpta, en 1240, le tombeau dllécube de Lusignan, reine de Chypre. Les deux anges qui soulèvent une draperie, sont gracieux. Le vase de porphyre, qui s'y trouve, fut un don de cette reine. Les deux vieux tombeaux sont les œuvres des frères Brasca, ducs de Spolette.

Sur la voûte du maître-autel on admire quatre tableaux deGiotto, représentant les vertus de saint François et dans le fond le triomphe du saint patriarche, qui se trouve assis sur un trône d'or, rayonnant de lumière, revêtu de la riche tunique de diacre et entouré des chœurs des anges qui célèbrent et chantent sa victoire. Ces belles fresques, admirables de formes, d'attitude et d'expression, prouvent combien il avait surpassé son maître Cimabuë. (*) Les groupes lui furent inspirés par le Dante, qui célébra par ses chants les vertus de saint François. Ce poète fut même dans sa jeunesse novice franciscain. On voit que la vie de notre saint a été la matière, le fond de tous les travaux de Giotto ; c'est un type qu'il portait avec amour dans son cœur et qu'il se plaisait à reproduire, à répandre avec profusion. Il appartenait à un pauvre berger de comprendre et d'exprimer par l'art la vie du pauvre de Jésus-Christ. Devant les belles fresques, sorties de son pinceau de maître, six siècles sont restés muets d'admiration.

Dans le chœur des religieux, Giottino a représenté la divine comédie du Dante : le paradis, le purgatoire et l'enfer.

Ainsi le tombeau de saint François d'Assise apparaissait aux populations du moyen-âge, comme un des plus dignes de tout leur respect. Et tandis que les artistes y apportaient le tribut sacré

(*) C'est de lui que le Dante chanta :

Credetle Cimabue nella pinlura

Tener lo campo ; ed ora ha Giotto il grido,

Si che la fama di coîiii s'oscura.

Purgatorio, canlo XI.

« Cimabue, crut tenir le sceptre delà peinture, mais il dut céder le pas à Giotto, de sorte que sa renommée est obsurcie. »

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de leurs pinceaux, la poésie venait y puiser de pures et nobles inspirations : elle aussi ^"oulut réfléchir les saints rayons de ce soleil fécondateur, que le Dante salua à son lever. Parmi les poètes, qui ont célébré saint François, se distinguent surtout : le bienheureux Jacopone de Todi, Lopez de Yega et Torquato Tasso, dont nous avons de ravissantes mélodies, de douces et pieuses ca7izone.

Au moment de notre visite à ce sanctuaire si cher à tous les cœurs catholiques, on entonnait les vêpres. Le chant mélodieux des religieux, soutenu par la grave musique des orgues, nous frappa d'une manière tout à fait inattendue et donnait à la Basilique un caractère mystérieux et solennel qui nous émut profondément. Les fidèles, prosternés sur les dalles de l'église, répandaient avec ferveur leurs âmes devant Dieu. C'est dans ces instants fortunés, que nous nous ressouvînmes de notre ville natale, où le culte divin se célèbre aussi avec une pompe qui atteste la foi vive de nos concitoyens.

Comme cette église est une Basilique patriarchale, les enfants de saint François sont obligés d'entretenir un chœur de chantres, d'avoir une chapelle papale, à l'instar des basiliques patriarchales de Rome, Saint- Jean-dc-Latran, Saint-Pierre et Sainte-Marie-Majeure. Chaque jour, au service du matin et à l'office du soir, la musique religieuse y est plus choisie^ plus solennelle qu'elle ne l'est, dans beaucoup de cathédrales, aux plus grands jours de l'année. Elle prend surtout un caractère antique, grave, bien approprié à cette Basilique, pendant la cérémonie du Transit de saint François. Cette cérémonie a lieu, durant une grande partie de l'année, chaque samedi, en commémoration de sa mort. Le plus humble des hommes reçoit, dans sa tombe, des honneurs exceptionnels, qui ne sont rendus à aucun autre saint. Il n'a pas suffi que l'architecture lui ait donné sa Basilique patriarchale, que la peinture se soit chargée d'immortaliser son oraison funèbic : In musique lépète éternellement son dernier soupir.

Au fond de la chapelle du Crucifix, deux |»nit('S .^ ouvrent dans

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un double cloître gothique -. c'est le cimetière, le campo santo de la Basilique franciscaine. C'est là que l'on retrouve le respect et l'antique affection pour les morts ; là la tombe a sa place dans la demeure, au scindes habitudes de la vie; c'est un avertissement continuel. Les vivants viennent prier et pleurer dans les galeries de ce cloître, dont les nombreuses inscriptions sont comme des échos de l'autre monde : c'est là que l'on comprend l'égalité de la tombe ; elle est solennelle et complète.

Dans la sacristie on remarque de belles fresques de Giorgetti, élève de Lanfranco ; la bénédiction de saint François, écrite par lui-même avec de l'encre rouge, que l'on tient enfermée dans une espèce de reliquaire du moyen-âge, ciselé en argent ; le bréviaire du saint, écrit par le bienheureux Léon, son secrétaire et confesseur ; les habits que le saint fondateur portait, ainsi que son portrait par son contemporain Giunta Pisano, estimé pour la ressemblance. Giunta est le premier peintre italien qui adoucit les formes roides des Grecs et lança l'art dans une voie de régénération et de progrès.

Parmi plusieurs reliques que les religieux conservent, on voit une corne d'ivoire et des baguettes de bois, qu'un roi de Babylone donna à saint François ; on y lit cette inscription -.

" CUM ISTA CAMPANA SANCTLS FRANCISCUS POPULUM AD PR.EDICATIONEM CONVOCABAT ET CLM ISTIS BACULIS SILENTIIM IMPONEBAT. »

L'église supérieure, brillante, lumineuse, image de saint François dans les splendeurs de l'éternité, forme un habile contraste avec l'église inférieure, qui le représente dans sa vie de pénitence. Autant le sanctuaire inférieur inspire par sa mélancolie, autant celui-ci élève l'âme par sa majesté. Les peintures de la voûte et des croisées sont admirables -, il est à regretter que plusieurs soient détériorées par le temps. Ciniabuë peignit les quatre docteurs de 1 Église : saint Ambroise, saint Augustin, saint Grégoire et saint

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Jérôme enseignant le peuple ; on lui doit aussi les grandes fresques de l'ancien et du nouveau testament. Giotto y a représenté toutes les scènes de la vie de saint François, qui sont d'une exécution prodigieuse. Sur six degrés de marbre de Paros, admirablement sculptés, s'élève l'autel papal en porphyre. C'est de ce trône qu'Innocent IV proclama, en 1252, la sainteté du martyr Stanislas, évéque de Cracovie. Derrière cet autel sont de nombreuses stalles d'un bois rare, sculptées par Dominichino di san Severino, d'après les ordres du frère Sanson de Brescia, ministre général des frères mineurs.

L'église souterraine, riche en marbres précieux a coûté 40,000 écus romains. La tombe de l'autel est de vert antique de toute beauté. Au-dessus de l'autel repose le corps de saint François, dans une châsse richement ornée. On y célèbre toujours une messe votive en l'honneur du saint, excepté aux quatre grandes solennités de l'Église.

Saint François avait tant désiré s'assurer une obscurité immortelle, qu'il avait ambitionné le privilège d'une sépulture ignominieuse. Il avait prié, en mourant, ses disciples de l'enterrer hors des murs de la ville, dans un lieu destiné au supplice des malfaiteurs, (*) surnommé pour cette raison la Colline de l'Enfer. Mais au lieu de quelques pieds de terre, qu'il se croyait indigne d'y obtenir pour sa fosse, on lui a élevé le plus beau des mausolées. L'ancien nom du rocher fut aussitôt changé en celui de Colline du Paradis. Au lieu de fourches patibulaires, on y voit les ogives de l'architecture ; au lieu dos hurlements du supplice, on entend les mélodies religieuses ; au lieu de bourreau, le génie est à genoux devant la sainteté. Il n'y a peut-être pas un coin de terre, qui ait subi en deux ou trois ans une métamorphose aussi complète que glorieuse'.cette gloire immortelle dans le sépulcre, a été accordée à

(*) llcncvc'imlo Ramhaldi, Cdinmciilar. iii Danlo, ail caiiliim \F , Paradisi.

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